Méditations pour le carême

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La victoire sur le chaos –

Si les Gaulois craignaient avant tout que le ciel leur tombe sur la tête, les anciennes civilisations craignaient avant tout le chaos. Ou plutôt deux chaos: le chaos cosmique et le chaos social. Pour les sémites – groupe ethnique dont les Juifs font partie – l’incarnation même des puissances chaotiques est la mer. À l’origine du monde, nous dit la Bible, Dieu a commencé par «mettre la mer à sa place» ! Alors apparurent les continents, et le reste de la création a pu se faire. Mais le chaos peut toujours revenir. Voilà ce qui se passe au déluge. Les eaux déchaînées font disparaître toute forme de vie, sauf celle que Dieu a voulu épargner à travers Noé et son arche. Au bout de 40 jours, Dieu intervient comme il l’avait fait au moment de la création : il envoie son souffle et domine le chaos de la mer pour permettre à la vie de reprendre (Genèse 8, 1-2). La lecture d’aujourd’hui nous raconte le dénouement de toute cette aventure : Dieu fait alliance avec tous les êtres vivants, les assurant de sa protection. Même «les oiseaux, les animaux domestiques, et toutes les bêtes sauvages» (Genèse 9, 10) sont inclus dans l’alliance bienveillante de Dieu. L’écologie n’est pas née de la dernière pluie…

 

Le chaos intérieur

L’Évangile nous présente Jésus allant au désert pour y livrer un combat. Un combat contre le chaos qui menace le cœur de tout être humain. Un chaos qui peut contaminer ensuite toute la société et même la création. Ce chaos consiste à se mettre au centre de tout et à vouloir que tout gravite autour de nous (un peu comme une cellule cancéreuse qui refuse de prendre sa place au service du corps et qui se sert de celui-ci pour proliférer). Ce fut la tentation d’Adam et d’Ève. C’est aussi souvent la nôtre. L’Évangile d’aujourd’hui fait une brève allusion au chaos qui régnait dans le cœur d’un puissant de l’époque, le roi Hérode. «Après l’arrestation de Jean-Baptiste…» Celui-ci a été emprisonné parce qu’il dénonçait le chaos qui régnait dans la vie de ce monarque, ainsi que dans la société. Jésus part alors vers la Galilée, en quelque sorte pour prendre la relève du prophète  emprisonné. Il aurait bien pu rester au désert où «les anges le servaient». Il y était davantage en sécurité. Mais une mission l’attendait.

Nous sommes tous appelés à participer à cette mission du Christ. En commençant par nous-mêmes. Nous ne pouvons vaincre le chaos qu’en acceptant notre place de créature et qu’en nous laissant guider par un amour authentique, faisant de notre existence une ouverture totale à Dieu et aux autres.

Voilà donc la table mise pour notre carême :

– tous les jours affronter notre chaos intérieur qui veut renaître ;

– tous les jours redire et refaire notre adhésion au Christ ;

– tous les jours communier à sa victoire sur le chaos en nous et hors de nous.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La longue marche de la foi

Les disciples sont, par définition, ceux qui suivent Jésus. Mais ils le suivent sans toujours comprendre ! Marc a situé son récit de la transfiguration de sorte qu’il apparaisse comme une étape dans le long chemin de foi des disciples. La transfiguration est racontée tout de suite après la première annonce de la passion (8, 31-33) où Pierre prouve qu’il n’a pas compris la mission messianique que Jésus doit accomplir. Elle se situe entre deux guérisons d’aveugles. La première (8, 22-26) est plutôt pénible (l’aveugle ne recouvre la vue que par étapes). La seconde est compromise par les obstructions de la foule. La transfiguration apparaît comme une étape dans la guérison des disciples. Ils sont des aveugles qui ne saisissent pas le mystère du Christ. Même après avoir vu la gloire de ce dernier, ils ne comprennent pas encore (9, 10).

Notre foi n’est pas illumination. Elle est plutôt une marche dans le clair-obscur, parfois dans la nuit. Elle est une longue guérison. La foi n’est surtout pas une émotion. Très souvent, nous ne «sentons» pas notre foi. Mais elle est là quand même. C’est un peu comme notre cœur ou notre estomac : nous ne les sentons pas, mais ils agissent, nourrissant la vie et la faisant circuler en nous. Ainsi, la plupart du temps, la foi révèle sa présence par les fruits visibles qu’elle produit dans notre vie.

 

La voix de Dieu

Du côté de Jésus, la transfiguration nous révèle sa proximité avec Dieu. Le récit s’éclaire en le comparant à un autre homme qui a été proche de Dieu: Moïse. Comme le Christ, celui-ci a monté sur une montagne et a été transfiguré ! Les deux récits de cet événement (Exode 24, 15-28 et 34, 29-35) comportent beaucoup de points communs avec celui de la transfiguration : ça se passe un 7ème jour (cf Marc 9, 1), sur une montagne, dans un contexte où Dieu se révèle à un homme pour qu’il transmette cette révélation au peuple. La présence de Dieu est révélée par la nuée et par le changement d’apparence du personnage principal.  Ce que Marc veut nous dire par ce rapprochement, c’est que nous avons ici bien plus que Moïse. Nous avons en Jésus le «fils bien-aimé». S’il fallait écouter Moïse le prophète, combien plus faut-il écouter le Christ, car il vient du plus intime de Dieu. En lui, Dieu nous révèle ce qu’il veut être pour nous et ce que nous sommes pour lui. En lui, Dieu nous donnera l’accès à la vie, un accès qui passe par la croix et la résurrection.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nouveau temple, nouveau culte

Il y a quelque chose de paradoxal dans l’Évangile de Jean. D’une part, c’est l’Évangile qui contient le plus de référence aux fêtes juives : il mentionne les nombreuses présences de Jésus à la fête de la Pâque et c’est le seul évangile à mentionner aussi sa présence à Jérusalem lors d’autres fêtes juives, comme celle des Tentes et de la Dédicace.

Or, étrangement, dans l’évangile de Jean, on ne voit jamais Jésus poser un geste cultuel, ni au temple ni ailleurs. Il ne va pas au temple pour y prier ou y offrir un sacrifice, mais pour y enseigner ! En fait, le seul geste de Jésus dans le temple, est celui que raconte l’Évangile d’aujourd’hui : il en chasse les marchands qui vendaient des bêtes pour les sacrifices ! Enfin, Jean est le seul évangéliste à ne pas raconter la dernière cène où Jésus a voulu célébrer la Pâque avec ses disciples. Jean précise même que Jésus a pris «un repas» avec eux «avant la fête de la Pâque» (13, 1-2).

Alors, est-ce que Jésus est contre le culte ? Faudrait-il mettre de côté nos messes, nos vêpres solennelles et nos saluts du Saint-Sacrement ? Évidemment que non. On sait que les premières communautés chrétiennes ont célébré l’eucharistie et le baptême. Alors, qu’essaie de nous dire Jean par cette absence d’acte cultuel de la part de Jésus ? Deux choses. D’abord, en Jésus, Dieu nous offre un nouveau temple. Celui-ci n’est pas fait de pierre, mais de chair : c’est le corps du Christ. Il est lui, le temple, «la maison de son Père» (Jean 2, 16; 14, 2). En fait, Jean emploie le mot grec qui désigne non pas le temple dans son ensemble, mais le sanctuaire, le lieu sacré où se trouvait la présence invisible de Dieu. Mais Dieu n’est plus invisible : il a pris un corps. Un corps de chair et d’os qu’on a vu et touché, comme l’écrit Jean dans sa première lettre : «Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont touché du Verbe de vie,  nous vous l’annonçons» (1 Jean 1, 1- 3).

L’autre chose que Jean veut nous dire, c’est qu’en Jésus, Dieu inaugure un nouveau culte, en fait le vrai culte. Il nous en donne des indices au cours de son évangile. D’abord, le premier nom que Jésus reçoit, c’est lorsque Jean le Baptiste le désigne en disant : «Voici l’Agneau de Dieu» (2, 9). Durant le procès de Jésus, au moment où Pilate le présente à la foule, Jean précise : «C’était le jour de la Préparation de la Pâque, vers la sixième heure» (19, 14). Or, c’est précisément l’heure où les brebis étaient immolées dans le temple en vue du repas pascal… Par ces indices, Jean veut nous signifier que Jésus inaugure le vrai culte en sa personne. Ce qu’il offre, ce n’est pas un agneau, mais lui-même, son corps, sa vie. Il n’est pas tué par un prêtre, mais par les mains des païens. Il n’est pas immolé dans le temple, mais sur une croix. Sa mort n’est pas tellement un acte d’adoration qu’un acte de confiance et d’amour : confiance totale entre les mains de son Père, amour «jusqu’à l’extrême» (13, 1) de ses frères et sœurs humains.

 

Pensées

  1. Le vrai temple où Dieu habite et se donne, c’est le Christ.
  2. «Ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes, ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes»
  3. La plus belle cathédrale n’est que pierres mortes si le Christ vivant ne l’habite.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La vie comme un grand… don !

La vie apparaît dans la Bible comme le don le plus précieux que Dieu ait offert aux êtres humains. Le problème, c’est que trop souvent ceux-ci le réduisent à quelques années d’existence sur notre petite planète. Pour le Christ, la vie n’est pas quelque chose, mais Quelqu’un : son Père. Et le grand projet de celui-ci consiste à nous faire entrer dans la vie qu’il est, à nous la partager entièrement. Tout le sens de la création du monde, de l’incarnation, de la mort et de la résurrection du Christ tient là-dedans. «Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique ; ainsi tout homme qui croit en lui ne périra pas, mais il obtiendra la vie éternelle» (Jean 3, 16). Notre vie est donc un projet qui a sa source et son accomplissement dans le Fils de Dieu. «C’est Dieu qui nous a faits, il nous a créés en Jésus Christ… Il nous a choisis en lui avant la fondation du monde» (Éphésiens 2, 9-10; 1, 4). Notre baptême est notre oui à ce grand projet de Dieu.

On dit que rien n’est pire pour une personne que de se croire née «pour un p’tit pain». Le pire, c’est de se croire né «pour une p’tite vie» !

 

Ce projet de Dieu révélé et offert en Jésus est aussi promesse. Car en nous, dans notre état actuel de créature mortelle, le projet est inachevé. Espérer, c’est croire que Dieu a la puissance et le désir de compléter en nous le projet de vie qu’il a commencé. Dieu ne nous prête pas la vie, comme on dit souvent. Il la donne.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

C’est grand, la mort ?

Félix Leclerc a chanté :

«C’est fou la mort, plus méchant que le vent ;

c’est sourd la mort, comme un mort sur un banc ;

c’est noir la mort, et ça passe en riant ;

c’est grand la mort : c’est plein d’vie dedans.»

Cette affirmation audacieuse, le poète n’est-il pas allé la chercher dans sa propre expérience et dans la nôtre ?

– Le fœtus meurt à la sécurité de l’utérus, mais c’est pour vivre au monde.

– L’adolescent meurt à l’enfance, à ses jeux et à sa simplicité, mais c’est pour naître à lui-même.

– L’adulte meurt à une existence active et féconde, mais c’est pour s’ouvrir à l’essentiel.

 

Dans l’évangile d’aujourd’hui, nous voyons Jésus affronter la mort. Et ce n’est pas pour lui, pas plus que pour nous, une chose facile. Un combat ardu se livre en lui-même. Il doit ramasser toutes ses forces pour atteindre à quelque chose de très difficile : faire confiance jusqu’au bout.

Faire confiance à la vie au point d’affronter la mort comme un passage où se cache la vie, comme un don d’une profonde fécondité.

 

La mort, Jésus l’affrontera. Il ne la vaincra ni par la force ni par la science, mais par la confiance absolue, par l’abandon total. Car au-delà de la mort, il sait que la vie qui l’appelle, c’est Quelqu’un.

 

C’est grand la mort quand elle nous jette tout entiers dans les bras du Dieu vivant.

 

Père Georges Madore

Missionnaire Montfortain