Petite vie de l’Abbé François Gouray, curé de Pont-Château, restaurateur du Calvaire.

Introduction

23 NOVEMBRE 1821: il y a 200 ans, à cette date, on inaugurait la reconstruction du Calvaire de Pontchâteau et de la Chapelle située au pied de ce Calvaire. Le père de Montfort avait bâti ce Calvaire dans les années 1709-1710, mais, la veille de son inauguration, le 13 septembre 1710, arriva l’ordre de ne pas bénir cette œuvre réalisée avec la collaboration de plus de vingt mille personnes de tous les villages des alentours, et, un peu plus tard ce Calvaire sera détruit. Les successeurs du père de Montfort, les pères Mulot et Audubon, se sont efforcés de le rebâtir mais sans succès.

Un siècle plus tard, une figure significative dans l’histoire de la ville de Pontchâteau, a pris en charge la paroisse de la ville. Il s’agit de l’Abbé François Gouray, curé de Pontchâteau de  1818 à 1857.

Sur le point de célébrer le bicentenaire de la reconstruction du Calvaire, nous voulons vous présenter la vie de ce pilier de notre histoire : une vie féconde d’activités pastorales, d’attention aux pauvres et aux malades, de souci de l’éducation des jeunes par la fondation d’écoles chrétiennes. Il a de plus fait bâtir des chapelles et établit les bases pour la construction de la nouvelle église de la ville.

Faire mémoire de sa vie et de son œuvre ne sera donc pas seulement faire l’histoire du passé, mais nous aidera à valoriser l’héritage qu’il nous a laissé et à nous inspirer de son courage, de son dynamisme et de son attitude de service vis-à-vis de la communauté. Cela donnera à notre vie, en ce lieu, des bases solides pour nous-mêmes et pour les générations futures.

P. Santino Brembilla, recteur du sanctuaire

FRANÇOIS  GOURAY

A.MARCHAND Aumônier de la Retraite de Pont-Château

  1. François-Gilles GOURAY, Curé de Pont-Château

“Souvenez-vous de ceux qui furent

à votre tête et vous prêchèrent la parole

de Dieu. Considérez la sainteté de leur

vie et de leur mort. Imitez leur foi.”

Hébr. XIII, 7

 

Chapitre 1 – Enfance et Éducation

  1. l’abbé François-Gilles Gouray naquit à Sainte-Reine, au village de Bodio, le 18 octobre 1787, d’une famille foncièrement chrétienne. Son père était boulanger. La confiance que les concitoyens de Gouray avaient en lui le fit choisir comme premier maire de Sainte-Reine, devenue commune à la Révolution. La mère du futur curé de Pont-Château, Jeanne Jouin, était une femme d’une grande vertu et d’un remarquable bon sens.

Pendant toute la Terreur, les époux Gouray n’hésitèrent pas à exposer leur vie pour sauver celles des prêtres proscrits[1], et, dans la mesure du possible, épargner à leurs compatriotes les horreurs de la guerre civile et de la persécution religieuse. Gouray mit souvent à profit ses fonctions de maire et ses relations forcées avec les autorités révolutionnaires pour détourner l’attention des soldats envoyés à la recherche des prêtres cachés, ou pour prévenir ceux-ci des poursuites qui les menaçaient. On disait régulièrement la messe dans sa maison, pendant la nuit, et on y conservait la sainte Eucharistie. Ce fut une source de bénédictions pour lui et pour toute sa famille[2].

Parmi les prêtres qui reçurent l’hospitalité chez Gouray, il faut citer M. Frocrain, chapelain de Sainte-Reine ; M. Aoustin, curé de la Chapelle-Launay, qui se cachait tantôt à Sainte-Reine, tantôt chez ses paroissiens ; M. Vaillant, vicaire à Crossac, qui fut la providence de toutes les paroisses du canton de Pont-Château. M. Aoustin[3] et M. Vaillant[4] échappèrent à tous les dangers. Dieu réservait la gloire du martyre à M. Frocrain. Comme l’arrestation et la mort de M. Frocrain produisirent une profonde et salutaire impression sur le jeune François Gouray, il n’est pas inutile d’en dire un mot. M. l’abbé Gouray devenu curé de Pont-Château aimait à en rappeler le souvenir.

  1. Frocrain, né au village de Lorganais, dans la frairie de Crévy[5] devint chapelain de Sainte-Reine, en 1765. Ayant refusé le serment schismatique à la Constitution civile du clergé, il résolut de s’expatrier. Ses confrères l’en dissuadèrent parce qu’il était infirme et boiteux. Quand il n’était pas chez Gouray, il résidait le plus souvent dans son village natal, chez sa sœur Madeleine, mariée à Guillaume Guihard. Pendant son séjour à Lorganais, les Bleus firent de fréquentes perquisitions dans la maison de Guihard. M. Frocrain leur faisait bon accueil et leur servait lui-même à boire et à manger. Par sa démarche et sa façon de parler il ressemblait si complètement aux autres habitants de la campagne que les soldats ne pouvaient le reconnaitre pour un prêtre.

Un jour, il fut dénoncé par un Vendéen auquel Guihard avait donné l’hospitalité après le désastre de Savenay. Un peloton de cavalier, conduit par le traitre, cerna le village de Lorganais à l’improviste. M. Frocrain mit une pelle sur son épaule, et sortit tranquillement, comme en homme qui va travailler aux champs. Sa claudication le fit reconnaître par le traître qui cria aux soldats :

– Voilà le clochard de Sainte-Reine ! Arrêtez-le !

Les soldats, après avoir garroté M. Frocrain, l’emmenèrent à la Roche-Bernard, puis à Vannes et enfin à Lorient où il comparut devant une commission militaire. On releva contre lui deux chefs d’accusation ; il avait contrevenu : 1er à la loi du 23 avril 1793 qui obligeait les prêtres âgés et infirmes à se retirer dans une maison spéciale ; 2e à la loi du 30 vendémiaire an II, complétée par celle du 22 floréal, qui prononçait la peine de mort contre les prêtres âgés ou infirmes, non assermentés, qui ne s’étaient pas retirés dans les maisons spéciales destinées à leur emprisonnement. La commission militaire de Lorient condamna M. Frocrain à mort, le 4 thermidor an II (22 juillet 1794), le jour de la fête de sa sœur.

Selon une tradition répandue dans la Brière et recueilli par M. Bord, M. Frocrain tomba au pied de l’échafaud où on le plaça en le tirant par les cheveux.

En même temps que M. Frocrain, le délateur vendéen avait fait arrêter à Sainte-Reine seize autres personnes qui furent bientôt remises en liberté, à l’exception de Monsieur et Madame Chomart, qui montèrent à l’échafaud[6].

L’arrestation et la mort de M. Frocrain terrifièrent le jeune François Gouray. Il avait à peine sept ans, mais il avait vécu dans l’intimité du martyr ; il l’aimait et il en était aimé. Ce fut le premier grand chagrin de sa vie, il ne l’oublia jamais. Immédiatement après, il éprouva d’autres émotions qui trempèrent fortement son caractère.

L’accusateur public  près la commission militaire de Vannes, René-Marie Brullé, écrivit au directoire de Guérande, le 5 thermidor, d’arrêter la sœur de M. Frocrain, Madeleine, comme recéleuse de prêtres, et son marie Guillaume Guihard.

Le 9 thermidor an II (24 juillet 1794). Le tribunal reçut les renseignements suivants sur la Femme Guihard : « Le prêtre Frocrain demeurait à Lorganais, chez Madeleine Frocrain, femme de Guillaume Guihard, depuis longtemps. Cette femme, âgée de soixante ans passés, a trois enfants, et habite avec son mari âgé d’environ soixante-trois ans. Ledit prêtre a une autre sœur demeurant au bourg des Marais[7], et femme de Guillaume Boisrobert, âgé de quatre-vingts ans. Il ne paraît pas encore de charges contre ces derniers. Mais nous avons fait mettre la première en état d’arrestation et nous te l’adressons. »

Le tribunal révolutionnaire de Nantes acquitta les époux Guihard et les mit en liberté le 30 août 1794. Mais Madeleine mourut presque aussitôt à Nantes, dans une maison de la rue Sarrazin. Guillaume Guihard revint seul à Sainte-Reine porter son double deuil et finir tristement ses jours.

Le coup le plus terrible pour François Gouray fut l’arrestation de son père. Celui-ci, toujours prêt à sacrifier sa vie, avait recueilli dans sa maison, après l’écrasement des Vendéens à Savenay, Madame du Mesnil, des environs de Cholet, plus connue à Sainte-Reine sous le nom de Petite-Marianne, et M. des Essarts, officier vendéen. Ce dernier fut la cause involontaire de l’arrestation de Gouray. On accusa le maire de Sainte-Reine d’avoir prêté son bateau à M. des Essarts pour lui permettre d’échapper aux perquisitions des Bleus. Il fut facile à l’accusé de prouver, par de nombreux témoins, que c’était faux, et même qu’il n’avait jamais possédé de bateau. On le conduisit cependant dans les prisons de Vannes. M. des Essarts, craignant de compromettre d’autres personnes, se fit conduire par Jean Jouin, beau-frère du prisonnier, dans les bois de Missillac. Les Bleus l’ayant trouvé en prière dans la chapelle Saint-Laurent le fusillèrent.

Le maire de Sainte-Reine, transféré des prisons de Vannes dans celles de Lorient, fit généreusement le sacrifice de sa vie. François n’espérait plus revoir son père ; se considérant déjà comme orphelin, il s’agenouillait auprès de son excellente mère, joignait ses prières et ses larmes aux siennes, et cherchait, par sa tendresse si vive et si démonstrative, à la consoler. L’un et l’autre, sans regretter toutefois les actes de dévouement du cher prisonnier, et tout prêts à marcher sur ses traces, prévoyaient pour lui le sort de M. Frocrain, et aussi de trois autres prêtres de Pont-Château, bien connus à Sainte-Reine, MM. Moyon et Giraud, noyés dans la Loire, et M. Nicolas Richard, fusillé à Guérande. Mais la famille Gouray comprenait que Dieu lui faisait un grand honneur en lui demandant un confesseur de la foi, peut-être un martyr. Sa douleur était aussi chrétienne que profonde.

Dieu n’exigea pas la consommation du sacrifice. Gouray ne fut martyr que par la volonté ; la mort de Robespierre lui rendit la liberté. Quoique heureux de retrouver sa femme et ses enfants, il se félicitait hautement d’avoir été menacé de mort « pour avoir rendu service aux bons prêtres et à ses concitoyens. » Les habitants de Sainte-Reine, fiers de son héroïsme, l’aimèrent et le vénérèrent encore davantage. Dieu le récompensa dans ses enfants, surtout dans son fils François auquel il donna la vocation ecclésiastique. Le gouvernement de la Restauration, dès l’année 1814, en considération des services rendus par le maire de Sainte-Reine, au péril de sa vie, accorda à M. l’abbé Gouray le droit de porter la décoration du Lys[8]. Le bon curé de Pont-Château était fier de sa décoration, parce que c’était un hommage rendu aux vertus et au dévouement de son père qu’il honorait en la montrant.

Ce fut seulement le 21 septembre 1801 que François eut le bonheur de faire sa première communion des mains de M. Vaillant. Les églises n’étaient pas encore ouvertes ; les fidèles bien que commençant à jouir d’un peu de liberté pour les cérémonies du culte, devaient néanmoins toujours prendre les plus grandes précautions, afin de ne pas provoquer l’application de certaines lois existantes. Mais M. Vaillant trouvait le moyen de réunir chaque dimanche, sur le territoire de Sainte-Reine, pour leur faire le catéchisme, des enfants de Pont-Château, de Donges et de Crossac. François Gouray était un de ses auditeurs les plus assidus, les plus intelligents et les plus pieux. La persécution avait développé sa foi et son amour de l’Eglise. C’est dire avec quelle ferveur il fit sa première communion. Plus tard, en se rappelant ce souvenir profondément gravé dans sa mémoire et dans son cœur, il disait : « J’ai pris ce jour-là de bonnes résolutions et je les ai toujours gardées. »

  1. l’abbé Vaillant ayant remarqué dans François Gouray une rare piété, un jugement droit et une vive intelligence, lui fit aussitôt commencer l’étude du latin. Du reste, malgré les troubles de la Révolution, son instruction n’avait pas été négligée. M. Aoustin, surtout aimait à le faire travailler. Nommer curé de Saint-Joachim, en 1802, M. Vaillant confia son élève à M. Chaussun[9] devenu curé de Sainte-Reine la même année. L’élève fit honneur au maître dont il suivit les leçons près de cinq années. En 1807, M. Chaussun l’envoya suivre les cours de rhétorique et de philosophie à Saint-André-des-Eaux, dans le petit collège fondé par le curé de la paroisse, M. Moyon[10]. Entre autres condisciples François y rencontra Guillaume-Michel Peltier qui fut curé de Savenay de 1824 à 1863, et avec lequel il ne cessa d’entretenir les relations les plus intimes. Nous ne saurions douter que François Gouray n’ait été un des meilleurs élèves de M. Moyon.

En 1809, François Gouray entra au grand séminaire de Nantes qui venait d’être rétabli. Il y passa trois ans et demi. Ceux qui l’y avaient connu aimaient à se rappeler sa piété si simple et si vraie, son amour de l’étude et sa fidélité au règlement de la maison. A sa mort M. Peltier lui rendit ce témoignage : « Au grand séminaire, il était le plus édifiant de nous tous ».

Le 16 juin 1810, il reçut la tonsure des mains de Mgr Duvoisin, évêque de Nantes ; les ordres mineurs et le sous-diaconat, le 21 décembre 1811, à Angers, des mains de Mgr Montaut. Mgr Duvoisin lui conféra le diaconat le 23 avril 1812. Pour l’ordination de la prêtrise, qu’il reçut le 19 décembre de la même année, il se rendit encore à Angers, accompagné de M. Peltier. Le froid était excessif cette année-là. Plus tard, M. Gouray aimait à raconter tout ce qu’il avait souffert dans ce voyage. Les misères de la route n’avaient point altéré l’entrain et la bonne humeur des deux voyageurs.

[1] Pendant la Révolution, personne ne mourut à Sainte-Reine sans recevoir les derniers sacrements.

[2] Les villages de Sainte-Reine dans lesquels on disait le plus souvent la messe, sont ceux de Bodio, Marongle, Grenongle, les Noës et la Fleuritais.

[3] M. Aoustin Pierre, né à Saint-Joachim, en 1732, fut ordonné prêtre en 1757. Il devint curé de la Chapelle-Launay en 1785 et fut maintenu à ce poste en 1803. Il mourut le 23 décembre 1818.

[4 M. Jacques Vaillant, né à la Chapelle-des-Marais, en 1757, fut ordonné prêtre en 1785 et devint immédiatement vicaire à Crossac. Il se cacha souvent au village de Québître. Curé de Saint-Joachim en 1803, il devint curé de Sainte-Reine en 1806, et mourut dans cette dernière paroisse en 1835.

[5] La frairie de Crévy avait pour patron saint Cado. M. Verger, curé de Sainte-Reine, a retrouvé l’emplacement de l’ancienne chapelle frairienne dédiée à saint Cado.

[6] C’est M. Gouray, curé de Pont-Château qui raconte ce fait.

[7] La Chapelle-des-Marais

[8] L’ordre du Lys n’était pas un ordre de chevalerie comme la Légion d’honneur. Il conférait seulement le droit de porter une fleur de lis d’argent, en guise de décoration.

[10] M. Chaussun né à Besné, en 1745, aumônier des Ursulines de Guérande, déporté en Espagne en 1792, mourut curé de Sainte-Reine en 1815.

[11]   M. Moyon avait été emprisonné, en 1791, à Guérande, puis à Nantes. Déporté en Espagne, il reprit sa cure de Saint-André-des-Eaux où il mourut en 1813. – Cf. L’Enseignement secondaire ecclésiastique dans le diocèse de Nantes, après la Révolution, par l’abbé Ricordel.

Chapitre 2 –Premières années de Sacerdoce.

Dieu avait voulu que M. Gouray fût élevé dans un milieu où tout lui parlait de la nécessité du sacrifice. Enfant, il avait vu des exemples de sacrifice héroïque dans sa propre famille et dans son entourage ; il en avait compris la grandeur et la fécondité. Pour achever sa formation sacerdotale, avant de lui confier le gouvernement d’une paroisse, Dieu plaça le jeune prêtre successivement auprès de trois curés qui avaient eu l’honneur d’être emprisonnés, et qui, comme son père, avaient vu la mort de près. Il n’est donc pas étonnant que le désir de se dévouer, de se sacrifier pour les autres ait été la pensée directrice, le programme de toute sa carrière sacerdotale.

Immédiatement après son ordination, dans les derniers jours de l’année 1812, il fut nommé vicaire à Missillac. Le curé de cette paroisse était M. François Châtelier[11] qui, après avoir subi la prison, fut déporté à Fontarabie, en Espagne. Il revint à Plessé en 1799, impatient de revoir ses paroissiens. C’était trop vite ; il dut se cacher et faillit plusieurs fois être pris par les Bleus. Les habitants de Missillac se disputaient l’honneur de lui offrir un asile, sans se faire illusion sur les dangers auxquels sa présence les exposait. En 1803, M. Châtelier fut maintenu curé de Missillac.

  1. Gouray entrevoyait un heureux et fécond vicariat, sous la direction de son premier curé. Dieu en avait disposé autrement. M. Châtelier mourut au mois d’avril 1813 ; et, comme son successeur, M. Motreul, ne vint à Missillac que six mois plus tard, M. Gouray se trouva seul chargé de l’administration d’une grande paroisse. Par son talent, son zèle, et aussi grâce à sa robuste santé, il remplit sa lourde tâche à la satisfaction de tous. Plus tard, les habitants de Missillac, heureux de le retrouver à Pont-Château, aimaient à lui redire leur reconnaissance et leur attachement. Connaître M. Gouray, c’était l’apprécier et l’aimer.

Nommé vicaire à Guérande, le 13 novembre 1813, M. Gouray eut pour curé M. de Bruc, un des prêtres les plus distingués du clergé nantais. M. Henri-Marie-Claude de Bruc de Montplaisir, né à Vallet, le 19 juillet 1751, docteur en théologie, chanoine de la collégiale de Guérande, en 1776, devint vicaire général de Mgr de Frétat de Sarra, en 1781, puis de Mgr de la Laurencie, en 1785. Il s’exila en Portugal pendant la Révolution. A son retour il fut nommé vicaire général de l’évêque de Nantes, puis curé de Guérande en 1803. M. de Bruc mit à la disposition de son jeune vicaire ses lumières et son expérience. L’état de santé du curé de Guérande ne lui permettait pas de se livrer à son ministère avant autant d’ardeur qu’il aurait désiré. Mais M. Gouray prenait en toute circonstance ses conseils qu’il suivait avec la docilité d’un enfant. Il pouvait donc sans présomption, malgré sa jeunesse, remplir presque seul les fonctions du ministère dans une paroisse encore plus importante que celle de Missillac. Le témoignage de son curé et l’estime des habitants montrèrent qu’il était à la hauteur de sa tâche.

  1. Gouray était vicaire à Guérande lorsque Louis XVIII, à la suite de l’abdication de Napoléon 1er, reprit possession du trône de ses ancêtres. Tous les fonctionnaires durent prêter et signer le serment de fidélité : « Je promets et jure à Dieu de garder obéissance et fidélité au Roi, de n’avoir aucune intelligence, de n’assister à aucun conseil, de n’entretenir aucune ligue qui soit contraire à son autorité ; et si, dans le ressort de mes fonctions, et ailleurs, j’apprends qu’il se trame quelque chose à son préjudice, je le ferai connaître au Roi. »

La joie fut générale. La France redevenue la fille aînée de l’Église allait reprendre sa place à la tête du monde. C’était la fin des guerres continuelles et meurtrières qui, depuis tant d’années, désolaient et épuisaient l’Europe. Les mères de famille se dirent qu’elles n’airaient plus à trembler et à pleurer, en voyant leurs fils arriver à l’âge du service militaire[12]. M. Gouray partagea la joie générale. Il espérait que le nouveau gouvernement serait favorable à la religion et relèverait ainsi la France. Il avait ses préférences politiques, il ne les cachait pas ; mais il était trop perspicace pour ne pas voir qu’un pays se relève par la religion, plus que par la politique, et qu’un gouvernement ne peut assurer l’avenir et la prospérité d’un peuple, s’il ne laisse à l’Eglise l’influence à laquelle elle a droit et don elle a absolument besoin pour l’accomplissement de sa mission divine. Les évènements devaient enlever à M. Gouray bien des illusions. La Restauration refusa constamment à l’Eglise de France une des libertés les plus essentielles, la liberté de l’enseignement ; elle voulut obliger les évêques à faire enseigner les erreurs du gallicanisme dans les grands séminaires ; elle limita le nombre des élèves à recevoir dans les petits séminaires, sous prétexte que ces établissements faisaient tort aux lycées ; elle chassa les Jésuites. Dans ces conditions, le relèvement de la France ne pouvait être ni complet, ni définitif. Aussi M. Gouray ne fut pas surpris des catastrophes de 1830 et de 1848 ; et lorsque le marquis de Coislin, en 1832, se mit à la tête des royalistes de Pont-Château et des environs, pour seconder le soulèvement organisé dans la Vendée, le bon curé se tint à l’écart. Il avait mieux à faire que de compromettre son ministère sacerdotal dans un conflit politique.

Pour le moment, on était tout à la joie du rétablissement de la royauté. Brusquement Napoléon, échappé de l’île d’Elbe, rentra en France et provoqua une nouvelle invasion de l’étranger. Les armées des puissances alliées couvrirent la France ; les Prussiens s’avancèrent jusque dans l’Ouest. Le docteur Guépin dit dans son Histoire de Nantes, page 524 : « Le 10 septembre 1815, l’avant-garde d’un corps prussien arriva dans notre ville. Pendant quatorze jours, Nantes et les environs eurent à loger 10.000 hommes. On doit rendre à ces étrangers cette justice qu’ils se conduisirent de manière à n’occasionner aucune plainte. » Dans la plupart des communes occupées par les Prussiens, on n’aurait pas signé cette affirmation du docteur Guépin[13].

Lorsque l’apaisement se fit, M. de Bruc et M. Gouray se mirent à panser toutes les plaies et à relever toutes les ruines accumulées par la Révolution. Il ne pouvait être question de rétablir toutes les anciennes communautés de Guérande. Avant de relever les ruines matérielles, il fallait reconstruire l’édifice spirituel. M. Gouray n’était pas homme à reculer devant les difficultés, les travaux, les fatigues. M. de Bruc avait pleine confiance dans le zèle, la sagesse et les aptitudes de son jeune vicaire : en lui confiant une grande partie du ministère, il savait sa paroisse en bonnes mains.

Mgr Duvoisin, évêque de Nantes, mourut le 9 juillet 1813. La vacance du siège dura quatre ans ; son successeur, Mgr d’Andigné, ne fut sacré que dans le mois d’octobre 1819. La réputation de M. de Bruc était si bien établie dans tout le diocèse qu’on le choisit comme vicaire capitulaire en 1815. Ce fut un surcroît de travail pour M. Gouray, une nouvelle raison de se dépenser dans la paroisse de Guérande. Ses forces, comme son temps, appartenaient aux âmes. On le nomma vicaire-gérant.

C’est en cette qualité qu’il réorganisa, le 6 mai 1816, ce qu’on appelait à Guérande le Bureau des Dames, œuvre très ancienne, que M. de Bruc avait rétablie le 6 décembre 1803. Les Dames qui en faisaient partie, et qu’on appelait souvent Dames de Charité, prirent l’habitude de se réunir le premier jeudi de chaque mois, à deux heures de l’après-midi, dans le salon de la cure. On désignait quatre de ces Dames pour la distribution des aumônes. M. de Bruc rédigea le procès-verbal de chaque réunion jusqu’au 8 mai 1807. Comme à partir de cette époque on ne trouve plus aucun procès-verbal, on peut croire que l’œuvre du Bureau des Dames cessa. M. Gouray, devenu vicaire-gérant, la releva, et elle continua à fonctionner régulièrement.

  1. de Bruc[14] fut remplacé comme curé de Guérande, le 2 mars 1817, par M. Fortumeau[15]. Le nouveau curé n’accepta ce poste qu’à la condition de garder M. Gouray avec lui pendant un an au moins. La condition fut agréée ; mais déjà on avait songé à M. Gouray pour plusieurs cures importantes, on lui en avait parlé, il avait supplié qu’on lui permit d’attendre ; il ne se croyait pas suffisamment préparé au gouvernement d’une paroisse. Son humilité le trompait ; ses meilleurs amis le lui disaient. Toutefois on le laissa une année avec M. Fortumeau, comme il avait été convenu. Mais en 1818, il dut se résigner à porter le fardeau qu’il redoutait : on le nomma curé de Pont-Château. Il devait rester quarante ans dans cette paroisse, où il succéda à M. Dubourg[16] qui devint curé de Cambon.

La Providence lui ménagea une joie bien vive le jour où il fut officiellement présenté à sa nouvelle paroisse : il eut pour installateur M. Vaillant, curé de Sainte-Reine. M. Vaillant lui avait fait faire sa première communion, à une époque où les églises étaient encore fermées ; il lui avait donné les premières leçons de latin, c’était un ami de la famille de M. Gouray. Il est regrettable qu’on n’ait pas conservé le discours de M. Vaillant, ni la réponse de M. Gouray. Que de souvenirs touchants l’un et l’autre durent évoquer ! M. Vaillant put présenter M. Gouray comme issu d’une famille de héros, capable lui-même de tous les dévouements, et ayant déjà gouverné presque seul deux grandes paroisses. M. Gouray dut saluer en M. Vaillant l’apôtre de Pont-Château, pendant la Révolution, l’intrépide confesseur de la foi qui avait tant de fois bravé la mort et surtout le père de son âme. Immédiatement la population de Pont-Château comprit qu’on lui avait envoyé un homme de Dieu ; et si M. Gouray s’était défié de ses forces, il put se rassurer en recevant les témoignages d’affectueux respect et de joyeuse confiance qu’on lui prodigua dès les premiers jours. On l’aima d’instinct parce qu’on le sentait digne d’être aimé.

Le jour de son installation, M. Gouray prit l’engagement public de ne point lasser déchoir la paroisse que Dieu lui confiait. Il tint parole, et il n’est pas exagéré de dire que, dès le commencement, il fut un curé modèle.

[11] M. Châtelier, né à Plessé, en 1726, fut ordonné prêtre en 1750. La Révolution le trouva curé de Missillac.

[12] A Pont-Château, les conscrits, comme ceux du temps de la Révolution, refusaient souvent de partir. Le 6 avril 1809, le maire Lescot avait dû faire publier contre eux la proclamation suivante : « Le maire prévient les conscrits réfractaires de cette commune et leurs parents, que si, dans les quarante-huit heures, après la présente publication, les conscrits ne se présentent pas devant M. le Sous-préfet ou devant lui, pour suivre leur destination, la gendarmerie s’établira garnisaire chez les parents des réfractaires, ou aux frais de la commune dont les vingt plus imposés seront forcés d’en faire les avances. »

[13]   Les Prussiens, au nombre de quatre cents, occupèrent Pont-Château, en septembre 1815, ils y restèrent jusqu’en octobre. Les royalistes de l’Ouest avaient pris les armes pour combattre Napoléon. A Pont-Château ils étaient sous les ordres du marquis de Coislin. Mais leur but n’était pas de combattre les puissances coalisées contre la France. Qu’auraient-ils pu contre les Prussiens ? Faire preuve d’héroïsme ? Ils en étaient capables ; mais la défaite eût été certaine, et la vengeance sanglante. Pour prévenir des représailles terribles et protéger la population affolée, autant qu’humiliée, la municipalité de Pont-Château satisfit aux exigences brutales et insolentes des Prussiens. Une imprudence eût provoqué de grands malheurs. Cette imprudence personne ne la commit. On se contint par patriotisme. Mais, lorsque le dernier Prussien eût disparu, les habitants de Pont-Château se livrèrent à de bruyantes manifestations de joie.

[14]     M. de Bruc devint évêque de Vannes en 1819. Il mourut en 1826.

[15]     M. Jean-Augustin Fortumeau, né à Bouguenais en 1756, ordonné prêtre en 1785, fut nommé vicaire à Rezé. Exilé par la Révolution dans les Pays-Bas, il devint curé de Saint-Aignan en 1803, puis de Guérande en 1817. Il mourut en 1829.

[16]   M. Dubourg, né à Nozay, en 1763, fut emprisonné au Bouffay, en 1792, alors qu’il n’était encore que diacre. Vicaire à Cambon, en 1803, curé de Pont-Château en 1807. Il devint curé de Cambon en 1818. Il mourut dans cette paroisse en 1822.

 

Chapitre 3 – Construction d’un Presbytère

Le nouveau curé de Pont-Château dut s’occuper tout d’abord de trouver un logement. Dès l’année 1810, le conseil municipal avait résolu de donner « un logement convenable » au clergé paroissial. L’ancienne cure avait été mise en vente[17], comme bien national. Pendant des années, aucun acquéreur ne se présenta ; les habitants de Pont-Château ne voulaient pas encourir l’excommunication en achetant un bien d’Eglise. Quelqu’un, moins scrupuleux, en fit enfin l’acquisition, et la cure passa successivement entre les mains de divers propriétaires. Après le Concordat, on avait essayé de la racheter, mais elle était en si mauvais état qu’on se réjouissait de n’avoir pas réussi. En attendant une solution définitive, on logea les prêtres de la paroisse dans une maison appartenant au sieur Plaisance, près la Porte nantaise, en leur allouant, chaque année, cent cinquante livres tournois, pour payer le loyer et faire les réparations locatives.

En 1810, M. Dufresne de Thimars proposa de vendre à la commune, pour servir de cure, moyennant la somme de deux mille huit cents livres tournois, une maison qu’il possédait près du vieux cimetière et qui avait autrefois appartenu à une famille Perrion[18]. Les négociations duraient encore, à l’époque de l’installation de M. Gouray. La commune manquait d’argent ; la Révolution ne l’avait pas enrichie.

L’année suivante, le 9 novembre, les membres du conseil municipal, réunis sous la présidence du maire, M. Blanchard, déclarèrent « être dans la ferme résolution et véritable intention que cette acquisition (de la maison Dufresne) fût faite le plus promptement possible ; que la maison où est actuellement M. le curé, étant indigente de réparations, ils désirent sincèrement le voir logé d’une manière plus convenable à son caractère, soit dans cette maison, bien et dûment réparée, soit dans une autre qui eût pu convenir. » On hésitait encore parce que l’on prévoyait pour l’achat de la maison, les réparations indispensables, l’acquisition d’un jardin plus vaste pris sur le Pré du dortoir, et la construction de murs pour le nouveau jardin, une dépense totale de dix mille francs au moins. Les ressources de la commune ne répondaient pas à la bonne volonté du conseil municipal. Provisoirement, M. Gouray s’établit, comme locataire, dans la maison qu’on se proposait d’acheter, là où se trouve encore actuellement la cure de Pont-Château. Du reste, le conseil municipal fit observer que cette maison, « par sa situation, l’étendue et la distribution de ses dépendances, peut remplacer avantageusement l’ancien presbytère dans lequel on a vainement tenté de rentrer, et qui, d’ailleurs, indigent de grandes réparations, serait, par la vétusté des édifices, d’un entretien continue. »

Une considération hâta la conclusion finale. M. Dufresne exigeait un loyer annuel : il valait donc mieux, pour se procurer l’argent nécessaire à l’achat de sa maison, vendre des terrains communaux et même des arbres. « S’il est dur, disait le maire, d’en venir à une telle extrémité, l’on ne peut pas disconvenir qu’ici la nécessité fait loi, et qu’un presbytère est un monument indispensable pour toute la commune, et, à plus forte raison, pour un chef-lieu de canton ; qu’il est possible d’ailleurs d’en amoindrir le sacrifice, en dirigeant avec sagesse l’aliénation des communaux, d’en obtenir même des avantages incontestables, dont le premier sera d’alléger la commune d’une dette annuelle de trois cents francs, montant de l’indemnité payée à M. le Curé ».

La vente des terrains et des arbres ne produisit pas la somme sur laquelle on comptait, bien que M. Dufresne de Thimars eût réduit le prix de sa maison à 2.790 francs ; on dut recourir à un rôle additionnel. « Puisque, dit un conseiller municipal, nous n’avons point de presbytère pour loger nos prêtres, point de rentes pour les payer, il n’y a nul doute qu’on ne doive recourir à un rôle additionnel. » Les treize propriétaires les plus imposés de la commune que l’on avait convoqués votèrent dans ce sens. Une ordonnance royale du 26 octobre 1821 autorisa les aliénations projetées et l’achat par la commune de la maison Dufresne de Thimars.

  1. Gouray eut donc enfin un presbytère et un grand jardin, auprès de l’église et, malgré le délabrement de la vieille maison, il s’en contenta pendant plus de dix ans. Il y avait déjà passé deux années lorsqu’un événement mit en fête la petite ville de Pont-Château. Il s’agissait de la venue de la duchesse d’Angoulême, fille de Louis XVI, longtemps prisonnière au Temple. Elle passa la nuit du 19 au 20 septembre 1823, à Pont-Château, dans la maison du notaire Busson, maison que l’on démolit depuis pour établir la route de la gare. Deux jours avant l’arrivée de l’illustre voyageuse, le maire de Pont-Château en fit l’annonce officielle :

« Le maire prévient les habitants que la duchesse d’Angoulême passera à Pont-Château la nuit du 19 au 20 septembre dans son voyage à Vannes et à Auray. Il les invite à se réunir le vendredi 19, à 7 heures du soir, pour Son Altesse ; il recommande de nettoyer les rues, d’illuminer et de pavoiser les fenêtres ; il engage les jeunes filles à s’habiller en blanc et à se rendre avec un drapeau au-devant de Son Altesse. »

La population de Pont-Château répondit avec empressement à l’invitation du maire. Après les souhaits de bienvenue de celui-ci et les présentations officielles, M. Gouray, portant sa décoration du lis, prit la parole[19]. Il dit sa joie d’avoir été choisi comme interprète des sentiments d’une des meilleures paroisses de la Bretagne, « d’une portion choisie de la pacifique Bretagne. » Il exprima le bonheur de tous les habitants de Pont-Château à la vue la fille du roi-martyr, il donna l’assurance de leur loyale soumission à la famille royale. Il termina en disant que tous se faisaient un devoir de prier pour son Altesse, pour le Roi et pour la France.

La réponse de la duchesse n’a pas été conservée ; mais nous savons qu’elle fit remettre à M. Gouray un don de 500 francs pour la chapelle du Calvaire.

On revint à la question du presbytère. La maison, vieille, délabrée, exigeait des réparations continuelles, coûteuses et toujours provisoires. Après quelques années, M. Gouray, malgré la simplicité de ses goûts et son amour de la pauvreté, fit comprendre la nécessité d’une reconstruction totale, au conseil municipal de Pont-Château qui, le 9 mars 1826, à l’unanimité, vota une somme de 12,000 francs. Mais en France, il faut toujours tenir compte des lenteurs proverbiales et des interminables formalités de l’administration. On prépara un plan, et chaque année, régulièrement, le conseil renouvela sa résolution de construire. M. Gouray était trop désintéressé, trop détaché de tout, pour se plaindre. Il attendait patiemment, tout en faisant remarquer à l’occasion, au maire de Pont-Château, que la cure menaçait ruine, et qu’il avait déjà dépensé, de ses propres deniers, 132 fr. 20 pour des réparations urgentes. On lui remboursa cette somme près de dix ans plus tard, le 11 février 1835.

La démolition de la vielle cure commença seulement dans les premiers jours de l’année 1835. Pour loger M. Gouray et ses deux vicaires pendant les travaux, le conseil municipal loua, pour la somme de 111 francs, jusqu’au 1er septembre suivant, la maison qui se trouve en face de la cure. Cette maison était alors affermée par Mademoiselle Madeleine de Quéral qui ne l’habitait pas, mais qui y donnait l’hospitalité à une pauvre vieille femme, la veuve Noblet. La famille Jamet consentit à loger, pendant les travaux, la veuve Noblet pour la modeste somme de 8 francs.[20]

  1. Gouray prit possession des nouveaux bâtiments de la cure vers la fin du mois de septembre.

Quelques années après l’achèvement des travaux, en mars 1838, les habitants de Pont-Château s’égayèrent d’un incident que le maire, M. Lebeau, raconta dans une lettre au sous-préfet de Savenay :

« Monsieur le Sous-préfet,

« Par une délibération de la session d’avril, le conseil a voté un crédit de 120 francs, pour la construction d’un touc reconnu d’une nécessité urgente, à l’effet de donner cours à une eau sourceuse qui, tous les ans, en hiver, remplit la cave du presbytère, à trois et quatre pieds de hauteur.

« Cette année, les sources alimentées par une plus grande quantité d’eau pluviale ont jailli de toutes parts. Celle qui se manifeste dans la cave du presbytère y a fait ravage : les barriques, le bois, tout était à flot ; le lard et d’autres comestibles ont été atteints ; l’eau gagnait l’escalier et menaçait de s’élever jusqu’au rez-de-chaussée.

« Dans cette calamité, quel parti prendre ? On pensa à faire usage de la pompe à incendie ; mais le lieutenant des pompiers[21] était absent et le sous-lieutenant[22] ne voulu pas prendre sur lui de la livrer. Moi, Monsieur le sous-préfet, je ne crus pas devoir donner d’ordre à cet égard, d’abord parce qu’il ne s’agissait là que d’un intérêt particulier, d’un accident que d’autres pouvaient éprouver, sans péril imminent, et que ç’aurait été rendre la pompe banale, et la faire sortir de sa destination que de l’employer à vider d’eau les caves. Je craignis encore de prendre sur moi la responsabilité du matériel de la pompe qui repose entièrement sur le lieutenant des pompiers, ou le sous-lieutenant, en son absence, si j’en disposais sans leur concours.

« Ne pouvant donc faire autrement, et comme à tout prendre, la dépense d’un touc ne peut être que différée, j’ai mis des ouvriers à creuser une issue aux eaux, moyennant laquelle, elles sont sorties de la cave du presbytère qui en est entièrement dégagée… »

Le sous-préfet de Savenay approuva la conduite du maire de Pont-Château, et le bon curé, qui avait ri de l’incident, comme tout le monde, ne fut plus troublé dans la jouissance de son presbytère.

[17]       Un ajout à la main : Acte d’achat du presbytère le 13 juin 1823 pour la somme de 2 700 F. Charles Marie Lescot étant maire. C’était un bâtiment vétuste dépendant du prieuré, construit sur le terrain donné par Daniel II, seigneur du lieu, en avril 1096 à l’abbé de Marmoutier.

« Une pièce de terre appartenant audit prieur nommé le dortouer en laquelle fut jadis le hébergement du prieur de Pontchastel comme l’en dit sise en la ville de Pontchastel derrière l’église parroichial dudit lieu entre écelle église, la dove de la ditte ville et terres ou sont les foires de la dite ville nommées les maux » in A.D. H 593

[18]     Cette famille Perrion ou de Perrion avait des membres à Missillac. Lorsque le Père de Montfort, en 1709, à la fin d’une mission, décida les habitants de Missillac à ne plus enterrer leurs morts dans l’église paroissiale, le terrain du nouveau cimetière fut vendu par François Perrion. De nos jours cette famille a fourni M. l’abbé Perrion, curé de la Bernerie, de 1848 à 1877 ; M. Perrion, capitaine au long cours, père de Charles Perrion, membre de la Société archéologique de Caen, et du docteur Perrion, médecin à Nantes.

[19]     Nous ne donnons pas le texte du discours de M. Gouray. Il n’en a laissé qu’un brouillon qui reproduit très imparfaitement ses paroles.

[20]     Un autre ajout à la main : 14 mars 1834, pose de la première pierre du nouveau presbytère – 18 mars : ancien presbytère entièrement démoli -3 septembre : le curé est invité à prendre possession – 29 octobre : travaux de construction terminés. – in A.D. 2 0 1235

1847 : construction d’un hangar au sud du presbytère avec des pierres provenant du mur de clôture de l’ancien cimetière – in A.D. 2 0 1235

[21]         Charles Provost.

[22]       Pierre Giraud. – Joseph-Marie Juvénot était sergent et Pierre Lesage caporal. Le 6 mai 1837, le conseil municipal décida que les pompiers porteraient une écharpe au bras gauche, et, sur leur chapeau de toile cirée, cette inscription : SAPEUR-POMPIER DE PONT-CHATEAU.

Chapitre 4 – Restauration du Calvaire du Bienheureux de Montfort.

L’œuvre qui a le plus fait connaître au loin le nom de M. Gouray, c’est la restauration du Calvaire du Bienheureux de Montfort.

Tout enfant, M. Gouray avait appris à connaître et à aimer le Bienheureux de Montfort, demeuré si populaire dans toutes les paroisses évangélisées par lui. Souvent, il s’était agenouillé devant les trois croix, bien modestes, que des personnes pieuses avaient fait placer en 1803, sur ce qui restait de la butte du Calvaire. Il avait prié sur les ruines de la vieille chapelle, brûlée en 1793, dont il n’est resté qu’un vieux bénitier de granit portant la date de 1772. On lui avait redit les traditions locales sur le P. de Montfort, les persécutions dont les jansénistes l’avaient accablé, les conversions opérées par sa parole ardente. La lande de la Madeleine lui semblait un lieu saint.

Aussi, devenu curé de Pont-Château, M. Gouray résolut, presque immédiatement, de relever l’œuvre du P. de Montfort et de rétablir les pèlerinages à son Calvaire. C’était répondre au désir des habitants de Pont-Château et des paroisses voisines, qui acceptèrent avec empressement l’invitation de venir travailler pour refaire le monticule élevé par leurs ancêtres. M. Gouray, nouveau P. de Montfort, aimait à passer au milieu de ses chers travailleurs tout le temps dont il pouvait disposer. Pour mieux stimuler leur ardeur, il leur faisait chanter un cantique composé par lui-même, sur l’air Chers amis, tressaillons d’allégresse. Nous en citons deux strophes :

Jusqu’à quand verrons-nous le Calvaire,

Ce lieu saint si cher à nos aïeux,

Ne montrer qu’une masse de terre,

Le ravage et du temps et des Bleus ?…

Que de vœux, que d’ardentes prières,

Saints anges, vous en êtes témoins,

Ont été de ce lieu, par nos pères,

Adressés au ciel dans leurs besoins.

Le cantique de M. Gouray ne valait pas ceux du P. de Montfort ; mais les habitants de Pont-Château le chantaient avec entrain, tout en travaillant. Ils fournirent gratuitement 29.925 journées de travail. M. Gouray donna à la nouvelle butte 13 mètres d’élévation et la couronna d’une claire-voie soutenue par seize piliers. Des douves, large de 9 mètres et profonde de 4, formant un circuit de 300 mètres, environnaient cette butte qui avait la forme d’un cône tronqué, avec une large échancrure à l’un des côtés de la base, pour y faire entrer la nouvelle chapelle. Un mur de 200 mètres de circonférence soutenait les terres d’une terrasse ; un second mur de 124 mètres soutenait les murs de la butte. La circonférence du mur d’appui de la claire-voie était de 50 mètres.

Le 27 décembre 1820, M. Gouray obtint du gouvernement, par l’entremise du contre-amiral Halgand[23], frère de Madame Chiron du Brossay, l’autorisation de construire la nouvelle chapelle, et il invita cette dame à venir en poser la première pierre. En fait, la première pierre fut posée, le 1er mars 1821, par M. du Fougeray, sous-préfet de Savenay. Cette pierre placée près de la porte latérale du midi, reçut l’inscription suivante : « J’ai été posée par M. Dufougeray, sous-préfet de l’arrondissement de Savenay, et bénite par M. Gouray, curé de Pont-Château, le 1er mars 1821. »

Pour cette cérémonie, M. Gouray fut assisté de MM. Boullo, curé de Crossac ; Le Maistre[24], curé de Besné ; Vaillant, curé de Sainte-Reine ; Thoby, curé de Saint-Joachim ; Christien, curé de Missillac ; Mahé, curé de Sévérac ; Braud, curé de Cambon ; Gaudin et Favereau, vicaires à Pont-Château ; Pellé de Quéral, diacre. Le maire était présent, escorté par la garde nationale et la gendarmerie.

La nouvelle chapelle avait 45 pieds de long et 21 de large. La dépense totale, pour le Calvaire et la chapelle, s’éleva à 20,941 francs.

Pour préparer la population à la bénédiction du Calvaire et de la chapelle, M. Gouray fit donner une grande mission qui s’ouvrit par une procession solennelle du Saint-Sacrement. La clôture devait avoir lieu au Calvaire, sous la présidence de Mgr d’Andigné, évêque de Nantes.

La veille de l’ouverture de la mission, le maire, M. Lescot, fit faire une publication à ses administrés : « Le maire invite les habitants du chef-lieu de cette commune à ne rien laisser sur les rues et places publiques de ce qui peut nuire au passage des habitants et des voyageurs, spécialement dimanche prochain, 17 du présent mois (novembre), jour de l’ouverture d’une mission, où il sera fait une procession du Saint-Sacrement. Les rues devront être soigneusement nettoyées et balayées. »

Le jour de la clôture de la mission, 23 novembre, toute la paroisse se rendit processionnellement au Calvaire, où beaucoup de prêtre et d’habitants des paroisses voisines s’étaient donné rendez-vous. Au milieu de l’allégresse générale, Mgr d’Andigné fit la bénédiction solennelle de la chapelle et du Calvaire. Les anciens qui, tant de fois avant la Révolution, avaient prié dans ce lieu, ne pouvaient retenir leurs larmes. M. Gouray n’était pas le moins ému. Mais surtout il se réjouissait du bien que la reprise des pèlerinages allait produire dans toute la région.

Le Christ que le Bienheureux de Montfort avait apporté de Saint-Brieuc pour le Calvaire de Pont-Château se trouvait à Saint-Laurent-sur-Sèvre où les fils du saint missionnaire le conservaient comme un héritage de famille, comme une relique insigne. A la prière de M. Gouray, le Supérieur général de Saint-Laurent consentit à le mettre à la disposition des pèlerins de Pont-Château. Ce Christ devant lequel le Bienheureux avait si souvent prié et souffert, dont il avait tant de fois baisé les pieds en les arrosant de ses larmes, est le principal attrait du pèlerinage. On le vénère toujours dans la chapelle où M. Gouray le fit placer.

Le 14 mai 1825, le maire de Pont-Château lut au Conseil municipal une lettre de M. Gouray par laquelle celui-ci « demandait à être autorisé à faire construire, sur le terrain communal, hors de l’enceinte des douves du Calvaire de la Madeleine, un petit édifice de dix à quinze pieds. Cet édifice serait destiné à servir de sacristie, où seraient déposés à l’avenir les ornements sacerdotaux et autres objets nécessaires à l’exercice du culte, lesquels se détériorent promptement dans la chapelle du Calvaire qui, en raison de sa position, se trouve être très humide. » Comme la construction projetée ne devait rien coûter à la commune, la demande fut accordée.

  1. Gouray n’était pas présent lorsque, le 22 juillet 1825, le tonnerre éclata sur le Calvaire. M. l’abbé Bertho raconte ainsi le fait : « M. Vaillant, curé de Sainte-Reine, disait la messe à la chapelle du Calvaire. Pendant le dernier évangile, la foudre tomba sur la principale croix du Calvaire qu’elle endommagea, surtout à la base, et dont elle détacha vingt-cinq cœurs de plomb doré, en les faisant voler de tous côtés sur la butte. Toutes les personnes présentes furent saisies d’effroi et tombèrent à genoux. M. Vaillant lui-même fut tellement effrayé, qu’il oublia de faire la génuflexion au dernier évangile. « J’ai eu peur, disait-il ensuite, j’ai cru que le tonnerre était tombé dans la chapelle. »
  2. Gouray avait fait coïncider la bénédiction du nouveau Calvaire avec la clôture d’une mission. Il profita également de la clôture d’une autre mission, quelques années plus tard, en 1841, pour transporter solennellement une relique de la vraie croix dans la chapelle du Calvaire. Le compte rendu officiel de la cérémonie a été conservé :

« On célébra d’abord la messe solennelle à la paroisse. M. Bizet[25], chanoine honoraire, chef de la mission qui venait de se donner, prêcha sur le culte intérieur et extérieur de la croix. Après la messe, la procession se mit en marche précédée par la gendarmerie à cheval. Des jeunes filles vêtues de blanc portaient, à la tête de la procession, la statue de la Sainte Vierge, sur un brancard richement orné. Puis venaient les sœurs du tiers ordre de saint François d’Assise, en costume religieux, suivies de deux rangées d’étendards, dont deux mille sept cents, de couleur blanche, étaient portés par autant de filles ou femmes ; les autres, au nombre de douze cents, et de couleur rouge, étaient portés par des hommes. Entre les rangs, de distance en distance, marchaient les croix et les bannières de neuf paroisses : Pont-Château, Crossac, Sainte-Reine, la Chapelle-des-Marais, Saint-Joachim, Montoir, Missillac, Sévérac, Saint-Gildas-des-Bois. Plusieurs de ces paroisses se trouvèrent sur la route et prirent place dans les rangs, entre autres, celle de Montoir venue processionnellement de quatre lieues. Un grand nombre de jeunes gens de Montoir, vêtus d’un habit bleu, d’un pantalon blanc et d’une ceinture rouge, avaient porté la statue de la Sainte Vierge. Les femmes la prirent dans la lande.

« Vingt prêtres, en aube, assistaient à la cérémonie. Douze jeunes clercs, aussi en aube, avec des ceintures rouges, portaient les uns, un brancard où étaient croisées la lance et l’éponge, avec la couronne d’épines fixée au milieu, les autres, des branches de laurier. Huit jeunes gens, vêtus de blanc et couronnés de verdure, jetaient des fleurs et des feuilles sur le passage de la relique. Le dais, sous lequel M. Bizet portait la précieuse parcelle de la vraie croix, était porté par des habitants de la ville ; aux quatre coins, flottaient les quatre étendards de la mission portés par des jeunes gens. Les autorités, entourées par la garde nationale, fermaient la marche.

« Au moment où la sainte relique sortit de l’église, la garde nationale fit une décharge de mousqueterie.

« A l’entrée de la lande, les deux rangs d’étendards s’ouvrirent, laissant entre eux une distance de soixante pas et se réunirent de nouveau au calvaire. Les douze cents hommes qui portaient les étendards rouges se groupèrent au pied des croix.

« On évalue de quinze à dix-huit mille le nombre des personnes présentes. Après la messe, un des missionnaires prit la parole, puis M. Bizet bénit la foule avec la sainte relique, du haut de la plate-forme. »

Des pareilles cérémonies étaient une source de bénédiction pour le pays. La même année, M. Gouray organisa une nouvelle fête au Calvaire. Il avait érigé devant la chapelle une statue du Bienheureux de Montfort pour rappeler aux pèlerins les travaux et les souffrances du saint missionnaire. M. Gouray pria Mgr de Hercé de venir bénir cette statue. L’évêque de Nantes, dans une lettre fort gracieuse, exprima ses regrets de ne pouvoir accepter l’invitation. Sa lettre est du 10 septembre 1841.

« MONSIEUR ET CHER CURÉ,

« Tout ce que vous me faites l’honneur de me dire de votre belle cérémonie est bien touchant et mon cœur en est charmé. Il me serait doux de me rendre à votre aimable invitation, et d’aller bénir la statue du saint apôtre que j’aime autant que je le vénère, et dont les écrits font le bonheur de ma vie. Le Rosaire du P. de Montfort ajouterait à la solennité. Mais la mort de Mgr d’Angers me fait partir ce matin, et des arrangements pris depuis longtemps dans mon pays ne me permettent pas de songer à revenir avant le 25 octobre. Recevez donc mes remercîments de votre attention à vouloir bien m’inviter, de votre abnégation en consentant à vous charger de l’arrivée épiscopale, et de toutes vos bontés [26] pour votre évêque. Le mot n’est pas trop fort, car vous m’avez comblé d’amitiés ; mon cœur y répond et y est on ne peut plus sensible. Vous faites le bien, je prie le Seigneur de fortifier votre santé, et s’il me donnait le pouvoir de faire des miracles, je vous enlèverais une trentaine d’années. Je ne puis que vous engager à la ménager, pour votre peuple qui a besoin de vous, et pour votre évêque qui est avec une tendre et respectueuse affection,

« Monsieur et cher Curé,

            « Votre très humble serviteur et ami. « J. FRANÇOIS, évêque de Nantes. »

« Vous jugez que je vous donne toute autorisation pour la bénédiction ci-dessus, soit pour vous, soit pour tel de vos respectables confrères qu’il vous plairait de désigner pour faire la cérémonie. »

  1. Gouray, si apprécié, si aimé de son évêque, bénit lui-même la statue du Bienheureux de Montfort, au milieu d’un immense concours de fidèles. Le jour de cette bénédiction, 14 septembre, fut encore un des plus beaux jours de sa vie. Pendant les années qui suivirent, M. Gouray n’ajouta rien au Calvaire ; il se contenta de développer l’œuvre des pèlerinages. Vers la fin de sa carrière, il transforma complètement le Calvaire, comme nous le disons plus loin. Le Calvaire du Bienheureux de Montfort avait eu sa première pensée, il devait avoir la dernière.

[23] Le Contre-amiral Halgand avait été élève de M. Nicolas Richard, vicaire à Pont-Château, fusillé à Guérande, le 23 janvier 1794.

[24] M. Le Maistre a écrit une notice sur le Calvaire de Pont-Château.

[25] M. Jean-Baptiste Bizet, né à Saint-Etienne-de-Carcouët, en 1787, ordonné prêtre en 1812, devint d’abord curé de Grandchamp. Il fit partie des missionnaires diocésains de Saint-François, dès l’année de leur fondation, en 1820. Nommé chanoine honoraire et supérieur des Missionnaires en 1824, il mourut en 1853.

[26] Le mot bontés est souligné dans le texte de la lettre qui est tout entière de la main de Mgr de Hercé.

Chapitre 5 – Zèle pour les âmes

Pendant sa retraite d’ordination sacerdotale, M. Gouray s’était imposé un règlement de vie auquel il fut fidèle jusqu’à sa dernière maladie.

Devenu prêtre, il se levait régulièrement à trois heures et demie, tous les matins, et se livrait à ses exercices de piété. Il se sanctifiait afin de sanctifier les autres. A cinq heures il célébrait la sainte messe avec une ferveur que les anciens n’ont pas oubliée ; puis, après une action de grâce, pendant laquelle il semblait tout absorbé en Dieu, il se rendait au confessionnal où de nombreuses personnes l’attendaient déjà. Son assiduité au confessionnal rendit les communions de plus en plus fréquentes dans la paroisse de Pont-Château. Autant M. Gouray était dur pour lui-même[27], autant il se montrait indulgent pour les autres. Il comprenait les faiblesses humaines et accueillait les plus grands pécheurs avec une exquise mansuétude. Il savait dire la vérité sans blesser.

Dans sa prédication, s’il s’élevait contre certains abus, il évitait tout éclat, toute parole qui eût semblé une allusion personnelle. Il aimait à dire que, pour mener à bonne fin les œuvres les plus difficiles, quatre choses sont nécessaires : une inébranlable confiance en Dieu, une grande douceur, une patience à toute épreuve, une résignation sans bornes. Jamais il ne se permit la moindre vivacité de langage, même quand on le provoquait. Cette pleine et constante possession de lui-même ne provenait pas d’insensibilité, de faiblesse de caractère ou d’absence d’intelligence ; c’était de la vertu et le respect du prochain. De bonne heure M. Gouray s’était habitué à se vaincre. Maître de lui-même, il l’était des autres.

Esprit cultivé, homme de bonne compagnie, il avait une gaieté douce et communicative, jointe à une gravité toute paternelle. Sa conversation était simple, mais toujours intéressante et variée. Il racontait volontiers ses souvenirs de la Révolution, les actes de foi et d’héroïsme dont il avait été témoin, et il en concluait qu’on ne doit rien refuser à Dieu, pas même le sacrifice de sa vie. Il excellait à ramener la paix et l’union dans les familles divisées. Mais, s’il était tout dévoué et toujours prêt à se dépenser pour ses paroissiens, il n’aimait pas qu’on lui fit perdre son temps. « Le temps d’un prêtre est précieux, » disait-il. Les instants que ne réclamait pas son ministère paroissial, très chargé par de nombreuses confessions quotidiennes et par ses fréquentes visites aux malades, il le consacrait à l’étude. « Un prêtre, disait-il encore, doit être un homme instruit, afin de faire plus de bien.[28]

Dans toute paroisse bien organisée, il faut des œuvres. Outre les pèlerinages au Calvaire, M. Gouray commença par établir deux confréries paroissiales.

Avant la Révolution, la paroisse de Pont-Château comptait quatre confréries : celle du Saint-Sacrement, celle du Rosaire, celle de la Chandeleur et celle de Saint-Yves. M. Gouray, en 1824, crut suffisant de rétablir les deux premières. La confrérie du Saint-Sacrement avait été érigée à Pont-Château, le 14 mai 1664, par une bulle du pape Alexandre VII. A ces deux confréries, M. Gouray joignit, le 28 février 1829, l’adoration des Quarante heures, pour le dimanche, le lundi et le mardi de la Quinquagésime.

Le système de M. Gouray, pour atteindre plus sûrement les fidèles, consistait à les prendre par catégories, en dehors des offices publics. Il réunissait séparément les jeunes filles, les mères de famille, les jeunes gens et les hommes de la Confrérie du Saint-Sacrement. Dans les réunions spéciales à chacun de ces groupes, il adressait des allocutions adaptées à chaque auditoire, et faisait pénétrer dans les âmes ces convictions profondes qui rendent la foi inébranlable et assurent l’avenir religieux d’une paroisse.

En arrivant à Pont-Château, M. Gouray fut tout heureux de trouver un tiers-ordre franciscain pour les femmes, parfaitement organisé. Les tertiaires franciscaines existaient depuis plusieurs  siècles à Pont-Château ; elles avaient toujours été les auxiliaires dévouées du clergé paroissial pour les malades, pour l’enseignement du catéchisme, pour l’entretien de l’église et de la sacristie et surtout pour le bon exemple. Avant la Révolution, alors que le mauvais état des chemins ne permettait pas à tous les enfants de fréquenter les écoles, les tertiaires qui demeuraient dans les villages éloignés groupaient, tous les soirs, les enfants du voisinage ; et, outre le catéchisme, elles leur apprenaient à lire et à écrire. Pendant la Révolution, surtout à Saint-Roch et à Saint-Guillaume, elles avaient volontairement couru de grands dangers, pour rendre service aux prêtres cachés et faire recevoir les derniers sacrements aux mourants. M. Gouray se préoccupa de développer une institution aussi ancienne et aussi précieuse et d’en conserver le bon esprit. Sous son habile direction, le nombre des tertiaires augmenta rapidement à Pont-Château et leur congrégation devint une des plus florissantes du diocèse de Nantes. M. Gouray se montrait pourtant difficile pour l’admission des novices. Il ne voulait que des personnes d’une vie exemplaire, capable de rehausser le prestige du tiers-ordre et d’exercer un véritable apostolat. « Le tiers-ordre, disait-il, doit se composer d’une élite ; en faire partie est un honneur. » M. Gouray fut compris. Le tiers-ordre de Pont-Château lui fut redevable de sa prospérité ; on le citait comme modèle dans les autres paroisses.

Enfin M. Gouray faisait donner régulièrement des missions à ses paroissiens. Mais ce qu’il préférait à tout, comme moyen de sanctification, c’étaient les retraites fermées qui avaient sauvé la Bretagne, après les guerres de religion, et lui avaient permis de résister, sans défaillance, aux épreuves de la Révolution. M. Gouray savait que les annales des maisons de retraites, en Bretagne, renferment quelques-unes des plus belles pages de notre histoire locale. Aussi se faisait-il un titre de gloire d’avoir suggéré à Mgr de Guérines l’idée de fonder, dans l’ancien prieuré bénédictin de Pont-Château, une maison de retraites, semblable à celle que le pieux évêque avait déjà organisée à Nantes. M. Gouray prévoyait le bien que cette œuvre produirait. Il dirigea lui-même les travaux pour la construction des nouveaux bâtiments destinés aux retraitants. Son désir, souvent exprimé, était de voir chacun de ses paroissiens faire une retraite, au moins tous les deux ans ; c’est-à-dire que, chaque année, la moitié des membres d’une famille devait suivre les saints exercices au prieuré. Les désirs de M. Gouray étaient des ordres pour ses paroissiens ; il entra dans leurs habitudes d’aller régulièrement en retraite, et c’est à cette habitude que le bon curé attribuait, en grande partie, l’esprit de foi et la ferveur qui caractérisaient la paroisse de Pont-Château. Chaque jour, pendant les retraites, M. Gouray rendait visite aux retraitants ; il s’entretenait aimablement avec eux pendant les récréations et se mettait à leur disposition pour les confessions. Ses paroissiens qui l’aimaient tant le montraient avec fierté aux retraitants des autres paroisses bientôt conquis, à leur tour, par la simplicité, la bonté, la vertu du curé de Pont-Château.

Une année, en 1840, M. Gouray compta quatre cent dix femmes à la même retraite. Il ne put contenir sa joie, et en fit part immédiatement à Mgr de Hercé, successeur de Mgr de Guérines, en l’invitant à venir présider la cérémonie de clôture. L’évêque de Nantes qui voyait dans l’œuvre des retraites une des plus importantes de son diocèse, regretta de ne pouvoir faire le voyage. Il exprima ses sentiments dans une lettre bien connue, mais que nous reproduisons parce qu’elle montre, une fois de plus, l’estime de Mgr de Hercé pour le curé de Pont-Château :

« MONSIEUR ET CHER CURÉ,

« Recevez tous mes remercîments pour les détails que vous voulez bien me donner sur la retraite qui commence. J’en conçois d’heureuses espérances et j’ai confiance que le Seigneur donnera d’heureux fruits.

« Si Pont-Château n’était qu’à quatre lieues de Nantes, j’irais volontiers faire la clôture, et donner la confirmation à ceux des fidèles que ne l’ont pas reçue ; mais la distance est trop grande, demande plusieurs jours, et il ne m’est pas possible de faire cette absence.

« Je n’en suis pas non moins reconnaissant, Monsieur le Curé, de votre aimable invitation ; ce sera pour une autre fois, ainsi que la visite au beau pont de la Roche-Bernard. Croyez que je suis on ne peut plus sensible à tous ces procédés de votre part qui sont bien doux à mon cœur, et agréez l’assurance de la tendre et respectueuse affection que vous a vouée in visceribus Christi

« Monsieur et cher Curé,

« Votre très humble serviteur,

« + J. F., Ev. »

L’œuvre des retraites fermées et l’œuvre des pèlerinages au Calvaire furent toujours les deux œuvres de prédilection de M. Gouray.

Un autre moyen que M. Gouray employait pour développer la foi et l’instruction religieuse, c’était la représentation de pastorales rappelant d’une façon saisissante les mystères de l’enfance de Notre-Seigneur. Les paroissiens de M. Gouray appréciaient ce genre de représentations, qui attiraient aussi bon nombre d’habitants des paroisses voisines. On en parlait au loin, on les enviait à la paroisse de Pont-Château, et l’historien Chevas, peu sympathique pourtant à la religion, a cru devoir les signaler[29].

Depuis bien des années régnait à Pont-Château un abus que M. Gouray avait en vain essayé de faire disparaître. Lorsqu’un veuf, ou une veuve, se remariait, on organisait un charivari qui provoquait une gaieté folle chez les perturbateurs, sinon chez leurs victimes.

On criait :

– Charivari !

– Sur qui ?

– Sur un tel, sur une telle.

Des jeunes gens des deux sexes, souvent même des personnes âgées, jetaient sur les veufs, ou sur les veuves, de vieux pots, de vieilles terrines, des vases « quelquefois remplis de cendres, d’ordures et d’immondices. » En même temps on faisait un vacarme assourdissant « avec des poêles, chaudrons, bassins, clairons et autres instruments bruyants. » Le maire de Pont-Château, M. Blanchard, prit, pour la suppression de ce qu’il appelait  « des orgies scandaleuses, » un arrêté énergique, dans lequel il disait que « ces excès ne tendent à autre fin qu’à susciter des querelles, faire naître des mésintelligences et des discordes, troubler la paix et engendrer des procès. » M. Gouray se plaçant à un point de vue plus élevé, déclarait que les charivaris n’étaient ni chrétiens, ni charitables, ni respectueux pour le sacrement de mariage. L’arrêté du maire ajoutait que, désormais, les auteurs des charivaris seraient condamnés à l’amende et à la prison. M. Gouray félicita M. Blanchard de son arrêté et promis de l’appuyer de toute son influence.

Pendant plusieurs années, il ne fut plus question de charivaris à Pont-Château. Peu à peu les tapageurs s’enhardirent et, le 28 mars 1833, un autre maire, M. Chiron du Brossay, dut prendre un nouvel arrêté contre les coupables. On se le tint pour dit. Mais, en 1837, le maire d’alors, M. Lebeau, fit condamner à vingt-quatre heures de prison trois jeunes gens de Pont-Château qui avaient recommencé. La dernière leçon suffit et M. Gouray se réjouit de la disparition d’un pareil abus.

[27]   M. Gouray ne se chauffait jamais, même pendant les hivers les plus rigoureux.

[28]    Le ministère paroissial était si accablant à cette époque où les paroisses de Saint-Roch et de Saint-Guillaume n’existaient pas, que M. Gouray obtint la nomination d’un second vicaire.

[29]   Bibli. Publ. De Nantes. Mss. Chevas.

Chapitre 6 – Les Pauvres et les Malades.

A l’exemple de Notre-Seigneur, M. Gouray aimait les pauvres, et sa générosité à leur égard allait souvent jusqu’à l’imprudence. Il mérita le surnom de Père des Pauvres gravé sur sa tombe. Si on lui disait que ses protégés n’étaient pas toujours dignes d’intérêt, il répondait : « Ce n’est pas au mérite que je donne, mais au besoin. »

Ses domestiques remarquaient qu’il donnait même son linge et ses vêtements au point de manquer parfois du strict nécessaire. Ils lui faisaient des observations, toujours inutiles, et l’incorrigible curé disait souvent en faisant l’aumône : « N’en parlez pas à mes domestiques, car je serais grondé. »

C’était sa pieuse et vénérée mère qui, de bonne heure, avait inculqué à M. Gouray l’amour des pauvres et la générosité dans les aumônes. « Mon fils, lui disait-elle souvent, si quelque jour vous êtes prêtre, souvenez-vous que votre bien appartient aux pauvres. » Elle lui donnait l’exemple et lui-même, encore enfant, faisait l’accueil le plus aimable à tous les pauvres qui se présentaient. « Donnez toujours, bonne mère, lui disait-il, n’est-ce pas vous enrichir ? » La mère et le fils étaient dignes l’un de l’autre ; ils thésaurisaient pour le ciel et non pour la terre.

Un jour quelqu’un dit à M. Gouray, déjà curé de Pont-Château : « Votre sœur a été jusqu’à ôter sa jupe pour la donner à une pauvre femme. » Il répondit ; « Elle a bien fait, elle ne saurait jamais trop donner : car, sur cette terre, elle sera toujours assez riche, si elle fait du bien aux malheureux ».

Un autre jour, un de ses frères lui demanda un peu d’argent pour acheter un champ convoité depuis longtemps. M. Gouray lui dit : « Mon cher ami, si tu es honnête homme, tu es assez riche ; si tu es un coquin, tu en as déjà trop. Dans tous les cas, je ne puis te donner ce que tu désires. »

C’est probablement parce qu’il aimait beaucoup les pauvres et craignait de leur faire de la peine, que M. Gouray, en 1826, se trouva en désaccord avec M. Dufresne de Thimars, maire de Pont-Château. De temps immémorial, à Pont-Château, on enterrait les morts sans châsses, excepté quand les familles étaient à l’aise. S’ils venaient de loin, on les transportait « dans une charrette découverte, étendus sur de la paille et enveloppés d’un linceul. » Cet usage, disait le maire, présente « de graves inconvénients sous le rapport de la salubrité. Les exposer ainsi aux regards du public était un spectacle désagréable, effrayant et contraire à nos mœurs. » En conséquence, le maire de Pont-Château « arrête que lorsqu’une personne sera décédée, son corps sera mis dans une bière, exactement fermée, et ce ne sera que de cette manière que l’on pourra le transporter du lieu du décès au lieu de l’inhumation. » Le maire ajouta que ceux qui n’étaient pas portés au rôle de la contribution foncière pourraient être considérés comme indigents, et que la fabrique leur fournirait gratuitement des châsses. Le préfet, vicomte de Villeneuve, approuva l’arrêté de M. Dufresne de Thimars.

Et non seulement les morts étaient simplement enveloppés d’un linceul ou d’une toile, mais lorsque le convoi passait devant la croix placée à l’entrée de la ruelle Sainte Catherine les porteurs s’arrêtaient et croyaient nécessaire de prendre des rafraîchissements à l’auberge la plus voisine. Si les cadavres commençaient déjà à tomber en putréfaction, il y avait danger pour la santé publique. L’arrêté du maire interdit formellement cet usage.

  1. Gouray, comme la loi du temps l’y obligeait, publia au prône de la messe paroissiale l’arrêté du maire, qu’il trouvait parfaitement justifié. Mais, aussitôt, des réclamations se produisirent ; les habitants de Pont-Château tenaient à leurs vieilles coutumes ; ils trouvaient inutile l’achat des châsses ; les porteurs des morts ne voulaient point renoncer à se ra fraîchir, à l’endroit traditionnel. M. Gouray se laissa émouvoir ; et, pour protester à sa manière, prit le parti de ne plus aller faire la levée des corps, mais d’attendre à la porte de l’église l’arrivée des convois. A la réflexion, cependant et sur les instances de M. Dufresne de Thimars, il eut la sagesse de revenir sur sa détermination, et de reconnaître franchement son erreur. Personne ne se méprit sur la loyauté de ses intentions.

En 1832, le choléra fit de nombreuses victimes à Pont-Château. M. Gouray redoubla de dévouement. Trois tertiaires franciscaines surtout, Anne Vaillant, Marie et Jeanne Chédotal, prodiguèrent leurs soins aux malades. A la demande du conseil municipal, le gouvernement les récompensa en donnant à chacune d’elles une médaille de bronze. Le choléra reparut en 1834 : le bon curé et les tertiaires recommencèrent à se dévouer. Cette fois les victimes furent si nombreuses et on mettait tant de hâte à les enterrer, que le sacristain se plaignit de n’avoir pas même le temps de creuser les fosses. Malgré la crainte de la contagion et l’épouvante qui régnait à Pont-Château, le maire dut tenir compte de ses réclamations et prit un arrêté dans lequel il disait : « L’inhumation de tout individu mort du choléra aura lieu six heures après la mort ; et, lorsque les décès auront lieu le soir, l’inhumation sera faite le lendemain, au soleil levé. » Ce détail montre la terreur inspirée par le fléau. Trois personnes de la ville, Mesdemoiselles Pellé de Quéral, Fouquet et Pichon, firent des quêtes pour les malades et leurs familles. Le conseil municipal vota des remerciements officiels aux quêteuses.

Afin de faciliter aux tertiaires franciscaines l’accomplissement de leur tâche auprès des malades, en temps ordinaire, M. Gouray obtint pour deux d’entre elles, Marie Rialland et Julienne Morand, l’usage gratuit d’un appartement[30] dépendant de la mairie, avec un traitement annuel de deux cents francs. Le conseil municipal leur attribua de plus, pour chaque malade pauvre soigné à domicile, vingt centimes par jour, et cinquante centimes pour toute une nuit. Les prétentions des bonnes tertiaires étaient modestes ; elles ne se dévouaient pas pour s’enrichir. M. Gouray leur disait que Dieu serait d’autant plus généreux à leur égard que les hommes l’auraient été moins. En fait, les malades de Pont-Château furent toujours parfaitement soignés, rien ne leur manqua.

  1. Gouray eut longtemps la pensée de fonder, près du Calvaire, ce qu’il appelait un établissement de bienfaisance. S’agissait-il d’un orphelinat ? d’une école d’agriculture ? d’un hôpital ? Il est impossible de le savoir. Le maire de Pont-Château, M. Lebeau, approuva le projet et fit voter par le conseil municipal la concession de douze hectares de terrain. Il disait : « Les habitants de Pont-Château sentiront de quelle importance est pour le pays la concession demandée qui, entre autres avantages, offre à la commune une ressource dont elle a besoin, et à l’humanité de grands moyens de soulagement. » Le maire ajouta que la nouvelle œuvre fournirait du travail aux habitants du pays. Le sous-préfet donna son approbation. Malheureusement rien n’indique en quoi consistait l’œuvre, ni pour quelle raison elle ne fut pas réalisée.
  2. Gouray avait toujours été membre du Bureau de Bienfaisance de Pont-Château. A l’avènement de Napoléon III au trône impérial, il refusa de faire partie d’une commission nommée pour répartir un don fait aux pauvres par l’Empereur, auquel pourtant il venait de demander un secours pour sa fabrique. Il craignait qu’on ne l’accusât de mêler la politique à la charité. Le sous-préfet de Savenay lui écrivit à cette occasion :

« MONSIEUR LE CURÉ

« M. le Préfet à qui j’ai fait connaître votre intention de donner votre démission de membre de la commission chargée de répartir le don de l’Empereur, ainsi que les motifs qui vous portent à cette démarche, m’écrit ainsi :

« La démission de Monsieur le Curé de Pont-Château m’étonnerait et m’affligerait à la fois. Dites-lui combien je regretterais de le voir abandonner une mission où il y avait beaucoup de bien à faire. L’Empereur comptait beaucoup sur lui, pensant que nul ne prendrait mieux à cœur les intérêts de ses paroissiens. En mettant des conditions à son concours, M. Gouray est dans son droit, mais il trompe votre attente et compromet le succès de la demande qu’il vient d’adresser à Sa Majesté.

« Je me plais à croire qu’il reviendra sur la détermination que vous m’annoncez. Il réfléchira que, lorsqu’on ne peut faire tout le bien qu’on désire, ce n’est pas une raison pour ne rien faire du tout.

« Si l’Empereur s’était arrêté à quelques difficultés d’exécution, il n’aurait pas accordé le don si exceptionnellement magnifique que nous avons à répartir. Mais il a cru que les hommes de cœur s’associeraient tous à sa pensée, pour aplanir ces difficultés et réaliser ses généreuses intentions. Il avait spontanément placé en première ligne Monsieur le Curé de Pont-Château. Je croyais que celui-ci tiendrait à honneur de répondre à cet appel ».

Le sous-préfet de Savenay ajoutait à ces paroles du préfet : « J’espère, Monsieur le Curé, que les observations et les considérations que j’ai l’honneur de vous adresser vous empêcheront, comme j’en ai le désir, de persister dans vos premières intentions ».

S’il répugnait à M. Gouray de paraître faire la charité dans l’intérêt d’un parti politique, ce n’est pas qu’il voulût priver les pauvres d’un secours. Il lui suffisait que sa pensée fût bien comprise. Il était de ceux qui n’entendent pas compromettre les intérêts de la religion dans les luttes des partis. Du reste le préfet n’exigeait de M. Gouray aucun engagement envers le nouveau régime et sa lettre montre quelle haute idée il se faisait du curé de Pont-Château dont il savait l’influence prépondérante dans le pays.

[30]    Dans cet appartement elles pouvaient donner l’hospitalité à des malades.

Chapitre 7 –Fondation d’Écoles chrétiennes.

Des écoles chrétiennes sont plus nécessaires à une paroisse que l’église elle-même. L’avenir d’une paroisse dépend de l’éducation donnée aux enfants. Si cette éducation est chrétienne, la foi se conserve dans une paroisse ; si cette éducation est impie, ou même simplement neutre, en supposant que la neutralité soit possible, la foi s’affaiblit peu à peu, malgré tous les efforts des parents et l’influence des vieilles traditions paroissiales. Les ennemis de l’Église le savent bien, et veulent élever les enfants sans religion, au risque d’affaiblir la France. Une des conséquences de l’enseignement athée est, en effet, de faire disparaître, en même temps que la foi, l’amour de la patrie et le respect du drapeau qui en est le symbole. L’antipathie qu’on inspire aux jeunes générations pour l’Eglise atteint la France, et des événements récents et douloureux ont projeté une sinistre lumière sur les véritables sentiments des ennemis de Dieu.

  1. Gouray avait trop de foi et de patriotisme pour ne pas vouloir à tout prix l’enseignement religieux dans les écoles. Lorsqu’il prit la direction de la paroisse de Pont-Château, il y trouva des écoles qui étaient loin d’être impies. Peut-être n’étaient-elles pas suffisamment imprégnées de l’esprit chrétien. M. Gouray ayant entendu parler de la Congrégation naissante des Sœurs de l’Instruction chrétienne, fondée par M. Deshayes, à Beignon, résolut de l’introduire, dans sa paroisse. Dans ce but, il détermina Mgr de Guérines à faire l’acquisition de l’ancien prieuré bénédictin de Pont-Château. L’évêque de Nantes entra dans ses vues, et, en 1824, devenu propriétaire du prieuré, avec l’approbation du gouvernement, il fit venir les Sœurs de l’Instruction chrétienne.[31] Elles devaient faire la classe à Pont-Château et y fonder un noviciat pour le recrutement de la Congrégation devenue diocésaine[32].
  2. Gouray, tout à la joie de la réalisation de son projet, installa solennellement les sœurs dans l’ancien prieuré, en présence de leur fondateur, M. Deshayes, d’un nombreux clergé et de presque toute la population de Pont-Château. Mais il restait encore à Pont-Château, comme presque partout en France, des gallicans et des voltairiens ; et, le 22 septembre 1825, le maire, Dufresne de Thimars dénonça le curé de Pont-Château au sous-préfet de Savenay :

« MONSIEUR LE SOUS-PRÉFET,

« J’ai l’honneur de vous instruire que M. le Curé installe aujourd’hui, dans l’ancienne maison du prieuré, une congrégation religieuse de femmes.

« Je n’ai aucune connaissance que les formalités exigées par la loi du 24 mai dernier, sur l’autorisation et l’existence des congrégations religieuse de femmes aient été remplies. »

Le sous-préfet de Savenay paraît avoir fait la sourde oreille, et les Sœurs de l’Instruction chrétienne ouvrirent leur école. Elles installèrent leurs classes dans la vieille chapelle des moines et dans les petites chambres de la cour d’entrée du prieuré. L’installation était modeste, et cependant environ cent cinquante petites filles se présentèrent aussitôt.

Les sœurs avaient rempli les formalités légales pour l’ouverture de leur école, et elles se proposaient de faire autoriser leur Congrégation le plus tôt possible. Le maire de Pont-Château, impatient et ombrageux, les dénonça une seconde fois au sous-préfet de Savenay, le 26 octobre 1825 :

« MONSIEUR LE SOUS-PRÉFET,

« Par ma lettre du 22 septembre, vous avez été prévenu de l’installation, sans autorité, des Sœurs de l’Enseignement dans ma commune. Aujourd’hui, je vous instruis que, depuis le 3 de ce mois, elles ont ouvert leur école, et que l’on peut porter à cent quarante ou cent cinquante le nombre des personnes qui s’y rendent journellement. »

En fondant la nouvelle école, M. Gouray avait donc bien interprété les sentiments des habitants de Pont-Château qui accordèrent immédiatement toutes leurs sympathies aux sœurs. Il ne pouvait en être autrement dans un milieu aussi chrétien que Pont-Château.

Le sous-préfet de Savenay en référa au préfet de Nantes, vicomte de Villeneuve, qui écrivit une longue lettre au maire de Pont-Château pour lui donner une leçon pratique de droit administratif. Il lui dit que les congrégations religieuses n’étaient obligées de solliciter l’autorisation du gouvernement que si elles voulaient jouir de certains privilèges, c’est-à-dire obtenir le droit de recevoir des dons, d’acheter ou d’aliéner des biens, meubles ou immeubles. Tant que les sœurs ne sont pas autorisées, « leur établissement se borne à une simple réunion de religieuses qui vivent en communauté, qui sont soumises en toutes choses à leurs évêques et supérieurs, mais qui ne peuvent faire, en leur nom, aucune acceptation, aucune acquisition, aucune aliénation de biens meubles ou immeubles. »

Le préfet ajoute que les Sœurs de l’Instruction chrétienne n’avaient aucun besoin, pour s’installer à Pont-Château, de l’avis du conseil municipal. « Celui-ci ne sera réclamé que lorsqu’on voudra constituer un établissement légal ; et, à cet égard, il conviendra d’attendre la demande spéciale qui en sera faite par Monseigneur… Sa Grandeur se propose d’aller très prochainement à Pont-Château, et aura sans doute le plaisir de vous voir, et, sans doute aussi, elle recevra de l’administration de Pont-Château l’expression d’une reconnaissance bien due à un véritable bienfait. »

En installant les Sœurs à Pont-Château, M. Gouray n’avait donc violé ni la loi, ni même les convenances. Il avait pris rang parmi les plus insignes bienfaiteurs et de sa paroisse et du diocèse de Nantes.

L’évêque de Nantes avait si bien l’intention de faire autoriser les Sœurs de l’Instruction chrétienne établies à Pont-Château que, dès le 11 octobre, avant même la réponse du vicomte de Villeneuve, M. Gouray communique au maire de Pont-Château une lettre de sa Grandeur demandant « que le conseil municipal soit convoqué pour donner son avis sur la convenance ou les inconvénients de l’établissement, au chef-lieu de cette commune, de l’institution des Sœurs de l’Instruction chrétienne. » Le conseil municipal, renouvela sa manifestation de mauvaise humeur contre M. Gouray et M. Deshayes, tout en avouant « que l’établissement des Sœurs de l’Instruction chrétienne sera utile. » Le 4 novembre, le maire de Pont-Château fit connaître au sous-préfet de Savenay l’avis du conseil municipal, sans oublier le vote de blâme à l’égard de M. Gouray et de M. Deshayes qui n’en conservèrent aucune rancune.

Par suite du développement considérable de leur Congrégation, les sœurs quittèrent le prieuré de Pont-Château devenu trop étroit, et s’établirent dans l’ancienne abbaye bénédictine de Saint-Gildas-des-Bois ; M. Gouray n’en eut pas moins l’honneur de les avoir fixées dans le diocèse de Nantes. D’ailleurs le départ de la Congrégation n’empêcha pas l’école des sœurs de Pont-Château de rester toujours florissante. Cette école fut bientôt transférée dans son local actuel.

Après avoir pourvu à l’éducation chrétienne des filles, M. Gouray procura le même bienfait aux garçons. En 1828, il fonda une école libre sous la direction d’un frère de Ploërmel. La nouvelle école eut le même succès que celle des sœurs. Il fut bientôt nécessaire d’avoir plusieurs frères à la fois. Tout le monde était content et félicitait M. Gouray, sauf certain voltairien du cru qui déclara que M. Gouray était toujours « fidèle au système du clergé d’empêcher les lumières. » C’était déjà un vieux cliché fort ridicule ; il n’est pas démodé. Le même personnage essaya promesses et menaces pour obliger, au moins les enfants pauvres, à fréquenter l’école laïque. Il en fut pour ses frais d’éloquence, et s’avoua vaincu, en disant pour se consoler : « Il paraît qu’une influence qu’il n’est pas difficile de reconnaître a paralysé toutes les mesures prises, car personne ne s’est présenté. » Le bon pasteur avait veillé sur ses brebis, sauf à s’entendre dire encore qu’il était de ces « gens qui craignent de voir la lumière se répandre. »

  1. Gouray laissait dire, souriait sans malice, pardonnait à ceux qui l’attaquaient et se réjouissait de sauver des âmes. Le 6 mai 1835, le maire de Pont-Château constata officiellement la prospérité de l’école des frères, en établissant un parallèle entre les deux écoles de garçons. « La première de ces écoles (l’école laïque), dit-il, ne prospère pas ; elle a presque toujours été déserte, depuis dix-huit mois environ qu’elle est établie, le nombre des élèves de la commune qui y reçoivent l’enseignement n’a jamais dépassé cinq ou six qui, pour la plupart, l’ont encore abandonnée. Quelques enfants de la commune de Drefféac y viennent momentanément, sans payer d’indemnité, et ce nombre diminue chaque jour encore.

La seconde école, au contraire (celle des frères) prend chaque jour plus d’accroissement ; elle compte cent vingt-sept élèves dont plus de soixante sont admis gratis ; elle est parfaitement tenue ; l’instruction qu’on y donne est celle prescrite par les lois et règlements sur l’instruction ; enfin cette école, en faveur de laquelle l’opinion s’est fortement prononcée, s’est soutenue jusqu’à ce jour avec ses seules ressources. »

La conclusion de ces paroles, si élogieuses pour les frères, si consolante pour M. Gouray, le maire de Pont-Château la tirait : il fallait supprimer une école coûteuse dont personne ne voulait, et adopter comme école communale, officielle, subventionnée, l’école des frères qui donnait pleine satisfaction à tout le monde. L’autorité supérieure ne donna son consentement qu’en 1837. Ce fut vers 1841 que l’école des frères fut transférée à l’emplacement de l’ancienne auberge du Pélican.

L’établissement de deux écoles chrétiennes à Pont-Château fait le plus grand honneur à M. Gouray. Il avait même proposé d’acheter à ses frais et de donner gratuitement à la commune l’immeuble de l’école des frères. Il y mettait cette seule condition que l’école serait toujours tenue par les frères. Le conseil municipal n’accepta pas, à cause de la condition.

[31]    Ajout à la main : Extraits de lettres de Dufresne de Thimars, maire :

13.09.1825 (un mardi) monsieur le curé installe aujourd’hui dans l’ancienne maison du prieuré, une congrégation religieuse de femmes.

26.10.1825 … un avertissement donné plusieurs jours à l’avance réunion des ecclésiastiques des communes voisine, messe chantée avec sermons pour cette circonstance. Les Sœurs conduites processionnellement de l’église au prieuré, réception à la porte de cette demeure par M. Deshayes – In A. D. : 80 Vi.

Marguerite Bigarré, en religion Sœur Ste Marguerite première supérieure de cette communauté est décédée au prieuré le 12.03. 1827 à l’âge de 33 ans.

[32]   M. Gouray construisit, à cette occasion, la nouvelle chapelle du prieuré, celle qui sert encore pour les retraites.

 

Chapitre 8 – Église et Chapelles paroissiales

Dès le rétablissement du culte, après le Concordat, on avait fait de grandes réparations à l’église de Pont-Château. L’année même de la construction de la cure, M. Gouray y fit encore exécuter d’importants travaux. Il la voulait, sinon riche, du moins parfaitement entretenue, et le maire de Pont-Château pouvait dire en 1834 : « L’église de Pont-Château est dans un état de luxe et de propreté auquel peu d’autres sont parvenues. » Des onze autels qu’elle possédait autrefois, il en restait quatre : le grand autel dédié à saint Martin de Tours, l’autel de la Sainte-Vierge, l’autel Sainte Anne et l’autel saint-Yves. M. Gouray conçut le projet de reconstruire presque en entier le bas-côté du nord et d’ajouter un second bas-côté au midi. Il fit faire un plan par M. Nau, architecte. Le Conseil municipal s’opposa formellement au projet de M. Gouray.

En 1836, M. Gouray fut autorisé par Mgr de Guérines à faire disparaître l’autel Saint-Yves. « Vu le rapport de M. Mauloin[31], chanoine de notre cathédrale et nommé par nous commissaire, pour constater l’opportunité de l’autorisation sollicitée, duquel rapport il résulte que cet autel se trouve presque au milieu de l’église et trop éloigné du sanctuaire ; qu’on ne s’en sert plus depuis vingt ans ; qu’il ne contribue en rien à l’ornement de l’église ; et que, de sa suppression, il résulterait l’avantage de placer des bancs capables de contenir environ quarante personnes, ce qui augmenterait encore les revenus de l’église ;

« Vu la conclusion dudit commissaire tendant à la suppression dudit autel ;

« Nous autorisons M. le curé de Pont-Château et le Conseil de fabrique de cette église à détruire l’autel Saint-Yves. »

L’autel dédié à saint Yves pouvait être à la fois inutile et encombrant ; il n’en est pas moins regrettable qu’un saint, une des gloires de la Bretagne, ne soit plus officiellement honoré à Pont-Château. Jusqu’à la Révolution, jamais saint ne fut aussi populaire ; il avait des confréries même à Paris et à Rome. N’aurait-il pas été possible de lui élever au moins une statue à Pont-Château pour le préserver de l’oubli ?

Le 4 juillet 1838, le maire de Pont-Château, M. Lebeau, écrivit au sous-préfet de Savenay : « M. le curé de Pont-Château se plaint que les terres de l’ancien cimetière[32], au nord de l’église, se trouvent en contre-haut du sol de ladite église. Il en résulte que des égoûts y entretiennent une humidité incommode et malsaine. Il demande que ces terres soient transportées dans le nouveau cimetière[33], où elles ne pourront qu’être utiles, puisqu’elles permettront de donner aux fosses plus de profondeur… Il y a plus de cinquante ans que l’on n’a enterré dans le cimetière dont ces terres seront enlevées. »

Le sous-préfet de Savenay donna son approbation. Mais, malgré tous les soins et toutes les réparations, M. Gouray ne put empêcher la vieille église de se délabrer. Le 10 août 1849, le Conseil municipal reconnut qu’elle était « en très mauvais état », que, pour une reconstruction, on pouvait compter sur une somme de 50,000 francs ; mais, ajouta-t-il, « l’église n’est pas dans un état de ruine tel qu’il y eut des accidents à craindre et des dangers à redouter pour les personnes qui la fréquentent. »

  1. Gouray jugeait inutile d’attendre que l’église devint un danger public et s’écroulât. Il exprima sa pensée, cette même année, à Mgr Jaquemet, à la visite pastorale. L’évêque reconnut l’urgence d’une construction. Le Conseil Municipal reculant toujours devant la dépense, M. Gouray écrivit au maire, le 9 mai 1850 :

« Monseigneur, à son passage ici l’année dernière, et examen fait de l’état de l’église, en a demandé la reconstruction et a témoigné le désir de venir en faire lui-même la bénédiction. L’insuffisance de cette église et son état de ruine parlent bien haut ; inutile de reculer devant cette œuvre ; il faut qu’elle s’accomplisse, soit par actions, soit par vente partielle de terrains communaux, soit par imposition. Il serait temps de prendre des mesures efficaces pour réaliser ce projet dans un temps déterminé par le Conseil. Les formalités à remplir demandent près de deux ans. La bonne volonté du Conseil n’est pas douteuse et sera efficace, si vous daignez, Monsieur le Maire, présider une commission ad hoc, prise dans son sein. »

Le maire de Pont-Château promit de soutenir son curé. Mgr Jaquemet fit savoir qu’il appuierait de toute son influence une demande de secours adressée au Gouvernement ; et le Conseil municipal vota la vente de terrains communaux jusqu’à concurrence de 20,000 francs ; où trouver le surplus ? On oublia que précédemment on déclarait pouvoir réunir 50,000 francs, et on attendit.

L’église de plus en plus délabrée menaçait de tomber de vieillesse, si bien que, le 17 octobre 1852, le maire de Pont-Château crut devoir produire un rapport d’architecte rédigé le 9 janvier 1844 et que personne ne paraissait connaître : « Les murs de l’église surplombent, disait le rapport, et sont crevassés ; la charpente est entièrement pourrie ; les lattes sont dans un tel état qu’elles ne peuvent plus retenir les ardoises… Aussi, malgré les réparations continuelles que l’on fait à la toiture, pleut-il dans différentes parties de l’église. Le lambris est entièrement pourri, beaucoup de planches sont détachées d’un bout et ne peuvent être clouées, parce que les clous ne tiennent pas dans le bois. » Après cette lecture, le maire rappelle : « que, dernièrement encore, il a été obligé de faire placer une colonne sous la poutre principale qui relie celle transversale du bas-côté. Cette poutre, malgré qu’elle soit contenue par deux fortes bandes de fer, étant totalement crevée au milieu, au point où viennent s’enchevêtrer les poutres transversales, sa chute eût entraîné l’écroulement de tout le bas-côté. »

Il n’était donc que temps d’agir, M. Gouray avait raison. Immédiatement le maire passe en revue les ressources sur lesquelles on peut compter et arrive péniblement au chiffre de 32,822 francs, en y comprenant un don de 4,600 francs, fait par la Confrérie du Saint-Sacrement, un legs de 3,000 francs de M. Demoaire, la contribution de la fabrique et les souscriptions probables des habitants. On décide d’attendre encore. M. Gouray ne se découragea pas cependant ; il savait que Dieu, à défaut du succès, se contente de la bonne volonté.

Une autre difficulté survint. On proposait de changer l’orientation de l’église ; le sous-préfet de Savenay s’y opposa, afin de conserver le vieux clocher couvert d’ardoises, qui ne datait que de 1768, et aussi le transept et le chœur. C’était réduire la dépense, mais rendre le nouvel édifice fort disgracieux.

Affligé de tous ces délais, mais sûr de remplir un devoir de conscience, M. Gouray multiplia les démarches auprès de l’évêque, du sous-préfet et du maire. Il fit même choix d’un architecte, M. Bourgerel[34]. La construction d’un tunnel, par la Compagnie d’Orléans, sous l’ancienne église[35], provoqua de nouveaux retards. Hélas ! on arriva ainsi à l’année 1857 où mourut M. Gouray. Dieu réservait à M. Rétière[36], son successeur, l’honneur de construire la nouvelle église de Pont-Château.

Les projets de construction d’une nouvelle église n’absorbaient pas M. Gouray au point de lui faire négliger les chapelles paroissiales de Saint-Roch et de Saint-Guillaume.

La chapelle Saint-Roch avait été incendiée en 1793. Comme les murs étaient assez solides, on se contenta de quelques réparations, on plaça une toiture neuve, et, à la grande joie des habitants, il fut possible de recommencer à y célébrer la sainte messe en 1804. Mais la chapelle était par trop misérable. M. Gouray la remplaça en 1840 par une nouvelle chapelle, dont il posa la première pierre le 1er mai. La nouvelle chapelle eut 50 pieds de long et 25 de large. M. Gouray en fit la bénédiction le 23 octobre 1840. La même année il acheta une maison pour le chapelain chargé de desservir la chapelle. La dépense totale fut de 5,400 francs. C’était peu en soi, c’était beaucoup pour les habitants de Saint-Roch qui se montrèrent très généreux. M. Gouray les en récompensa en leur obtenant de Mgr de Hercé, au moins pour la mauvaise saison, l’autorisation d’entendre la messe dans leur chapelle, le dimanche. C’était un acheminement à la transformation de l’humble chapelle en église paroissiale.

En 1826 M. Gouray acheta, pour 3,000 francs, une maison pour loger le chapelain de Saint-Guillaume.

L’ancienne chapelle Saint-Guillaume, que la Révolution n’avait pas détruite, tombait en ruine, et elle était insuffisante pour la population. En 1835, M. Gouray sollicita de Mgr de Hercé l’autorisation de la remplacer. L’évêque après avoir chargé M. Sérot[37], curé de Montoir, de lui faire un rapport, écrivit à M. Gouray :

« M. le curé de Montoir vient de m’adresser un rapport sur la chapelle Saint-Guillaume et conclut :

1° à la réédification qui devient indispensable, vu son état de ruine qui pourrait, d’un moment à l’autre, occasionner les plus graves accidents ;

2° à ce qu’elle soit, en conséquence, interdite, à moins qu’un homme de l’art ne l’étançonne de manière à pouvoir en répondre pour cet hiver ;

3° à ce qu’elle soit reconstruite au même endroit…

Je suis touché du zèle des frairiens et des sacrifices qu’ils veulent s’imposer pour la nouvelle chapelle… »

  1. Gouray bénit la première pierre de la nouvelle chapelle, le 23 février 1836, et l’édifice lui-même, le 8 décembre de la même année. La chapelle avait 122 pieds de longs 45 pieds de large dans la nef et 70 dans la croix. Elle coûta 3,806 fr., en outre des matériaux fournis par les habitants.

A la demande de M. Gouray, Mgr de Hercé, le 16 novembre 1841, accorda un grand privilège à la chapelle Saint-Guillaume, sans cependant en faire encore une église paroissiale. Il écrivit à M. Gouray : « La chapelle Saint-Guillaume est regardée comme chapelle vicariale et on peut y donner le salut du Saint-Sacrement aux premiers dimanches du mois, et aux autres fêtes autorisées par les Statuts. Comme dans les succursales, on peut également y célébrer la sainte messe pendant toute l’année, même aux jours exceptés par l’article 8 des Statuts. »

Pour répondre aux désirs d’un bon nombre d’habitants de Saint-Guillaume, M. Gouray, en 1855, commença les démarches nécessaires pour y créer une nouvelle paroisse. Des oppositions se produisirent, même de la part du Conseil municipal. M. Gouray, déjà vieux, n’eut pas le temps d’achever son œuvre, mais les habitants de Saint-Guillaume lui sont toujours reconnaissants de leur avoir facilité l’accomplissement de leurs devoirs religieux et l’assistance aux offices du dimanche.

[33]     M. Mauloin était à cette époque supérieur du petit collège de la Ducherais, depuis 1834. Il quitta le collège en 1844, devint aumônier du Sacré-Cœur en 1845 et mourut en 1858.

[34]     L’ancien cimetière entourait l’église.

[35]     Le nouveau cimetière avait été donné gratuitement, en 1787, par les Bénédictins du prieuré.

[36]     L’architecte qui reconstruisit l’église fut M. Gilée.

[37]     Ajout à la main : non pas sous : mais quelques mètres devant.

[38]    Pierre Rétière, né en 1815, à Saint-Mars-du-Désert, prêtre en 1840, vicaire à Pont-Château en 1840 et à Saint Nicolas de Nantes, en 1843 ; devint curé de Mesquer en 1849, de Pont-Château en 1857 et de Saint-Clément de Nantes en 1864.

[39]     M. Sérot, né à Fégréac en 1791, fut ordonné prêtre en 1815. Il devint vicaire à Saint-Philbert, puis, en 1820, curé de Quilly et en 1828 curé de Montoir où il mourut en 1864.

 

 

Chapitre 9 – Transformation du Calvaire.

Le Calvaire de Pont-Château était de plus en plus fréquenté par les pèlerins qui souvent venaient de paroisses éloignées. Des auberges allaient se construire ; elles pourraient défigurer les abords du Calvaire et nuire au bon ordre des cérémonies.

  1. Gouray prévint le danger, et en 1850, avec l’agrément de l’évêché, pria le conseil municipal de Pont-Château de lui vendre quatre hectares de terrain autour du Calvaire. Le Conseil accueillit favorablement la demande.

« Le Conseil, sur la demande faite par M. le Curé de Pont-Château, au nom de Monseigneur l’Evêque de Nantes, d’une concession de quatre hectares de terrain communal, sous landes, à prendre autour du Calvaire de la Madeleine, à la distance de cent mètres, à partir du dehors des douves qui l’entourent, à la condition que ce terrain demeurerait à perpétuité une dépendance du Calvaire ;

« Considérant que ce vieux monument religieux, en grande vénération dans nos contrées, et même dans les pays éloignés, a besoin de réparations urgentes ;

« Considérant que les grands travaux que Monseigneur l’Evêque[40] à l’intention de faire exécuter, pour en faire un monument remarquable dont le souvenir doit se perpétuer dans les temps à venir, vont occuper un certain nombre d’ouvriers sans travail ;

« Est d’avis que M. le Maire[41] fasse, au nom de la commune, concession gratuite à la fabrique de Pont-Château, de quatre hectares des landes incultes et improductives demandées, à la charge, par ladite fabrique, de remplir à ses frais toutes les formalités exigées pour la mettre en pleine et entière jouissance et propriété dudit terrain. »

La municipalité de Pont-Château se montrait bienveillance et généreuse ; mais le sous-préfet de Savenay, par une lettre du 18 septembre, déclara s’opposer formellement à l’abandon gratuit, par la commune, de la moindre parcelle de terrain en faveur de la fabrique. Le maire, d’accord avec son conseil, fixa le prix de vente à 200 francs. Un décret de l’Empereur Napoléon III, en date du 8 juin 1852, autorisa la vente qui eut lieu le 14 juin suivant, dans l’étude de M. Rouaud, notaire.

L’acte de vente stipulait l’obligation pour la fabrique « de laisser en tout temps, pendant le jour seulement, l’entrée dans l’enceinte du Calvaire libre, tant aux habitants de Pont-Château qu’à tous autres qui y viendraient en pèlerinage, ou pour visiter ce monument. »

La fabrique de Pont-Château se croyait légalement propriétaire des quatre hectares achetés par elle, lorsqu’on s’aperçut avec stupeur que la commune avait vendu un terrain qui ne lui appartenait pas. Le tribunal de Savenay annula l’acte de vente, par un jugement du 16 juin 1858, ainsi que tous ceux que la commune avait passés depuis de longues années, avec divers particuliers, pour des terrains dans la lande de la Madeleine.

En effet, en vertu de la loi de 1792, les anciens vassaux des seigneurs étaient devenus propriétaires des terrains sur lesquels, autrefois, ils avaient droit de communer. La lande de la Madeleine était donc la propriété des habitants de l’ancienne frairie du Heinguet, qui réclamèrent ce qui leur appartenait. Le tribunal de Savenay leur donna gain de cause. Mais, comme la restitution des nombreuses parcelles de terrain vendues par la commune, dans la même lande, aurait causé une grande perturbation, une transaction intervint ; la commune offrit une indemnité de 6.000 francs aux habitants du Heinguet qui acceptèrent et renoncèrent à tous leurs droits sur la lande de la Madeleine. La fabrique de Pont-Château put jouir en paix de ses quatre hectares.

  1. Gouray avait réédifié l’ancien Calvaire, autant que les ressources du moment le permettait ; mais il sentait que le nouveau monument n’était digne ni du Bienheureux de Montfort, ni de la paroisse de Pont-Château. Le Calvaire, peu grandiose, réalisait imparfaitement le plan du saint missionnaire ; et, on vient de le voir, il avait déjà besoin de grandes réparations. Mgr Jaquemet le comprenait ainsi que M. Gouray. Une transformation complète s’imposait. Mgr Jaquemet en prit l’initiative ; et par une lettre écrite le 26 décembre 1851, à tous les curés du diocèse, il s’efforça de les intéresser à son projet :

« MONSIEUR LE CURÉ,

« En recevant, dans le courant de cette année, une suite de récits touchants sur les grâces merveilleuses dont, partout, a été accompagné le jubilé dans notre diocèse, j’ai formé dans mon cœur la résolution d’offrir à Dieu, en notre commun nom, un témoignage éclatant et durable de notre reconnaissance. Dans nos contrées chrétiennes, à la fin d’une mission, ou après avoir reçu quelque autre preuve signalée de la miséricorde divine, nos paroisses, vous le savez, ne manquent pas d’élever un Calvaire, ou du moins une croix, en mémoire des grandes bontés de Dieu. Je voudrais aussi ériger un Calvaire qui, par sa beauté, son élévation, ses magnifiques proportions, exprimât dignement nos sentiments d’action de grâces ; ou plutôt, puisque cette terre bénie possède déjà dans le Calvaire du P. de Montfort, au milieu des landes de Pont-Château, un monument remarquable et cher à nos contrées, je vous propose de réunir nos efforts pour le compléter, pour l’embellir, pour l’offrir à la Majesté divine, dans un sentiment de reconnaissance pour ses miséricordes, d’expiation pour nos péchés, de supplication et d’espérance pour l’avenir.

« Vous penserez avec moi, Monsieur le Curé, que le temps est bien choisi pour cette entreprise. Au milieu des révolutions successives et des incertitudes perpétuelles du siècle où nous vivons, il est permis, il est presque commandé aux hommes d’ajourner les œuvres humaines. Mais, pour nous, c’est maintenant que nous devons élever la croix de Jésus-Christ plus haut que jamais, et couvrir de son ombre tutélaire la grande famille confiée à notre garde. Pendant que l’esprit de l’homme s’agite en sens divers, et voit constamment s’évanouir toutes ses illusions, c’est maintenant que nous devons conduire avec plus d’empressement nos chrétiens vers l’arbre sacré du Calvaire, et, nous inclinant avec eux, lui dire, dans un sentiment de foi profonde : Je vous salue, ô Croix, notre unique espérance ! O Crux, ave, spes unica. C’est par vous, comme aux temps passés, que le monde sera sauvé, s’il veut l’être ; c’est par vous que la société, ébranlée jusqu’à sa base, reprendra sa force et sa gloire première.

« O Crux, ave, spec unica,

Mundi salus et gloria. »

Après ces considérations que l’on croirait dictées par les inquiétudes actuelles, Mgr Jaquemet, après s’être entendu avec M. Gouray, et sûr de l’appui de tout son clergé, entrait dans quelques détails pour mieux faire comprendre ses intentions et exciter la générosité des fidèles. L’évêque reprenait la pensée du P. de Montfort : faire du Calvaire de Pont-Château, par la représentation des mystères du Rosaire et des grandes scènes de la Passion, une prédication vivante, à la portée des intelligences les plus simples, un mémorial de la vie de Notre-Seigneur et de la Sainte Vierge.

La lettre de Mgr Jaquemet ajoutait : « Je crois devoir vous dire, Monsieur le Curé, quelques unes des améliorations que nous avons le projet d’apporter au Calvaire du P. de Montfort. Au sommet de la montagne, nous placerons une croix notablement plus belle, plus solide que celles qui été posées jusqu’ici. Nous l’environnerons de statues faites avec soin et qui offriront à notre piété une représentation vive et animée de la scène du Golgotha. Les quatorze stations actuelles du chemin de la Croix, qui environnent les flancs de la sainte montagne, seront remplacées par autant de monuments d’une certaine grandeur et d’une architecture régulière, où le sujet de la station sera reproduit par un bas-relief, ou d’autres sculptures, que nous ferons exécuter par des maîtres habiles. Nous ne négligerons ni les travaux de consolidation, ni ceux que réclament l’enceinte, les abords et surtout la chapelle où tant de prêtres viennent offrir le saint sacrifice de la messe. Nous ne désespérons pas, si les fidèles nous viennent puissamment en aide, de pouvoir suivre, presque complètement, la pensée première du saint fondateur, en rattachant ainsi à notre Calvaire, le souvenir des pieux mystères du Rosaire, touchant et simple abrégé de la religion chrétienne.

« Pour subvenir aux dépenses que l’accomplissement de ces projets rendra nécessaires, je prie, Monsieur le Curé, de vouloir bien faire dans votre église, le dimanche 11 janvier, à la messe et aux vêpres, une quête dont vous aurez soin de bien expliquer l’objet à l’avance, et dont vous enverrez le montant au secrétariat. »

Mgr Jaquemet terminait sa lettre par un appel plus pressant aux familles et aux paroisses riches du diocèse. Le désir de l’évêque était que le Calvaire de Pont-Château fût un monument diocésain. « Il se pourrait faire que quelques paroisses, ou quelques fidèles, plus avantagés des biens de la fortune, voulussent, seuls, ou en s’unissant, faire la dépense, ou de la croix principale, ou d’une station du Via Crucis, ou de quelque autre partie du monument ; vous voudrez bien encourager, en votre nom et au mien, cette disposition qu’inspirerait une affection plus marquée pour le mystère adorable de la Passion du Fils de Dieu. Vous me ferez connaître ces pieux desseins, ainsi que les offrandes en matériaux ou en main-d’œuvre qui vous seraient proposées. »

  1. Gouray se réjouit de voir le diocèse tout entier associé à une œuvre qui lui était si chère et que, avec les ressources de sa paroisse, il ne pouvait mener à bonne fin. Il n’avait pas le désir égoïste d’avoir seul le mérite des embellissements projetés. Il travaillait pour la gloire de Dieu, et non pour la sienne propre. Les sentiments de M. Gouray étaient trop élevés, trop surnaturels, pour qu’il fût victime d’une jalousie mesquine.

On se mit immédiatement à l’œuvre. « J’ai fait frapper, écrivait encore Mgr Jaquemet, une belle médaille de mon Calvaire de Pont-Château. Les sculpteurs et les fondeurs sont à l’œuvre. » En même temps, certain que l’impulsion donnée aux pèlerinages nécessitait bientôt une résidence de prêtres uniquement attachés à cette œuvre, l’évêque de Nantes faisait acheter des terrains dans la lande de la Madeleine, sans parler de douze hectares généreusement donnés par M. Verger, curé de Sainte-Reine, et par M. Dézanneaux, conseiller général. M. Gouray, dès 1821, avait compris la nécessité d’entretenir au Calvaire, au moins un prêtre chargé de recevoir les pèlerins et de diriger leurs exercices de piété, et il exprimait souvent le désir d’occuper lui-même ce poste[42].

Les travaux avancèrent rapidement. On donna au nouveau monticule une hauteur de treize mètres. On y montait par deux escaliers, assez raides, de soixante marches chacun. Le petit mur qui entourait le sommet était souvent par seize piliers et formait un circuit de cinquante mètres. A ces piliers, on suspendit un immense rosaire dont les grains avaient la grosseur d’un petit boulet. Sur le milieu de la plate-forme s’élevaient trois croix en fonte, reposant sur un piédestal également en fonte, avec un bas-relief qui représentait Adam et Eve mangeant du fruit défendu et chassés du paradis terrestre par un ange à l’épée flamboyante. Comme l’argent manqua pour l’installation du chemin de croix annoncé par Mgr Jaquemet, on éleva provisoirement, de distance en distance, autour de la base du monticule, de petits piliers dans lesquels on plaça, sous verre, les tableaux du chemin de la croix. Rien ne fut changé à la chapelle.

Mgr Jaquemet vint bénir le Calvaire restauré et les nouvelles croix, le 14 septembre 1856. C’était l’anniversaire du jour auquel, en 1710, le P. de Montfort avait subi dans ce lieu une des plus grandes humiliations de sa vie. La nouvelle fête fut pour lui une solennelle réparation, un triomphe personne. N’était-ce pas le P. de Montfort que l’on glorifiait, en même temps que son œuvre ?

Mgr Jaquemet voulut que la cérémonie fût un des évènements les plus mémorables de son glorieux épiscopat. Il en régla minutieusement tous les détails avec M. Gouray, et en fit imprimer le dispositif officiel. De nombreuses paroisses prirent part à la procession qui se dirigea de l’église paroissiale au Calvaire, au chant des cantiques du P. de Montfort, les seuls admis ce jour-là. La paroisse de Pont-Château forma le cortège spécial de l’évêque. La plupart des hommes portaient des étendards rouges, les femmes des étendards blancs ; une croix, ou quelque emblème de la Passion ornait ces étendards.

A une heure précise, Mgr Jaquemet, précédé de ses porte-insignes, fit son entrée au chœur de l’église paroissiale, et, à genoux devant le grand autel, entonna le Vexilla Regis. Après la première strophe la procession se mit en marche, en rangs de quatre personnes. Au Calvaire tous les assistants montèrent à la plate-forme, afin de défiler devant les croix, et redescendirent aussitôt. Seuls, les hommes portant des étendards rouges restèrent sur la plate-forme, étroitement serrés les uns contre les autres. Mgr Jaquemet bénit aussitôt les croix, et trois prédicateurs, se partageant la foule, parlèrent pendant environ un quart d’heure. On se rappelle que, pour la première bénédiction du Calvaire, en 1710, le P. de Montfort avait désigné quatre prédicateurs. Dans l’une et l’autre circonstance, la foule était si nombreuse qu’un seul prédicateur n’aurait pu se faire entendre. Aussitôt après le sermon, tout le monde se mit à genoux ; Mgr Jaquemet, également à genoux, baisa la croix de Notre-Seigneur ; tous les prêtres présents l’imitèrent successivement. A la fin de l’adoration de la croix, l’évêque donna la bénédiction pontificale et la cérémonie se termina par le cantique Bénissons à jamais que toute l’assistance enleva avec enthousiasme.

Mgr Jaquemet ne dissimulait pas sa joie et son émotion. Pour le bon curé de Pont-Château, c’était le digne couronnement d’une vie admirablement remplie. Il put dire son Nunc dimittis. Juste un an plus tard, après de long mois de souffrances qui achevèrent de le sanctifier, Dieu l’appelait à recevoir sa récompense et à prendre part aux fêtes du ciel.

[40]     Mgr Jaquemet.

[41]     M. Dufresne de Thimars.

[42]     Mgr Jaquemet, en 1864, réalisa la pensée de M. Gouray en installant au Calvaire les fils du Bienheureux de Montfort.

 

 

 

Chapitre 10 – Mort de M. Gouray

Au mois d’avril 1857, M. Gouray fut atteint d’une maladie grave dont il ne se remit jamais. Malgré une grande faiblisse et des souffrances aiguës qui ne lui laissaient de repos, ni le jour ni la nuit, il se traînait pour remplir les devoirs de son ministère. Ses amis, ses paroissiens, les médecins l’engageaient à se ménager et à se décharger sur ses vicaires d’une grande partie de son travail. « Mes amis, répondait-il, c’est au moment de partir qu’il faut surtout songer à ses préparatifs de voyage. Eh bien ! laissez-moi faire des provisions pour le ciel. » M. Gouray entendait se sacrifier pour les autres jusqu’à la fin de sa vie.

N’avait-il donc pas assez travaillé pour le Ciel ? S’il avait posé cette question à ses paroissiens, à ceux qui l’avaient approché de plus près, tous, unanimement, auraient répondu qu’il avait déjà mérité une magnifique couronne. Ils lui auraient rappelé que si la paroisse de Pont-Château surpassait en piété, en esprit de foi, la plupart des autres paroisses du diocèse, c’était à lui surtout qu’elle le devait. Lorsqu’il en prit la direction, on y trouvait bien des germes mauvais laissés par la Révolution, bien des abus. Peu à peu, à force de patience, de douceur, d’énergie et de persévérance, il les avait fait disparaître. Ils lui auraient parlé de ses exercices de piété auxquels il ne manqua jamais par sa faute, de son assiduité au confessionnal et auprès des malades, de la restauration du Calvaire, de la fondation des retraites fermées et des autres œuvres paroissiales, de la construction des écoles chrétiennes et des deux chapelles de Saint-Roch et de Saint-Guillaume, de ses efforts pour doter Pont-Château d’une église neuve, de son dévouement de tous les instants pour ses paroissiens.

Aurait-il dû, aurait-il pu faire davantage ? Sa conscience délicate le lui faisait craindre. Il était seul de son avis. S’il n’avait pas été aussi sévère pour lui-même qu’il était indulgent pour les autres, il aurait vu que rien ne justifiait ses inquiétudes, qu’il avait donné à ses paroissiens, avec son temps et sa santé, le meilleur de son cœur et de son intelligence, que Dieu ne pouvait refuser à son fidèle serviteur la couronne que tout le monde entrevoyait déjà pour lui.

Mais M. Gouray ne supportait pas que, sous prétexte de l’encourager, on lui rappelât ce qu’il avait fait pour sa paroisse. A M. Landeau, curé de Missillac, qui, pour lui montrer qu’il avait bien mérité le ciel, voulait lui énumérer, une fois de plus, ses principales œuvres, il répondit : « Ah ! ne me parlez pas de ce que j’ai fait, ce ne sont là que des vanités. Parlez moi plutôt des péchés que j’ai commis. » Ce fut une de ses dernières paroles.

Ses souffrances ne lui arrachèrent aucune plainte ; il les offrait pour sa paroisse. Il fut soigné avec le plus filial dévouement par ses deux vicaires, MM. de la Caffinière et Lequilliec[43], qui lui étaient si profondément attachés. On ne comptait pas sur une guérison, ou réussit de moins à prolonger ses jours. Jusqu’au dernier moment, il fut un sujet d’édification pour ceux qui l’approchèrent. Il voyait venir la mort, il n’en eut pas peur. Il mourut un dimanche matin 27 septembre 1857.

Ses funérailles eurent lieu le lendemain, lundi 28. Les prêtres de toutes les paroisses voisines y assistèrent. Presque toute la population de Pont-Château et de Sainte-Reine l’accompagna jusqu’à la tombe. Inutile de dire que les larmes coulèrent de tous les yeux ; il n’avait que des amis, et si l’on avait pu recueillir toutes les paroles prononcées à la nouvelle de sa mort, tous les sentiments de reconnaissance, d’affection et de regrets exprimés pendant la funèbre procession, dans un langage naïf et sincère, on aurait composé le plus magnifique panégyrique jamais entendu sur une tombe.

  1. Gouray avait demandé à être enterré dans l’enceinte de son Calvaire, devant la porte de la chapelle, au pied de la statue du Bienheureux de Montfort. C’était bien la place qui lui convenait, car son nom est inséparablement lié à celui du premier fondateur du Calvaire. On ne parle jamais du Calvaire de Pont-Château, sans rappeler le souvenir de l’un et de l’autre ; et, lorsque M. Gouray fit son entrée au ciel, le Bienheureux dut le présenter comme le continuateur de son œuvre, un autre lui-même. On ne conçoit pas le Calvaire de Pont-Château, sans le tombeau de M. Gouray.

Une autre raison avait dicté le choix de M. Gouray pour l’emplacement de son tombeau. Le Calvaire est à mi-chemin entre Sainte-Reine où il était né, et Pont-Château où s’était écoulée la plus grande partie de sa vie. Les habitants de l’une et l’autre paroisse aiment à faire des pèlerinages au Calvaire, et M. Gouray était sûr que jamais ils n’oublieraient de prier sur sa tombe. Ce que son humilité ne lui permettait pas de prévoir, c’est qu’on le prie lui-même, avec la plus grande confiance dans l’efficacité de son intercession.

Quinze jours après l’enterrement de M. Gouray, le mardi 13 octobre, la vieille église de Pont-Château se remplissait de nouveau pour le service funèbre. Les habitants de Pont-Château et de Sainte-Reine avaient tout quitté pour être présents. On comptait plus de soixante prêtres. La messe fut célébrée par M. Peltier, curé de Savenay, ancien condisciple de M. Gouray, au petit collège de Saint-André-des-Eaux, et toujours demeuré un de ses amis les plus intimes. M. le chanoine Jubineau[44], supérieur des missionnaires diocésains, prononça l’oraison funèbre du défunt pendant une heure entière. Jamais peut-être l’éloquent prédicateur n’eut à raconter une vie de prêtre mieux remplie. Les larmes coulèrent comme au jour des funérailles.

A l’issue du service, comme le défunt l’avait demandé, on fit une distribution de pain aux pauvres. Mort, M. Gouray trouva moyen de faire encore la charité ; de même que, par les impérissables souvenirs qu’il a laissés, il rappelle sans cesse les enseignements prodigués pendant tant d’années à ses chers paroissiens.

Sur sa tombe, on grava l’inscription suivante :

Ici repose

Le corps de M. François

Gouray, curé de la paroisse

De Pont-Château, qu’il gouverna

Durant 40 ans. Né à Ste Reine

En 1787, il mourut le 27 7bre

1857.

Il fut doux et humble de cœur

Et sa charité lui mérita le surnom

De Père des pauvres. Il restaura

Ce calvaire et désira que sa

Dépouille mortelle y attendit

Le dernier jugement de dieu

Sous la protection

De cette pieuse prière

O crux, Ave, spes unica

Auge piis justitiam

Reisque dona veniam.

[43]          M. Justin-Auguste Louër de la Caffinière était né à Rouans en 1816. Ordonné prêtre en 1840, il fut successivement vicaire à Héric, au Pellerin en 1845, à Pont-Château en 1847. A la mort de M. Gouray, en 1857, il remplaça le curé de Mesquer, M. Rétière, successeur de M. Gouray. Il mourut en 1884.

  1. Lequilliec naquit à Nantes en 1823. Ordonné prêtre en 1848, il fut successivement vicaire à Malville, à Bouvron en 1850, à Pont-Château en 1853. Curé de Carquefou en 1862, il mourut dans cette paroisse en 1890.

[44]  M. Paul-Julien Jubineau, né à Nantes en 1801, fut ordonné prêtre en 1824. Professeur au Petit Séminaire de Nantes dès 1821, missionnaire diocésain en 1824 ; de nouveau professeur au Petit Séminaire en 1828, chanoine honoraire et théologale en 1838, supérieur du Petit Séminaire en 1843, chanoine titulaire en 1847, supérieur des missionnaires diocésains en 1850, il mourut, en 1873.