La construction du calvaire de Pontchâteau d’après la revue  “L’Ami de la Croix”

Notre gravure

Les pèlerins, qui ont visité souvent le Calvaire, pourraient, sans doute, se rendre compte de la pensée qu’elle exprime; mais nous devons la faire connaître et l’expliquer à nos lecteurs.

Nous avons pensé qu’il leur serait agréable d’avoir sous les yeux, tout à la fois, et le théâtre des travaux du B. de Montfort, et le cadre dans lequel doivent se réaliser les projets qu’il avait conçus.

Sur le premier plan, à droite, apparaît le nouveau monument, représentant le Prétoire de Pilate, auquel donne accès la Scala Sancta. Tout près, le bouquet d’arbres qui entoure la fontaine dite du P. de Montfort, et dont nous aurons occasion de parler. De la lande s’élève insensiblement jusqu’au Calvaire que l’on aperçoit dans le lointain, à gauche.

Une voie, à demi tracée sur la lande, relie le Prétoire au Calvaire. Ce sont les deux points extrêmes de la Lande de la Madeleine. La distance qui les sépare est de cinq à six cents mètres et diffère peu de celle qui se trouve, à Jérusalem, entre le vrai Prétoire et le Golgotha. La largeur du terrain destiné au pieux pèlerinage est à peu près égale, et peut présenter une superficie de sept ou huit hectares. On voit que ce serait déjà un grand travail d’enclore de murailles, comme on en a le dessein, celle autre Jérusalem.

Mais, revenons à notre gravure. On voit le Bienheureux debout au pied de la Scala, montrant de la main son Calvaire ou plutôt la plaine qui s’étend devant lui, comme pour inviter à continuer le travail commencé.

Bien des fois, à cette place même, il a dû faire entendre sa voix, exhorter, animer ses chers travailleurs. C’est là, nous l’avons dit ailleurs, qu’ils se réunissaient d’ordinaire pour prendre leur frugal repas, n’ayant pour se désaltérer que l’eau de la fontaine. C’est là que plus d’une fois eut lieu, en faveur de ses chers pauvres, la multiplication des pains, et, en particulier, entre les mains de Jeanne Guégan, la pauvre veuve qu’il avait établi sa pourvoyeuse générale. C’est de là qu’on parlait en récitant le Rosaire ou en chantant un cantique de circonstance, pour aller reprendre les travaux interrompus un instant.

Certes, Montfort, du haut du Ciel, doit être heureux de voir ce qui a été fait sur ce coin de terre, en particulier, pour reprendre son œuvre et le glorifier lui-même, en même temps que Jésus crucifié.

Au dire de tous, le monument du Prétoire, que notre gravure met sous les yeux est un beau début, digne de servir de point de départ à l’œuvre projetée. Et puis tant d’actes de dévotion, de piété touchante y ont été accomplis déjà, sous les regards des Anges de la Passion qui ont été placés là, comme pour en être les témoins.

C’est tous les jours, que de nombreux et pieux fidèles font l’ascension de la Scala, à genoux. Chaque dimanche, l’empressement est tel, que pendant des heures, il n’y a pas de place inoccupée sur les marches du Saint Escalier.

Et que de prières ferventes répandues devant ce groupe de la Flagellation, qui fait l’admiration des connaisseurs! Mais, il y a quelque chose de mieux à en dire, c’est que sa vue a déjà touché bien des cœurs, et que les pieds du divin Flagellé ont été arrosés de bien des larmes. Nous en avons été plus d’une fois témoin.

On doit comprendre maintenant ce que dit Montfort, du pied de la Scala, où nous l’avons placé. Devant lui, en face, la voie douloureuse montant jusqu’au Calvaire. Elle doit se peupler, s’animer par la représentation aussi vivante que possible des différents stations du Chemin de la Croix. Une de ces stations, et non la moins touchante, doit être déjà à l’étude, chez l’auteur du groupe de la Flagellation.

Mais ce Chemin de Croix monumental n’est pas tout. L’Apôtre de Jésus crucifié a été, en même temps, l’Apôtre du Rosaire. Lui-même avait déjà fait élever autour de son Calvaire, trois petits monument ou chapelles rappelant les mystères du Rosaire. Il devait y en avoir quinze, selon le nombre des mystères. Les historiens ont noté cette particularité, qu’à côté de ces monuments ou chapelles il y avait une cellule, sans doute pour permettre au pèlerin de s’y arrêter dans la contemplation du mystère qui lui offrirait plus d’attraits.

L’espace qui s’étend à gauche de la Scala, dans la direction de la nouvelle Chapelle du Pèlerinage, semble tout disposé pour recevoir la représentation des Mystères joyeux. On y verra tout d’abord et prochainement, nous l’espérons, une reproduction exacte de la Santa Casa de Lorette, ou maison de la Sainte Vierge, dans laquelle s’est accompli le grand mystère de l’Incarnation.

A droite de la Scala, le terrain va s’élevant jusqu’à une espèce de crête ou ceinture de rochers. Tout y est à souhait pour qu’on puisse y figurer le jardin des Oliviers, avec la grotte de Gethsémani, commençant la série des Mystères douloureux.

Enfin, du même côté, à la hauteur des rochers, dont l’un est déjà désigné comme devant être le rocher de l’Ascension, se développerait la série des Mystères glorieux.

Tel est le plan dont notre gravure met imparfaitement, sans doute, le cadre sous les yeux, et dont Montfort, du pied de la Scala, semble demander l’exécution prompte et fidèle.

Nous n’en doutons pas, la voix de l’excellent Prédicateur du Mystère de la Croix et du Très Saint Rosaire sera entendu.

 

 

En guise préambule – Par Jean des Landes

Le Prétoire et la Scala

Le premier numéro de l’Ami de la Croix parut au commencement d’octobre 1891. La bénédiction du Prétoire et l’inauguration de la Scala Sancta avaient eu lieu le 24 juin précédent. C’est pourquoi notre revue n’a pas parlé de ce premier travail. Nous allons y suppléer.

C’est dans la seconde partie de l’année 1889 que je formai le projet d’ériger, près de la fontaine dite du Père de Montfort, le Prétoire et la Scala Sancta. J’avais songé d’abord au Saint-Sépulcre. J’en parlai au révérend Père Tissot, que Mgr Lecoq avait envoyé passer quelques jours au Calvaire, entre les deux retraites ecclésiastiques de Nantes. Le Révérend Père me fit remarquer avec raison que ce n’était pas la place naturelle du Saint-Sépulcre, que c’était trop loin du Calvaire. Je renonçai sans peine à ce premier projet. La pensée me vint alors d’établir en ce lieu la première station d’un chemin de croix qui se terminerait au Calvaire.

Quelques jours après, j’allai à Saint-Guillaume dans le but de recueillir des anciens ce qu’ils avaient appris de leurs ancêtres touchant le Calvaire. Je me rendis d’abord au presbytère. M. l’abbé Nicol m’offrit aussitôt de me procurer des charrettes pour transporter les pierres nécessaires à la construction du Saint-Sépulcre. Je le remerciai, lui donnant la raison qui m’avait fait changer d’avis, et je lui parlai de mon projet de chemin de croix. Le bon curé me conduisit chez une bonne ancienne, âgée de 93 ans, et jouissant pleinement de ses facultés intellectuelles. Chemin faisant, il me dit que cette bonne ancienne, tertiaire de Saint-François, méritait toute confiance ; qu’à sa connaissance, elle avait obtenu deux miracles du bienheureux de Montfort.

L’une de ses petites nièces était mourante ; elle la prend dans son tablier et l’emporte au Calvaire. Elle la dépose au pied de la croix, en disant : « Bon Père de Montfort, guérissez ma petite nièce. » — Elle fut exaucée à l’instant ; elle rapporta à la maison l’enfant complètement guérie. La petite qui tout à l’heure était sans mouvement se levait debout dans le tablier de sa tante pendant que celle-ci fait le chemin de la croix autour de la montagne. Cette enfant est maintenant mère de famille. Elle habite le village de la Berneraie. C’est la femme Joalland[1].

La bonne ancienne vient d’être elle-même l’objet de la seconde faveur. Elle ne pouvait marcher qu’à l’aide d’un bâton. A la vue des nombreuses guérisons opérées au Calvaire par le bienheureux de Montfort depuis sa béatification, elle se dit : il faut que j’aille lui demander la faveur de marcher sans bâton. Avec son bâton, elle se met en route pour le Calvaire. La faveur fut accordée. Le bâton fut laissé au Calvaire et depuis lors, elle marche sans appui et facilement.

Dès que j’eus fait connaître à la bonne tertiaire l’objet de ma visite, elle nous dit : « Je n’ai rien entendu, mais j’ai vu. J’avais alors de 17 à 18 ans. Je gardais les troupeaux dans le bas de la lande du Calvaire. Nous étions plusieurs ensembles. J’avais alors 18 ans. Nous avons vu bien des fois la lande, de la fontaine au Calvaire, couverte d’une immense multitude.» — « Que faisaient ces personnes, lui demandai-je ? — Elles montaient au Calvaire en passant à côté du moulin, et disparaissaient ensuite. » — « Voici votre chemin de croix, dit vivement M. l’abbé Nicol. » — « Je n’en sais rien, mais il est certain que c’est bien extraordinaire. » — Je venais pour la première fois de parler de mon projet de chemin de croix, en me rendant chez la bonne tertiaire, et je n’avais rien dit devant Elle. En ce moment le chemin de croix est érigé et pieusement suivi par des foules de fidèles. Nous avons vu aussi, à l’occasion de nos fêtes du Centenaire, la lande couverte d’une foule immense de la fontaine au Calvaire. Mais alors j’étais loin de soupçonner ce que nous avons vu ces dernières années.

Je soumis ce fait comme les autres, dont j’ai parlé dans les derniers numéros de l’Ami de la Croix, à Mgr Lecoq, Evêque de Nantes. Sa Grandeur me répondit : « Sans me prononcer sur ces faits, je vous autorise à commencer le Chemin de Croix dont vous me parlez. C’est une œuvre de nature à exciter la foi et la piété dans la région. »

Je reçus une réponse semblable du Très Révérend Père Maurille et je me mis à l’œuvre.

Je ne me faisais pas illusion sur les difficultés à surmonter. Mais ayant la certitude que Dieu voulait cette œuvre, j’étais plein de confiance. Il fallait d’abord acquérir les terrains nécessaires à la construction du Prétoire. La Fontaine et le terrain qui l’entourent étaient alors censés la propriété de la Fabrique de Pontchâteau, qui pour le moment, croyait de son devoir de faire opposition à la nouvelle œuvre. J’achetai le terrain qui l’entoure. Je n’avais alors pas un centime, mais la Providence me vint en aide. M. l’abbé Joseph Guiot, alors vicaire à Saint-Laurent-sur-Sèvre, maintenant Mgr Guiot, me fit savoir qu’une personne se chargeait des frais nécessaires à ce premier achat.

Mais il y avait une autre difficulté à résoudre. Comment aller de notre maison à la nouvelle construction?

Le terrain qui longe le jardin des Sœurs nous appartenait. Plein de confiance dans le Bienheureux qui voulait cette œuvre, je fais l’avenue le long du mur du jardin des Sœurs. Puis je fais combler le fossé qui sépare ce champ de celui du voisin qu’il nous fallait traverser !

« Que veut donc le Père Barré, dit le propriétaire ; pourquoi a-t-il fait combler son fossé? — Comment, tu ne vois pas, lui répondit-on, il veut passer sur ton terrain ! — Pour cela, jamais, alors même qu’il voudrait me le payer cent francs le sillon. »

Cette parole peu encourageante m’est rapportée. Je vais néanmoins faire ma demande à la famille. Refus poli, mais refus absolu. Je retourne quelques semaines après, même refus. J’attends l’heure de Dieu avec patience ; je n’eus pas à attendre longtemps.

Dans la matinée du jour de Noël, m’arrive en toute hâte, l’un des jeunes gens de la maison. —« Venez vite, mon Père, me dit-il, et apportez les saintes huiles, ma mère se meurt. » — « Je me rends chez vous immédiatement, lui répondis-je, mais sans emporter les Saintes Huiles, car votre mère n’est pas mourante. » « Quelques instants après, j’étais dans la maison de la malade. Elle se croyait en effet sur le point d’aller paraître devant Dieu; le mari et les enfants la croyaient aussi à l’extrémité. — « Mon Père, me dit-elle, nous avons refusé le Père de Montfort, et Dieu nous punit. Nous avons perdu une vache, et je vais mourir. » — « Je peux vous assurer d’abord, ma bonne, que vous n’êtes pas en danger de mort et que vous ne mourrez pas de cette maladie. » Connaissant la nature de la maladie, je pouvais le dire avec assurance et je ne manquai pas de le faire. — « Mon Père, poursuivit-elle, voici mon mari et mes enfants, nous vous accordons tous, de tout cœur, ce que vous nous avez demandé, faites la route quand vous le voudrez et arrangez les choses comme vous l’entendrez. — « J’accepte avec reconnaissance, lui répondis-je, nous ferons un échange à votre profit. Mais je vous assure de nouveau que vous n’êtes pas en danger et que je ne peux pas vous donner l’Extrême-onction. » — Je ne me trompais pas. Il y a de cela vingt-quatre ans et la femme Guihéneuf est toujours de ce monde. Elle a vu mourir son mari et ses deux fils qui ont laissé des enfants. Mais, pour elle, elle vit toujours. Elle habite en ce moment chez sa fille devenue la mère d’une nombreuse et intéressante famille.

Je vais le soir même à Saint-Guillaume et le bon Curé convoque ses hommes pour le lendemain. Le surlendemain, l’avenue traversant le terrain Guihéneuf était terminée. Les fils Guihéneuf étaient au nombre des travailleurs.

Les travaux du Prétoire commencèrent aux premiers beaux jours. Nos bons villageois des paroisses voisines rivalisèrent de zèle pour nous amener la pierre. Les hommes de Saint-Joachim vinrent creuser les fondations. Mais il nous fut impossible de trouver le solide. Il nous fallut aller à une grande profondeur, recourir au béton, placer au-dessus de fortes et larges pierres de Nozay, croisées les unes sur les autres. Et l’on put bâtir solidement. Les fondations absorbèrent une énorme quantité de pierres.

Nous étions sur une nappe d’eau. Pour n’être pas submergés, il fallut recourir à une forte pompe et la faire manœuvrer nuit et jour, même le dimanche, jusqu’à ce que nos fondations soient sorties de terre.

Nous voulions avoir la cérémonie de la Bénédiction de la première pierre du monument le 8 septembre, il fallait se hâter. Le monument proprement dit, partait du sommet de l’escalier, c’est-à-dire de quatre mètres de hauteur. C’est là que fut placée la première pierre dont la Semaine religieuse de Nantes annonça la bénédiction pour le 8 septembre.

[1]Cette femme est décédée depuis plusieurs années.

“Le Calvaire du B. Montfort” (Projet)

La méditation de la Passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ et des diverses circonstances du sanglant sacrifice émeut toujours profondément les âmes. C’est à Jérusalem surtout, sur les traces même du divin Sauveur, que ce souvenir parle à la piété et fait couler les larmes.

Mais un pèlerinage aux Lieux-Saints est le privilège d’un petit nombre de chrétiens.

C’est pourquoi le Bienheureux Montfort conçut autrefois le projet de-transporter pour ainsi dire les Lieux-Saints en France, au moyen d’une exacte reproduction.

C’est à Paris, pendant les cinq mois qu’il passa parmi les ermites du mont Valérien, au commencement de l’année 1704, que Dieu lui fournit l’occasion de former ce grand dessein. « Il y avait alors sur cette montagne, dit le premier historien du Bienheureux, plusieurs chapelles un peu éloignées les unes des autres où les mystères de la Passion étaient représentés d’une manière très dévote par des statues de grandeur naturelle, où les pèlerins allaient faire leurs stations.

« Monsieur de Montfort ne manquait pas d’y aller tous les jours méditer les mystères des souffrances du Sauveur, pour lesquels il avait un attrait tout particulier. »

Dès 1707, durant son séjour à Saint-Brieuc, il voulut mettre à exécution son noble projet en faisant sculpter un grand Christ en bois destiné à être placé sur la croix de son calvaire ».

Il choisit d’abord pour cela sa ville natale. Les travaux du Calvaire et des chapelles commencèrent. Mais bientôt survint un ordre du duc de la Trémouille, seigneur de Montfort, défendant de poursuivre l’entreprise.

L’intrépide missionnaire reprit son projet en 1709, dans la lande de la Madeleine, en Pontchâteau.

Il commença par le Calvaire. C’était la station principale, mais ce n’était qu’une station. Les quinze chapelles qui devaient border le sentier jusqu’au sommet du mont Calvaire, étaient les chapelles du Rosaire. Les chapelles du Chemin de Croix devaient être placées en dehors de l’enceinte, et entre chacune d’elle devait être gardée la distance parcourue par notre divin Maître dans la Voie douloureuse. Avant d’arriver au Prétoire, les pieux fidèles devaient passer par le jardin des Olives.

L’exécution du plan du bienheureux Montfort ferait du pèlerinage de Pontchâteau le plus touchant des pèlerinages, après celui de Jérusalem.

Le Bienheureux n’avait rien plus à cœur que la réussite de ce projet ; il en a même prédit la réalisation et célébré la gloire, ajoutant toutefois : « Il faut d’autant plus de travaux, d’attente et de prières et de croix, que cet œuvre doit être grand. »

Les enfants du Bienheureux, encouragés par Monseigneur l’Evêque de Nantes, assurés du précieux concours de tous les amis de Montfort, viennent de jeter les fondements du Chemin de Croix monumental dont le Calvaire, restauré lui-même suivant les plans de son auteur, sera la station principale.

Ce pieux monument offrira aux yeux des fidèles l’exacte reproduction de la façade du Prétoire avec la fidèle représentation en statues de grandeur naturelle des scènes du jugement, de la flagellation, du couronnement d’épines de notre divin Sauveur et de l’Ecce Homo. Au milieu se trouvera la Scala Sancta.

La cérémonie de la bénédiction de la première pierre est fixée au lundi 8 septembre. Elle aura lieu à deux heures de l’après-midi et sera faite par Mgr l’Evêque du Cap-Haïtien, délégué à cet effet par Mgr l’Evêque de Nantes.

Tous les amis du bienheureux Montfort sont invités à y assister.

Après la bénédiction de la première pierre, une quête sera faite pour l’érection du monument. »

« L’Espérance du Peuple » annonçait en même temps notre fête : le projet du Calvaire du Bienheureux Montfort

L’intention du Bienheureux Montfort était de transporter pour ainsi dire Jérusalem en France, en faisant l’exacte reproduction des diverses scènes de la douloureuse Passion de l’Homme-Dieu. C’est ce qu’il faisait chanter à ses chers travailleurs dans la lande de la Madeleine :

Tâchons d’avoir cette sainte Montagne

Par un divin transport

Dans notre cœur et notre campagne.

Il voulait représenter, au Jardin des Olives, l’Homme-Dieu en proie aux cruelles angoisses de l’agonie, les Apôtres s’abandonnant à un lâche sommeil, le traître Judas livrant son divin Maître par la plus infâme des trahisons, Jésus indignement garrotté comme un criminel et lâchement abandonné par ses trop timides disciples. Son but était de nous faire suivre ensuite Jésus pas à pas et de reproduire d’une manière saisissante, par des statues de grandeur naturelle, les scènes les plus émouvantes de la douloureuse Passion. Il aurait gardé, autant que possible, entre chacune des stations du Chemin de Croix, la distance parcourue réellement par Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Le premier historien de l’illustre missionnaire nous dit qu’il conçut ce projet grandiose, dès le commencement de l’année 1704, pendant les quelques mois qu’il séjourna parmi les Ermites du Mont-Valérien, à Paris. Il y avait alors sur cette montagne un Chemin de Croix monumental, érigé dans le courant du 17e siècle, par un nommé Hubert. Voici en quels termes le Père Picot de Clorivière parlait de ce Chemin de Croix en 1780 : « Avant d’arriver au sommet du Mont-Valérien, on rencontre plusieurs chapelles où les divers mystères de la Passion sont représentés en relief, et d’une manière très expressive, par des figures de hauteur humaine, ce qui attire en cet endroit un grand nombre de pèlerins qui viennent faire leurs stations à ces chapelles. »

Au témoignage de M. Grandet qui fit imprimer à Nantes, en 1724, sa Vie du Bienheureux, « M. de Montfort ne manquait pas d’y aller tous les jours méditer les mystères des souffrances du Sauveur pour lesquels il avait un attrait tout particulier. »

Depuis lors il ne cessa pas de chercher un lieu propre à son dessein. Il crut l’avoir trouvé près de sa ville natale.

Je cite les paroles du Père de Clorivière : « Ses concitoyens étaient entrés dans ses pieux desseins et chacun d’eux se faisait une joie d’y contribuer selon son pouvoir. L’homme de Dieu avait fait choix, pour planter la croix, d’une éminence qui lui parut très propre pour cela, parce que la croix y eût été aperçue de très loin. Il avait conçu le projet de faire ! Bâtir, de distance en distance, des chapelles ou les images de la Passion devaient être représentées. Déjà le sommet de la butte était aplani, quand survint un ordre du duc de la Trémouille, seigneur de Montfort, qui défendait de poursuivre une entreprise, qui non-seulement eût réveillé la piété dans l’esprit des habitants de la ville, mais encore eût contribué à embellir la ville elle-même, et à la rendre plus florissante par le concours des pèlerins qu’elle y aurait amenés. »

L’intrépide missionnaire que rien ne peut décourager reprit l’exécution de ce projet dans la lande de la Madeleine, en 1709. Il commença par le Calvaire, c’était la station principale, mais ce n’était qu’une station. Le long du sentier qui montait en spirale jusqu’au sommet du Mont Calvaire devait être construit, il est vrai, 15 chapelles dont chacune devait avoir sa cellule et son petit jardin, 4 étaient déjà bâties. Mais c’étaient les chapelles du Rosaire dans lesquelles les Mystères devaient être représentés par des statues de grandeur naturelle. Les chapelles du Chemin de la Croix devaient être placées en dehors de l’enceinte du Calvaire.

Le projet du Père de Montfort est un projet gigantesque. La réalisation ferait du Pèlerinage de Pontchâteau, comme pèlerinage à la Passion, le plus beau des pèlerinages du monde, après celui de Jérusalem. L’on verrait alors affluer les pèlerins dans la lande de la Madeleine, comme à l’époque du Bienheureux, venant non seulement de toute la France, mais de toutes les parties du monde.

Nous en avons le ferme espoir, désormais ce jour tant désiré ne se fera pas longtemps attendre. Encouragés par Mgr l’Evêque de Nantes, les Enfants de Montfort viennent de reprendre l’exécution du plan de leur Père. Le succès en est assuré. Ce n’est pas en vain en effet que l’illustre missionnaire a mis dans la bouche de Jésus ces paroles qui semblent tenir de l’inspiration et qui ont été tant de fois répétées avec enthousiasme par ses chers travailleurs :

Oui, je le veux, il y va de ma gloire,

Et du haut de la Croix

Je chanterai dans ce saint lieu : victoire !

Oui,

Dieu le veut et Montfort est l’écho de sa voix.

Jésus, qui dans la personne de son apôtre a été si profondément humilié en ce lieu, y recevra une glorification en rapport avec ses humiliations. Dieu le veut !

La Béatification de Montfort, ses éclatants miracles opérés dans le monde entier, et surtout les nombreuses et insignes faveurs dont il se plaît à combler chaque jour ceux qui vont le prier à son Calvaire, sont pour nous l’expression de la volonté divine. En prédisant la gloire de cette Œuvre, le Bienheureux a dit : « Il faut d’autant plus de travaux, d’attente, de prières et de croix, que cet œuvre doit être grand. »

Le temps de l’attente est passé, c’est l’heure de nous approprier ce que chantaient nos ancêtres en travaillant sous la direction de l’illustre Missionnaire :

Travaillons tous à ce divin ouvrage,

Dieu nous bénira tous ;

Grands et petits, de tout sexe, de tout âge.

Dès maintenant le concours de tous est assuré à cette grande entreprise appelée à devenir Tune des plus grandes gloires de notre contrée et à être pour nous tous une source de précieuses bénédictions.

L’heureuse nouvelle de la bénédiction de la première pierre du premier monument va être accueillie avec une grande joie par tous les habitants de la contrée.

Cette cérémonie aura lieu le 8 septembre prochain. Elle sera faite par Monseigneur l’Evêque du Cap-Haïtien que Monseigneur l’Evêque de Nantes a délégué à cet effet.

J. Barré.

 

Bénédiction de la première pierre du Prétoire et de la Scala Sancta

La cérémonie de la bénédiction de la première pierre du Prétoire et de la Scala Sancta eut lieu, comme elle avait été annoncée, le 8 septembre 1890. Voici en quels termes l’Espérance du Peuple rend compte de cette cérémonie : « Pour perpétuer le souvenir des merveilles du Calvaire, les Fils de Montfort ont résolu de réaliser dans toute sa magnificence le projet conçu par le Bienheureux. Il s’agit de reproduire dans la lande de la Madeleine, le chemin de la Croix avec la plus grande exactitude : les quatorze stations seront représentées avec les personnages de grandeur naturelle ; la distance qui existe à Jérusalem entre chacune d’elles sera observée autant que possible ; Jérusalem sera pour ainsi dire transportée dans la lande bretonne et les chrétiens auront la consolation de suivre la Voie douloureuse parcourue par le Sauveur.

Ce projet grandiose a reçu un commencement d’exécution et hier 8 septembre, jour de la Nativité de la Vierge, a eu lieu la bénédiction de la première pierre du Prétoire de Jérusalem où Notre-Seigneur comparut devant Pilate. La bénédiction a été faite avec une grande solennité par Mgr Kersuzan, évêque du Cap-Haïtien.

La paroisse de Crossac venue en pèlerinage le matin avec son clergé, sa croix, sa bannière et sa musique instrumentale, assistait à la cérémonie qui eut lieu dans l’après-midi. D’autres pèlerins étaient venus isolément de divers lieux ; Mgr Kersuzan était assisté du R. P. Barré, supérieur des Missionnaires, de M. le Curé de Pontchâteau, de M. le chanoine Brelet, de M. le Curé de Port-au-Prince, de M. le Curé de Férel, de M. le Curé de Campbon, de M. le Curé de Crossac et de nombreux ecclésiastiques. Parmi les laïques on remarquait M. le marquis de Montaigu, M. Corbun de Kérobert, conseiller général, M. du Bois, conseiller d’arrondissement, M. de la Rochefoucauld. M. de Beaudinière, M. Fraboulet, architecte de l’élégante chapelle des Pères, chargé de l’exécution des monuments projetés.

Le R. P. Barré, du haut de l’échafaudage, a exposé l’idée du Bienheureux qu’il se propose de réaliser. Le Prétoire, dit-il, est placé près de la fontaine où se sont opérés tant de prodiges, dans la partie inférieure de la lande ; l’étendue du terrain permettra à des foules immenses d’assister au Saint Sacrifice de la Messe, et le plan doucement incliné rendra facile à tous la vue de l’autel où le prêtre montera, comme au prétoire de Pilate, par vingt-huit marches.

Cet escalier rappellera la Scala Sancta gravie deux fois par Notre-Seigneur. La façade du monument aura 21 mètres de longueur et présentera cinq arcades. Sous l’arcade du milieu sera dressé un autel où sera célébré le Saint Sacrifice : les deux arcades de droite représenteront l’une le Jugement, l’autre le Couronnement d’épines ; les deux arcades de gauche, la Flagellation et l’Ecce-Homo.

Ainsi sera glorifié Notre-Seigneur, ainsi sera rempli le vœu du bienheureux Montfort. Mgr l’Evêque de Nantes encourage les fidèles à entreprendre cette grande œuvre qui sera pour le diocèse une source de grâces et de bénédictions. Le Bienheureux a annoncé lui-même que des faveurs sans nombre récompenseraient les adorateurs de Jésus crucifié :

Oh ! Qu’en ce lieu l’on verra de merveilles !

Que de conversions !

De guérisons, de grâces sans pareilles.

Faisons un calvaire ici,

Faisons un calvaire.

Après l’allocution du R. P. Barré, Mgr Kersuzan a parlé aux pèlerins avec beaucoup de piété et d’onction. Il a développé ce texte de l’apôtre saint Paul : Hoc sentite in vobis quod et in Christo Jesu. Soyez pénétrés au-dedans de vous-mêmes des sentiments qui animent le cœur de Jésus. Or, ces sentiments se résument en un seul : l’amour, et l’amour poussé jusqu’à l’immolation. C’est encore la parole de l’apôtre : « Dilexit me, et tradidit semétIpsum pro me ». Chrétiens, voilà notre modèle. Aimons-nous aussi, et sachons faire pour Dieu tous les sacrifices qu’exige le devoir. Un vil et repoussant égoïste abaisse aujourd’hui les âmes et leur enlève tout ressort.

Dilatons nos cœurs, retrempons à la véritable source l’énergie de notre caractère, et alors nous serons capables de tous les héroïsmes. Aimons Dieu, aimons les hommes, aimons la Sainte Eglise, le chef-d’œuvre de Dieu et la grande patrie des âmes. En assurant ainsi notre sanctification personnelle, nous aurons servi la société de la manière la plus noble et la plus utile. Nous aurons aidé nos frères à parvenir à l’éternelle félicité.

Après cette émouvante instruction, Sa Grandeur a procédé à la bénédiction solennelle de la première pierre du monument. Puis le vénérable prélat, armé d’un marteau orné de rubans pour la circonstance, a frappé sur la première pierre. A sa suite, les nombreux ecclésiastiques et les notables de la contrée ont défilé tour à tour pour donner aux missionnaires et à leur œuvre un témoignage public de leur sympathie.

Avec l’assistance divine le grain de sénevé deviendra, n’en doutons pas, un arbre aux dimensions colossales.

L’exécution du projet du bienheureux Père de Montfort sera, en même temps, la réalisation de la prophétie faite à ce sujet par le saint missionnaire en ce même lieu. Admirable disposition de la divine Providence ! Après deux siècles, l’heure de la justice a enfin sonné, excepté pour quelques âmes d’élite, le P. de Montfort demeurait, pour ainsi parler, sous le poids d’une sorte d’anathème ; mais voilà que la voix infaillible de Léon XIII le place au rang des bienheureux ; et tout aussitôt c’est la réhabilitation publique qui s’affirme, et la justice, pour avoir été tardive, n’en a été que plus complète. Toutefois ce qui achève vraiment ce triomphe, c’est qu’il éclate aux lieux mêmes qui furent le théâtre des humiliations les plus profondes de l’homme de Dieu. Aussi peut-on dire de lui ce qui a été dit de l’étendard de Jeanne d’Arc : Il a été à la peine, il est juste qu’il soit à l’honneur.

Mais l’honneur, pour notre grand Montfort, c’est l’honneur de Dieu, l’honneur de l’Eglise, l’honneur de la famille religieuse qu’il a fondée, et enfin celui de nos populations chrétiennes, qui lui sont, en grande partie, redevables de la conservation de la foi et des bonnes mœurs.

Sous la direction de M. Fraboulet, l’architecte de notre chapelle, et de M. Astruc, entrepreneur, le travail fut mené activement. Le granit était préparé dans plusieurs carrières à la fois, à Nantes, à Bas et à Saint-Lyphard. C’est M. l’Abbé Bertrand, curé de Saint-Lyphard, qui se chargea de nous faire préparer les belles marches de granit bleu de la Scala Sancta et de nous les faire amener par ses paroissiens. Ces chrétiens dévoués acceptèrent avec joie de faire ce travail pour l’amour de Dieu et du Père de Montfort.

Pendant la construction du Prétoire, M. Gabriel Gouraud, rédacteur de l’Espérance du Peuple, vint assister à la fêle de notre Bienheureux. Ce fut pour lui l’occasion d’un nouvel article qui trouve ici sa place : au Calvaire du Bienheureux Montfort : « Je désire que ce lieu, que cette chapelle soit un foyer d’où rayonne continuellement sur toute la contrée et même au loin, la lumière bienfaisante d’une foi vive et d’un ardent amour de Dieu. »

Ainsi s’exprimait, l’année dernière, Mgr l’Evêque de Nantes, dans la chapelle des Pères de la Compagnie de Marie, devant 3.000 pèlerins accourus pour célébrer la fête du bienheureux Montfort.

Le vœu du vénérable prélat s’est accompli cette année, l’empressement des fidèles ne s’est pas manifesté avec moins d’éclat, leur nombre était plus considérable encore.

Au milieu des pèlerins appartenant à toute la contrée voisine, se faisaient remarquer plusieurs paroisses venues processionnellement à la suite de leur clergé.

La paroisse d’Ambon, du diocèse de Vannes, faisait un pèlerinage d’actions de grâces pour remercier le bienheureux Montfort des guérisons obtenues l’année dernière dans la chapelle du Calvaire.

La messe du pèlerinage fut célébrée par M. le Curé de Pontchâteau, et dans l’après-midi les pèlerins se rendirent processionnellement au Calvaire, où M. l’abbé Pellerin, curé d’Herbignac, développa magistralement ces deux points : Le bienheureux Montfort a glorifié la Croix ; la Croix a glorifié le Bienheureux.

La dévotion des populations envers le bon Père Montfort n’attend pas les jours de pèlerinage pour se manifester publiquement. Chaque fois qu’un appel leur est adressé au nom du saint missionnaire, on les voit accourir avec empressement. L’érection du nouveau Chemin de Croix fournit à toutes les paroisses voisines une nouvelle occasion de montrer leur zèle et leur reconnaissance.

Le Calvaire de la Madeleine ne devait pas rester isolé : le bienheureux Montfort se proposait d’établir sur la lande qui l’entoure un Chemin de Croix monumental, destiné à reproduire exactement les différentes scènes de la Passion. Les persécutions dont il fut l’objet ne lui permirent pas de mettre ce projet à exécution.

Mgr Jacquemet, évêque de Nantes, qui avait une âme si vaillante dans un corps si débile, conçut aussi le désir de compléter et d’embellir le Calvaire. Mais cet honneur était réservé à l’un des enfants du Bienheureux, à l’un des héritiers de son zèle infatigable poulie salut des âmes.

Le R. P. Barré, supérieur du séminaire de Pontchâteau, soutenu par les bienveillants encouragements du premier pasteur du diocèse, s’est mis courageusement à l’œuvre et le plan du P. Montfort est en voie d’exécution.

Déjà, sous l’habile direction de M. Fraboulet, architecte de la basilique de Saint-Laurent-sur-Sèvre, s’achève le Prétoire de Pilate sous les arcades duquel seront représentées les premières scènes de la Passion.

En confiant à M. Vallet l’exécution de ce travail considérable, le R. P. Barré a eu le bonheur de rencontrer un de ces « maîtres habiles » auxquels songeait Mgr Jacquemet.

Les fondations du Prétoire et de la Scala Sancta ont été creusées au mois de juillet dernier par les habitants de Saint-Joachim. Les pierres, qui représentent une masse énorme, ont été transportées par les habitants de Pontchâteau, de Saint-Guillaume, de Crossac, de Sainte-Reine, de Missillac, de Saint-Lyphard, de la Chapelle-des-Marais.

La semaine dernière, trois cents hommes de Missillac traçaient à travers la lande une large voie pour le pèlerinage qui doit inaugurer la première station de la Voie Douloureuse. Rien de plus touchant que le spectacle offert par ces braves gens. Ils passent au Calvaire une journée tout entière, commencée par la messe dans la chapelle des Missionnaires et terminée par le salut du Très Saint-Sacrement donné par M. le Curé.

A l’exemple de leurs pères au temps du P. Montfort, ils se délassent du travail par le chant des cantiques et la récitation du chapelet et se contentent du morceau de pain qu’ils ont apporté le matin et de l’eau qu’ils puisent à la fontaine de la Madeleine. Travailleurs volontaires et désintéressés, ils abandonnent leurs travaux et donnent généreusement la fatigue de leurs bras et la sueur de leurs fronts pour l’amour de Dieu et du P. Montfort.

Le dévouement est si grand dans toute la contrée que les femmes se plaignent que leur concours n’ait pas été accepté jusqu’ici. Que ces généreuses chrétiennes se rassurent, le moment viendra bientôt où les femmes aussi pourront apporter au Calvaire du Bienheureux leur pierre ou leur charge de terre. L’œuvre entreprise est assez considérable pour faire place à tous les dévouements.

Ceux que l’éloignement empêche de se joindre aux travailleurs, trouveront une autre façon de contribuer à l’exécution d’un plan qui doit glorifier l’Apôtre de nos provinces de l’Ouest, aux lieux mêmes où il fut si cruellement humilié.

 

Au Calvaire du Bienheureux

« Je désire que ce lieu, que cette chapelle soit un foyer d’où rayonne continuellement sur toute la contrée et même au loin, la lumière bienfaisante d’une foi vive et d’un ardent amour de Dieu. »

Ainsi s’exprimait, l’année dernière, Mgr l’Evêque de Nantes, dans la chapelle des Pères de la Compagnie de Marie, devant 3.000 pèlerins accourus pour célébrer la fête du bienheureux Montfort.

Le vœu du vénérable prélat s’est accompli cette année, l’empressement des fidèles ne s’est pas manifesté avec moins d’éclat, leur nombre était plus considérable encore.

Au milieu des pèlerins appartenant à toute la contrée voisine, se faisaient remarquer plusieurs paroisses venues processionnellement à la suite de leur clergé.

La paroisse d’Ambon, du diocèse de Vannes, faisait un pèlerinage d’actions de grâces pour remercier le bienheureux Montfort des guérisons obtenues l’année dernière dans la chapelle du Calvaire.

La messe du pèlerinage fut célébrée par M. le Curé de Pontchâteau, et dans l’après-midi les pèlerins se rendirent processionnellement au Calvaire, où M. l’abbé Pellerin, curé d’Herbignac, développa magistralement ces deux points : Le bienheureux Montfort a glorifié la Croix ; la Croix a glorifié le Bienheureux.

La dévotion des populations envers le bon Père Montfort n’attend pas les jours de pèlerinage pour se manifester publiquement. Chaque fois qu’un appel leur est adressé au nom du saint missionnaire, on les voit accourir avec empressement. L’érection du nouveau Chemin de Croix fournit à toutes les paroisses voisines une nouvelle occasion de montrer leur zèle et leur reconnaissance.

Le Calvaire de la Madeleine ne devait pas rester isolé : le bienheureux Montfort se proposait d’établir sur la lande qui l’entoure un Chemin de Croix monumental, destiné à reproduire exactement les différentes scènes de la Passion. Les persécutions dont il fut l’objet ne lui permirent pas de mettre ce projet à exécution.

Mgr Jacquemet, évêque de Nantes, qui avait une âme si vaillante dans un corps si débile, conçut aussi le désir de compléter et d’embellir le Calvaire. Mais cet honneur était réservé à l’un des enfants du Bienheureux, à l’un des héritiers de son zèle infatigable poulie salut des âmes.

Le R. P. Barré, supérieur du séminaire de Pontchâteau, soutenu par les bienveillants encouragements du premier pasteur du diocèse, s’est mis courageusement à l’œuvre et le plan du P. Montfort est en voie d’exécution.

Déjà, sous l’habile direction de M. Fraboulet, architecte de la basilique de Saint-Laurent-sur-Sèvre, s’achève le Prétoire de Pilate sous les arcades duquel seront représentées les premières scènes de la Passion.

En confiant à M. Vallet l’exécution de ce travail considérable, le R. P. Barré a eu le bonheur de rencontrer un de ces « maîtres habiles » auxquels songeait Mgr Jacquemet.

Les fondations du Prétoire et de la Scala Sancta ont été creusées au mois de juillet dernier par les habitants de Saint-Joachim. Les pierres, qui représentent une masse énorme, ont été transportées par les habitants de Pontchâteau, de Saint-Guillaume, de Crossac, de Sainte-Reine, de Missillac, de Saint-Lyphard, de la Chapelle-des-Marais.

La semaine dernière, trois cents hommes de Missillac traçaient à travers la lande une large voie pour le pèlerinage qui doit inaugurer la première station de la Voie Douloureuse. Rien de plus touchant que le spectacle offert par ces braves gens. Ils passent au Calvaire une journée tout entière, commencée par la messe dans la chapelle des Missionnaires et terminée par le salut du Très Saint-Sacrement donné par M. le Curé.

A l’exemple de leurs pères au temps du P. Montfort, ils se délassent du travail par le chant des cantiques et la récitation du chapelet et se contentent du morceau de pain qu’ils ont apporté le matin et de l’eau qu’ils puisent à la fontaine de la Madeleine. Travailleurs volontaires et désintéressés, ils abandonnent leurs travaux et donnent généreusement la fatigue de leurs bras et la sueur de leurs fronts pour l’amour de Dieu et du P. Montfort.

Le dévouement est si grand dans toute la contrée que les femmes se plaignent que leur concours n’ait pas été accepté jusqu’ici. Que ces généreuses chrétiennes se rassurent, le moment viendra bientôt où les femmes aussi pourront apporter au Calvaire du Bienheureux leur pierre ou leur charge de terre. L’œuvre entreprise est assez considérable pour faire place à tous les dévouements.

Ceux que l’éloignement empêche de se joindre aux travailleurs, trouveront une autre façon de contribuer à l’exécution d’un plan qui doit glorifier l’Apôtre de nos provinces de l’Ouest, aux lieux mêmes où il fut si cruellement humilié.

Les scènes du Prétoire

Pendant que M. Fraboulet construisait le Prétoire, les artistes nantais préparaient les scènes qui devaient en faire l’ornement. M. Vallet travaillait au groupe de la Flagellation et M. Potet aux statues qui devaient être placées au-dessus du monument. Voici les articles publiés au sujet de ces divers travaux d’art.

La flagellation

Tandis que l’on presse à Pontchâteau l’achèvement du Prétoire, M. Vallet donne la dernière main à l’une des scènes qui doivent le décorer. La Flagellation, telle que la représente le statuaire nantais, est un drame saisissant destiné à produire l’impression la plus salutaire.

Au premier rang des nombreux visiteurs qui ont voulu voir, même avant son entier achèvement, la nouvelle œuvre de M. Vallet, nous devons signaler Monseigneur l’Evêque de Nantes. Sa Grandeur, complètement satisfaite, n’a pas épargné à l’habile imagier les félicitations et les éloges.

Ce bas-relief monumental comprend seize personnages, tous de grandeur naturelle. Le Christ a la taille légendaire de 1 mètre 84 et cependant nous n’avons sous les yeux qu’une partie du tableau. La scène terrestre doit être complétée par une scène céleste, dont l’importance sera plus considérable encore.

Bornons-nous à dire un mot de la partie achevée. Elle est grandiose et magistralement exécutée.

Au premier plan, la divine Victime sur laquelle trois soldats romains transformés en bourreaux assouvissent leur rage impie. En arrière, une troupe de curieux, pharisiens, scribes, commerçants, et trois femmes portant des enfants dans leurs bras. Hélas ! Quand il s’agit de satisfaire une curiosité cruelle, on voit toujours des femmes. La guillotine du Bouffay avait son cortège de tricoteuses et tout dernièrement encore, quand des milliers de personnes passaient la nuit sur la place Viarmes dans l’attente d’une exécution capitale, les femmes n’étaient ni les moins nombreuses ni les moins empressées.

Ces Juifs qui se repaissent des souffrances de Jésus portent sur leur visage le reflet des passions qui les animent.

L’attitude du premier dénote l’orgueil que les leçons du Christ ont froissé. Cet autre dont les doigts crochus personnifient la rapacité et l’avarice est sans doute un de ces vendeurs impies que Jésus chassa du Temple. Celui-ci est un débauché. Ce vieillard édenté, qui a déjà un pied dans la tombe, ricane ; il s’applaudit des humiliations et des souffrances de Celui qui osait se dire le Fils de Dieu.

L’expression de ces physionomies est saisissante ; c’est bien le type juif : les bourreaux, au contraire, offrent le type romain.

Ceux-ci ont été choisis parmi les plus vigoureux de la cohorte ; les muscles énergiquement accusés indiquent une force peu ordinaire. Deux d’entre-eux frappent avec des lanières et le troisième avec des verges. Ses coups ont été si violents que son faisceau de verges s’est détaché. Le soldat baisse un genou en terre, répare l’accident en écoutant les conseils que lui adresse un des assistants.

Jésus est grand, il est fort : il lui reste assez de vigueur pour rompre ses liens et se débarrasser de ses bourreaux. Mais, victime volontaire, il veut souffrir, il veut verser son sang jusqu’à la dernière goutte pour relever l’homme déchu. D’un côté, résignation et douceur ; de l’autre, fureur bestiale. Quel contraste !

Tous les personnages sont vivants et vigoureusement traités ; on sent que la structure du corps humain n’a aucun secret pour l’artiste. Les costumes sont d’une exactitude rigoureuse et la colonne a les dimensions et la forme de celle du Prétoire. On sait, du reste, que les draperies et les vêtements, pierre d’achoppement pour tant de sculpteurs de mérite, sont le triomphe de M. Vallet.

La Flagellation (second article)

A l’occasion d’une précédente exposition, un de nos collaborateurs écrivait que M. Vallet est dans toute la plénitude de son talent. Sa nouvelle œuvre montre bien que le talent de notre compatriote progresse constamment. C’est une page éloquente qui donne une idée de ce que sera, après son achèvement complet, la Voie douloureuse de Pontchâteau.

Pour être un bon sculpteur, disait Chapu, il faut être mouleur, charpentier, menuisier et serrurier.

Notre honorable compatriote réunit-il toutes ces qualités ? Nous l’ignorons ; il est du moins ingénieur et mécanicien. Son atelier, l’un des plus importants qui existent, est aussi le mieux outillé. Les statues s’y comptent par centaines et d’innombrables bas-reliefs tapissent les murailles. Un outillage perfectionné — de l’invention de M. Vallet — simplifie le travail en réduisant les frais. Grâce à un procédé très ingénieux, les ouvrages les plus considérables sont transportés en quelques minutes du fond de l’atelier à la sortie.

Après avoir examiné le bas-relief de Pontchâteau, Monseigneur l’Evêque a voulu visiter l’atelier, dont l’installation et l’outillage l’ont vivement intéressé.

Ils intéresseront aussi nos lecteurs qui ne laisseront pas partir la Flagellation sans visiter ce beau spécimen de sculpture religieuse.

Quelques semaines après ce premier article, « l’Espérance du Peuple » en publiait un second.

La Flagellation

C’est au milieu de la semaine que le bas-relief de M. Vallet part pour Pontchâteau. Ceux de nos lecteurs qui désirent le voir feront bien de se hâter.

Ainsi que nous l’avons dit, l’œuvre du sculpteur nantais comporte deux parties ; une scène terrestre, une scène céleste. Nous avons décrit la première. La seconde, à laquelle l’artiste met la dernière main, est plus idéale, plus poétique que la première. Elle représente l’émotion produite par la Passion du Christ au milieu des milices célestes.

Trois anges planant dans l’espace établissent une sorte de transition entre la terre et le ciel. Ils contemplent les bourreaux, exécutant les ordres barbares du gouverneur romain ; leurs visages reflètent une douloureuse compassion. Le premier étend la main droite pour arrêter le bras du bourreau qui va frapper, tandis que de la main gauche il essaie de protéger la divine Victime. N’est-ce pas un mouvement instinctif? Ce détail peu important en apparence nous prouve que chez M. Vallet l’étude du modelé n’exclut pas l’observation attentive de la nature. Les deux autres Anges ont vu les lanières s’abattre sur les épaules du Fils de Dieu, enlever les lambeaux de sa chair et faire jaillir son sang : ils sont abîmés dans la douleur.

Plus haut nous apparaît la Cour céleste dans une enceinte de légers nuages. Dieu le Père est assis sur un trône où l’on remarque vides les places des deux autres personnes de la Trinité. L’Esprit-Saint est représenté sous la forme d’une colombe, et Dieu le Fils est sur la terre livré aux humiliantes tortures qui auront pour dénouement le supplice du Calvaire.

Autour du trône se pressent d’innombrables multitudes d’anges. Ceux du premier plan supplient l’Eternel de délivrer son Fils et attendent l’ordre de châtier les bourreaux. Quand Judas pénétra dans le jardin des Olives, à la tête d’une bande soudoyée par les juifs, Pierre, tirant son épée, en frappa le serviteur du Grand Prêtre. Jésus lui dit : Remettez votre épée dans le fourreau. Si je priais mon Père, il m’enverrait plus de douze légions d’anges. Mais comment s’accompliraient les Ecritures qui ont annoncé toutes ces choses.

Dieu le Père écoute impassible les supplications des Esprits célestes; son œil plonge dans l’immensité, suivant le déroulement des siècles, et contemple les miracles d’héroïsme et de vertu qu’opérera jusqu’à la fin Ides temps la vertu toute puissante du sang de Jésus, Christ.

Comment s’accompliront les Ecritures ? Dieu refuse le faire le signe qu’attendent les Anges, il laisse s’accomplir les tortures de la Voie douloureuse et du Calvaire, Il veut racheter les hommes même, en livrant son Fils à la mort ignominieuse de la croix. Cette scène grandiose présentait des difficultés sérieuses, dont l’artiste a heureusement triomphé. Malgré la variété des attitudes, l’harmonie de l’ensemble est parfaite.

La scène céleste est bien le complément de cette scène terrestre que Mgr le Coq apprécie en ces termes : « Ce groupe de la Flagellation, vrai chef-d’œuvre d’un artiste nantais ».

Nous aurions mauvaise grâce de rien ajouter après un éloge aussi flatteur et aussi autorisé.

 

Au Calvaire de Pontchâteau

Dans un voyage que nous faisions ces jours derniers à Pontchâteau, nous avons vu l’heureux commencement de la grande œuvre entreprise par le R. Père Barré, supérieur des Missionnaires du Calvaire.

A environ 200 mètres du Calvaire, près de la source miraculeuse, s’élève un magnifique monument d’ordre composite, qui atteint jusqu’à 16 mètres de hauteur ; le soubassement  de forme rectangulaire a environ 30 mètres de longueur sur 7 de largeur. Ce monument représente le Prétoire dans lequel fut jugé le Christ. On y monte par deux larges escaliers qui donnent accès à un vestibule diptère, de mêmes dimensions que le soubassement ; l’escalier principal a 5 mètres de largeur. C’est la Scala Sancta qui rappelle celui que descendit le Christ condamné se rendant au Calvaire. On monte par 28 degrés à l’arcade principale qui supporte un fronton sur lequel sont sculptées en relief les armoiries de la Communauté ; une couronne d’épines dans laquelle sont artistement entrelacés le fouet et le roseau.

Un autel sera dressé sous ce péristyle, de chaque côté duquel s’élèvent quatre arcades contiguës et de plein-centre s’appuyant sur des pieds droits décorés de colonnes d’ordre corinthien, supportant l’entablement. Ces colonnes sont surmontées de huit magnifiques chapiteaux.

La sculpture en est remarquable ; chaque clef voussoir est revêtue d’une acanthe d’un galbe souple et énergique. Chacune de ces arcades, de 4 mètres de diamètre, est surmontée de voûtes cylindriques ou coupoles renforcées de 4 arcs-doubleaux dont les huit nervures viennent s’amortir sur des culots-consoles sculptés dans le même brio que les ornements précédents. Les bernes divergentes de ces voûtes à compartiments dont la douelle est enrichie de peintures et de sculptures donnent naissance, à leur point d’intersection, à 5 clefs de voûte pendantes de style néo-grec ; elles sont ornées de cul-de-lampe sur lesquels sont sculptées les armes du Pape, de différents évêques et de la communauté. Chaque arcade a une contre-arcade murée, destinée à recevoir des bas-reliefs représentant : le jugement, la flagellation, le couronnement d’épines et l’Ecce Homo. Sur la frise de l’entablement sont gravés ces mots en regard avec chaque sujet :

Apprehendit Pilatus Jesum, Et flagellavit. Pectentes coronam de spinis. Imposuerunt capti ejus. Tradidit ut crucifigeretur.

La corniche de couronnement supporte une balustrade à jour qui termine le monument et est d’un très bel effet.

Le plan de ce magnifique monument est dû à un de nos architectes distingués. M. Fraboulet ; nous avions depuis longtemps apprécié cet habile architecte, nous le félicitons de nouveau d’avoir fait une innovation dans ce genre religieux en sacrifiant le style romain dont on abuse tous les jours, et d’avoir su cependant donner un cachet en même temps religieux et poétique à ce monument qui rappelle tant soit peu les temples grecs ou romains.

  1. Astruc, de Pontchâteau, à qui fut confiée l’exécution de cet important travail, mérite aussi tous nos éloges pour le soin qu’il y a apporté.

Au reste, rien ne saurait mieux caractériser l’art religieux et expliquer d’une manière plus vivante les mystères de la Passion que les Anges qui couronnent l’édifice. Leur attitude, leurs gestes, leur expression expriment parfaitement le sentiment de la douleur.

Le premier à gauche, le regard fixé dans l’infini, enveloppe d’une main le bois de la lance dans les plis de son manteau, tandis que de l’autre, il la tient serrée contre lui. Le second semble accablé sous le poids de l’ignominie que dut ressentir le Christ en se voyant dépouillé de ses vêtements, pour subir le supplice de la flagellation dont l’ange porte les instruments. Avec quelle hardiesse l’artiste a gravé ce regard de compassion que jette ce séraphin sur la couronne d’épines qu’il tient si pieusement de ses deux mains. Rien n’est plus simple, plus expressif que cet ange qui, s’abandonnant tout entier à sa douleur, regarde sans les voir, les yeux voilés par les pleurs, les clous et le marteau qu’il tient à la main. Excellent d’allure celui qui, détournant les regards du  vase  d’amertume qu’il semble vouloir éloignerai enveloppe dans les plis de son châle le bois de la lance auquel est fixée l’éponge. On se sent pénétré de douleur à la vue de l’abattement de cet autre qui drape comme d’un suaire, dans les longs plis de son long manteau, cette croix en laquelle il cherche l’appui qui lui est nécessaire dans sa douleur; de sa main gauche, qu’il laisse retomber, s’échappe l’écriteau que dans leur haine dérisoire les juifs apposèrent au haut de cette croix.

Les anges, au nombre de six, de grandeur naturelle, ainsi que l’ornementation sculpturale de ce monument, sont l’œuvre de M. Potet, artiste consciencieux, dont le talent seul fait la réputation.

Le Christ du Bienheureux de Montfort

Nous avons le bonheur de posséder au Calvaire le Christ que le Bienheureux avait placé sur la principale croix. Je demandai à Monseigneur à le faire porter triomphalement par les hommes le jour de la bénédiction du Prétoire. — « C’est une excellente idée, me répondit Sa Grandeur, cette cérémonie sera d’un grand effet et nous attirera beaucoup de monde. »

Pour la préparer, le Révérend Père Grolleau publia l’article suivant dans la Semaine religieuse de Nantes.

Le Christ du B. Montfort au Calvaire de Pontchâteau

Nous avons annoncé déjà qu’on préparait, pour le 24 juin, une grande fête au Calvaire de Pontchâteau, et qu’on devait y porter en triomphe un Christ, le Christ du bienheureux Père de Montfort.

Nous croyons être agréable à nos lecteurs en faisant passer sous leurs yeux les différents souvenirs qui se rattachent à cette relique insigne.

Ceux d’entre eux, et le nombre en est grand, qui comptent assister à cette belle manifestation religieuse, présidée par Mgr l’Evêque de Nantes, y trouveront un aliment à leur piété.

Le Christ, de grandeur naturelle, sans être une œuvre d’art, ne manque pas d’expression, et cette expression c’est celle de la bonté et de la miséricorde infinies, qu’on lit dans tous les traits, et que disent aussi les bras largement étendus.

On sait que l’hérésie jansénienne s’appliquait à donner à l’image du Rédempteur une expression toute différente.

Nous sommes en 1707, en pleine lutte du jansénisme contre l’Église.

Montfort, encore au début de sa vie apostolique, fait partie, à Saint-Brieuc, d’une compagnie de missionnaires qui ne semble pas avoir résisté suffisamment aux influences de la secte. Celui qui a reçu ordre du Souverain Pontife lui-même, de courir partout sus à l’affreuse hérésie, ne restera pas longtemps dans cette société. Il en sera bientôt exclu sous un prétexte futile.

Or, la commande du Christ dont nous parlons, avait été faite à un artiste de la ville, par cette Compagnie elle-même. On a dit que Montfort, artiste lui aussi avait mis la dernière main à celte œuvre.

Ce qui est au moins hors de doute, c’est que le sculpteur de Saint-Brieuc avait travaillé sous son inspiration.

Les mêmes raisons qui amenèrent l’exclusion de Montfort de la Société, firent que celle-ci refusa, presque en même temps, le travail qu’elle avait commandé.

Montfort fait une quête dans la ville et réunit 80 livres qui, selon l’intention des pieux donateurs, le rendent possesseur du Christ rejeté.

Quelques semaines après, le saint missionnaire était obligé de quitter le diocèse de Saint-Brieuc. Son Christ l’accompagnait. Ce n’est que le commencement des exils et des proscriptions que doivent subir ensemble le maître et le serviteur, en attendant le triomphe.

Vers la fin de la même année 1707, le vaillant apôtre évangélisa sa ville natale, Montfort, au diocèse de Saint-Malo.

Il croit le moment venu d’exécuter le monument qu’il a conçu, en l’honneur de Jésus crucifié, pendant son séjour au Mont-Valérien.

Les travaux sont, un moment, poussés avec vigueur, mais bientôt interrompus, avant que s’élève la croix d’où son Christ eût dominé l’humble cité qui a vu naître notre Bienheureux. Les mêmes influences qui l’ont éloigné du diocèse de Saint-Brieuc ne lui permettent pas de rester plus longtemps dans le diocèse de Saint-Malo ; et il en sort avec son Christ, dont sa ville natale elle-même n’a pas voulu.

Une année s’écoule encore. C’est le diocèse de Nantes qui est le théâtre des missions de Montfort. Nulle part, sa voix ne trouve plus d’écho qu’à Pontchâteau. C’est cette voix qui assemble et qui anime, sur la lande déserte de la Madeleine, ces milliers d’ouvriers volontaires, pour accomplir le travail immense que l’on sait. Montfort est là, mais il y est avec son Christ. Dès le commencement des travaux, il l’a fait placer dans une grotte souterraine, où on ne le voit qu’à la lueur d’une faible lampe. Chaque soir, après les rudes fatigues de la journée, la grande récompense pour les pieux travailleurs, est de pouvoir s’agenouiller, les uns après les autres, devant la pieuse image, dont la seule vue fait naître les sentiments les meilleurs et couler bien des larmes.

Cependant le jour est venu, où le Christ apparaît sur la croix monumentale élevée au-dessus de la sainte montagne, d’où elle domine toute la contrée. On est à la veille de cette grande fête, préparée de longue main par le saint missionnaire, et à laquelle accourent de toutes parts des foules qui glorifieront, qui acclameront son Christ, (l’est à cette heure-là même que, d’après un ordre arraché à la Cour par les jansénistes, défense est faite à Montfort de bénir sou Calvaire. Ce n’est pas assez. Quelques jours après, ordre était donné de le détruire tout entier.

Il faut recourir à la force armée.

Toute une compagnie de soldats entoure la sainte montagne. On a réquisitionné dans les alentours tous les hommes valides.

Ce que l’on demande à ces braves gens c’est de renverser ce que leurs mains pieuses-ont édifié avec tant d’ardeur.

Ils ne s’y décideront jamais. Pendant trois jours, injures, menaces, mauvais traitements même sont employés en pure perte. C’est alors que le commandant s’avise d’un stratagème. Il ordonne aux soldats de scier le pied de la croix. Le Christ vénéré va être brisé dans la chute. C’est alors que les bons paysans s’offrent pour le descendre eux-mêmes. Alors aussi a lieu la scène la plus touchante.

Pendant que les uns remplissent pieusement l’office de Joseph et de Nicodème, tous les autres sont à genoux, prosternés sur la lande, la plupart fondant en larmes. Le commandant lui-même ne peut maîtriser son émotion. « Jamais, dit-il, on ne vit représentation plus vraie de la grande scène du Calvaire ».

Peu de temps après on ordonne au saint missionnaire, à qui tout ministère est interdit dans le diocèse de Nantes, de faire venir de Pontchâteau, où on les a déposés chez un saint prêtre, M. de la Carrière, son Christ et ses autres statues du Calvaire. Sans doute, on voulait lui ôter tout prétexte de reparaître dans la contrée.

Montfort, toujours obéissant, charge de la commission son frère Nicolas, et lui remet une lettre pour M. de la Carrière. Il y dit formellement, avec l’assurance du prophète, que si l’obéissance exige que son Christ soit transporté à Nantes, ce ne sera que pour retourner avec plus de gloire au Calvaire, lorsque la chapelle sera bâtie.

Toutefois, M. de la Carrière ne se rendit pas aux instances de cette lettre. L’homme de Dieu dut venir lui-même chercher son Christ, quatre ans après, en octobre 1714. Il le fit transporter avec les autres statues, en charrette, jusqu’au bord de la Loire. C’est là que, ne pouvant se faire aider par les bateliers qui ne lui répondaient que par des injures et des railleries, on le vit seul, dans un marais où il y avait de l’eau et de la boue jusqu’à mi-jambe, porter, sur ses épaules, jusqu’à la barque, son pieux fardeau.

A Nantes, Montfort fait déposer son Christ dans sa chapelle de Notre-Dame du Calvaire, aux Incurables. Il y est entouré de la vénération des fidèles ; mais ce n’est pas la glorification prédite et qui l’attend.

Une quinzaine d’années plus tard, à la suite d’une mission donnée à Saint-Similien, le Père Mulot, premier successeur de Montfort, obtient d’emporter son Christ à Saint-Laurent-sur-Sèvre.

Vingt ans après, les fils de Montfort viennent donner une mission à Pontchâteau, ils entreprennent la restauration de l’œuvre de leur Père. Le Père Mulot y trouve dans la population le même élan qu’y avait trouvé Montfort lui-même. Mgr de la Muzanchère, aux applaudissements de tous, ordonne le transfert des statues de Sainte Madeleine et des deux Larrons, pour l’ornement du Calvaire restauré. Bien plus, d’après ses intentions les missionnaires doivent avoir là une résidence. La chapelle qu’ils doivent desservir est déjà construite au pied du Calvaire.

Il semblerait un moment que l’heure de la glorification prédite est venue. Mais non ! La secte jansénienne n’a point désarmé. Elle poursuit de sa haine les fils, comme elle a poursuivi le Père, et les force bientôt à s’éloigner.

Descendues dans la chapelle du Calvaire, les statues deviennent la proie des flammes en quatre-vingt-treize. Le Christ seul est sauvé à Saint-Laurent. Enfin, en 1821, M. Gouray, curé de Pontchâteau, entreprend et mène à fin, avec un zèle admirable, une seconde restauration du Calvaire du bienheureux Montfort. A sa prière le R. P. Deshayes, supérieur général des Communautés de Saint-Laurent, consent à ce que le précieux Christ aille y reprendre sa place.

Prévoyait-il que les temps approchaient où les enfants de Montfort allaient définitivement être commis à sa garde. C’est en 1866 que Mgr Jacquemet fonda au Calvaire une résidence de Pères de la Compagnie de Marie. Des circonstances spéciales en font bientôt un établissement considérable.

Montfort a non seulement là ses fils, mais aussi ses Filles de la Sagesse.

Le jour à lui où le serviteur de Dieu a été placé sur les autels. De tous côtés, des fêtes solennelles ont lieu en son honneur.

Mais Monseigneur l’Evêque de Nantes, dont la protection et la bienveillance sont depuis si longtemps déjà acquises à la double famille du Bienheureux, a voulu que nulle part, s’il était possible, le nom de Montfort ne fut plus acclamé, plus glorifié, qu’au pied de ce Calvaire, où il avait été abreuvé de tant d’humiliations.

Le souvenir des fêtes tout à la fois si pieuses et si grandioses de 1888 est encore présent. La journée du 24 juin les continuera.

Avec quelle joie, du haut du ciel, le bienheureux de Montfort verra le commencement de la glorification de son Christ, produite pour lui avec tant d’assurance.

Puissent des projets, hardis sans doute, mais qui ne peuvent manquer de réussir, encouragés et bénis par l’autorité épiscopale, bénis aussi, du haut du ciel, par Montfort, se réaliser bientôt ; et cette glorification sera complète.

L. GROLLEAU.

 

Le Prétoire et la Scala

Après l’article sur le Christ du Bienheureux de Montfort, la Semaine religieuse de Nantes en publia un second sur le Prétoire et la Scala Sancta. Nous allons le reproduire.

Au Calvaire de Pontchâteau – Le Prétoire et la Scala

La soirée de la fête du 24 Juin, au Calvaire de Pontchâteau, verra, nous l’avons dit, le triomphe du Christ du B. Montfort, dont nous avons parlé dans notre dernier numéro.

La matinée du même jour sera remplie par la bénédiction solennelle d’un nouveau monument que nous devons faire connaître à nos lecteurs.

Le Prétoire de Pilate fut, on le sait, pour N.-S. J.-C, la première station de sa voie douloureuse. C’est là qu’il fut interrogé, puis flagellé, couronné d’épines, et condamné à mort. C’est là que le gouverneur romain le montra au peuple en disant : Voilà l’homme, Ecce Homo.

Le nouveau monument, construit pour représenter le Prétoire de Pilate, s’élève au bas de la lande de la Madeleine, non loin de la fontaine bien connue des pèlerins.

La distance qui le sépare du Calvaire est la même qui se trouve à Jérusalem, entre les ruines de l’ancien Prétoire et le Golgotha.

La façade, en style grec, se compose de cinq grandes arcades de six mètres d’élévation et présente un aspect vraiment imposant. Le toit forme une terrasse entourée d’une balustrade du plus bel effet. Au-dessus de cette balustrade et sur chacun des piliers des arcades, six anges présentent les divers attributs de la Passion.

La croix domine tout, sur un léger fronton ; et dans le tympan de ce fronton est sculptée la couronne d’épines avec le roseau et les fouets.

Dans l’arcade du milieu, ou plutôt, sous la coupole qui y correspond, est placé l’autel du pèlerinage, dans des conditions telles qu’en supposant les plus grandes foules, tous pourront suivre des yeux les cérémonies de la sainte messe.

Sous les quatre autres coupoles, doivent être représentées en groupes sculptés, de grandeur naturelle, les grandes scènes dont nous avons parlé plus haut : l’interrogatoire, la flagellation, le couronnement d’épines, la condamnation à mort. Le jour de la fête, on ne pourra voir que le groupe de la flagellation.

La Scala Sancta véritable n’est autre que l’escalier qui donnait accès au Prétoire de Pilate. II se composait de vingt-huit marches, toutes conservées à Rome précieusement. N.-S. les monta pour être jugé. Il les descendit pour aller au Calvaire.

L’escalier monumental qui monte au nouveau Prétoire compte aussi vingt-huit marches, en beau granit bleu, et auxquelles seront attachées les mêmes indulgences qu’on peut gagner à Rome en montant à genoux les degrés de la véritable Scala Sancta.

Tel est le monument, unique en son genre, croyons-nous, qui, dans la matinée du 24 Juin, recevra une consécration solennelle des mains de Sa Grandeur Monseigneur l’Evêque de Nantes, avant qu’il y célèbre lui-même les saints mystères.

Ce n’est, on le voit, que le commencement d’exécution d’un vaste plan, qui remonte au Bienheureux Montfort lui-même.

On verra marqué, par de simples croix, l’emplacement des autres monuments qui, selon sa parole prophétique, doivent faire de la lande de la Madeleine une autre Jérusalem, où viendront, en foule, ceux qui ne peuvent traverser les mers, pour faire le pèlerinage des Saints Lieux.

On sait quel élan et quelle générosité trouva Montfort, dans cette contrée, chez les ancêtres. On croit pouvoir compter sur le même élan et la même générosité, chez les descendants, qu’il n’a jamais cessé de protéger.

 

Une quinzaine de jours avant la Bénédiction du Prétoire et l’Inauguration de la Scala Sancta, Monseigneur l’Evêque de Nantes adressa la Lettre suivante au Clergé et aux Fidèles de son Diocèse.

Lettre circulaire de Monseigneur l’Évêque de Nantes annonçant un nouveau pèlerinage au Calvaire de Pontchâteau

† Jules-François Lecoq,

par la miséricorde de Dieu et la grâce du Saint-Siège Apostolique,

Evêque de Nantes, assistant au trône pontifical, comte romain.

Au Clergé et aux Fidèles de notre Diocèse,

Salut et Bénédiction en Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Le Calvaire de Pontchâteau, Nos Très Chers Frères, ne vous est pas inconnu, Plus d’une fois sa touchante et dramatique histoire vous a été racontée. Dans le cours de son existence, qui ne compte pas encore deux siècles, que d’étonnants contrastes !

Une première fois il se dresse majestueusement aux applaudissements d’une foule ravie ; bientôt après, au milieu de la désolation universelle, il est violemment renversé. Dans la suite, comme dès son début, il aura ses heures de joie et ses heures de deuil, ses jours d’humiliation et ses jours de gloire. C’est l’un de ces jours sereins et radieux, qui, nous l’espérons, va bientôt se lever de nouveau sur la Sainte colline. La Sainte colline ! Qu’elle mérite bien ce nom ! Sainte en effet dans son principe générateur, sainte dans la matière même dont elle fut formée, sainte dans sa sublime destination. Ce n’est pas aux forces de la nature que nous la devons, mais bien au génie inspiré et prodigieusement fécond du Bienheureux Louis-Marie de Montfort. De sa parole ardente et vive comme la flamme, il sut électriser les populations d’alentour. A son appel, toutes se levèrent et accoururent au lieu indiqué. Qu’il fut beau le spectacle de ces vaillants chrétiens groupés, en légions pacifiques, autour de l’intrépide Missionnaire, pour le seconder dans l’accomplissement de son gigantesque dessein ! Avec quel élan on se mit à l’œuvre ! Aucun obstacle ne parut insurmontable. Aucune fatigue ne sembla trop pénible. Du matin au soir, sous la pluie, sous les frimas, au bruit de l’orage et parmi les rudes assauts de la tempête, on travaillait sans relâche, on priait sans cesse, on chantait toujours ; et les anges écoutaient, et la colline, couches par couches, s’élevait ; mais chacune de ces assises était successivement et abondamment trempée de cette sueur de bon ouvrier que Dieu, notre commun et tendre père, ne voit jamais couler sans en être ému, et qu’il place, dans son estime, immédiatement après le sang héroïque versé par le martyr et le soldat pour la défense de la foi et de la patrie.

La voilà maintenant debout, cette colline tant désirée ! De tous les points du large horizon qui l’entoure on peut aisément l’apercevoir. C’est le magnifique piédestal sur lequel doit bientôt apparaître la croix !

Ce coin de terre, jadis obscur, sera désormais célèbre. Il n’a à redouter ni l’indifférence, ni l’oubli. Tout doit changer à ses côtés : les institutions, les idées et les mœurs. Il n’en restera pas moins un lieu manifestement favorisé du ciel. Le peuple chrétien l’entourera constamment de sa vénération. Des multitudes d’âmes sont venues y prier avec ferveur, surtout aux époques les plus sinistres et les plus douloureuses ; et de nos jours, N. T. C. F., si la béatification du Père de Montfort a pour jamais illustré son tombeau, n’a-t-elle pas aussi fait briller d’un plus vif éclat son grand et immortel calvaire ? Ah! Son calvaire ! Comme il l’aima! Il ‘aime toujours. Pourrait-on croire que du haut du ciel, il ne regarde pas d’un œil de complaisance, tout ce qui se fait encore pour réaliser pleinement son idéal et compléter une œuvre si chère à son cœur ? Oui, c’est avec une sorte d’allégresse que du sein même de l’éternel bonheur, il contemple et cette Scala Sancta, monument grandiose, d’une si noble architecture ; et ce groupe de la flagellation, vrai chef-d’œuvre d’un artiste nantais, et ces anges de la passion, d’une attitude et d’une physionomie si expressive ; et enfin cette voie, souvenir de la voie douloureuse suivie par Notre-Seigneur allant du Prétoire au Golgotha, mais qui, transfigurée par la loi et l’amour, va devenir une voie triomphale.

Vous viendrez aussi nombreux que possible, N. T. C. F., inaugurer solennellement avec nous toutes ces pieuses merveilles. Ensemble nous parcourrons les diverses stations où Jésus eut à subir quelque nouvel outrage ou quelque nouveau tourment, en se rendant au lieu de son supplice : nous nous croirons à Jérusalem, pour y compatir, avec la Très Sainte Vierge Marie, aux ineffables douleurs de Jésus battu de verges, de Jésus couronné d’épines, de Jésus abreuvé de fiel, de Jésus percé de clous, de Jésus outragé, de Jésus abandonné de Dieu et des hommes, de Jésus enfin expirant sur la croix. C’est à ses pieds que nous nous arrêterons, pour y recueillir quelques gouttes de ce sang qui a sauvé le monde. C’est là que nous redirons, d’une même voix et d’un même cœur : O crux ave, spes unica. Salut, salut, ô croix, vous êtes notre unique espérance. Sans vous et loin de vous, il n’y a que ténèbres, illusions, désordre, misères profondes, chutes lamentables et irréparables malheurs. O crux, ave, spes unica.

O croix ! Vous êtes le flambeau destiné à guider notre marche à travers les flots sombres et tumultueux. Heureux celui qui s’avance les yeux toujours fixés sur vous; il passera, sans s’y briser, au milieu des écueils et arrivera heureusement au port.

O croix ! Vous êtes l’étendard du Roi des Rois. Vexilla Régis prodeunt, A l’ombre de vos plis glorieux, les armées du Christ, les Justes, les Saints ont combattu et remporté la victoire. Abrités par vous, nous lutterons à notre tour ; fermes et courageux, nous saurons triompher aussi du siècle pervers, de sa mollesse, de ses attraits, de ses perfidies, de ses trompeuses promesses comme de ses menaces vaines et impuissantes. In hoc signo vinces.

O croix ! O plaies de Jésus ! Vous êtes la source largement ouverte d’où coulent les eaux limpides et pures dont la fraîcheur peut seul apaiser la soif du voyageur qui traverse, haletant et épuisé, le désert aride de la vie. Haurietis aquas in gaudio de fontibus salvatoris.

Plus la croix sera connue, aimée, adorée, et plus l’homme aura le sentiment de sa valeur personnelle et de sa propre dignité ; plus il trouvera conséquemment en lui de vigueur morale et de puissante énergie pour se dégager des étreintes du mal et faire fleurir librement dans son âme les grandes et solides vertus.

Plus la croix sera connue, aimée, adorée, et plus le foyer domestique sera calme et honnête; plus les classes sociales, trop souvent hostiles, se rapprocheront dans les liens de la concorde et de la paix. Ah ! C’est de la croix et uniquement de la croix que descend la vraie fraternité. Au riche, elle inspire le détachement, l’esprit de sacrifice, la tendresse généreuse envers tous ceux qui travaillent, qui souffrent et gémissent au-dessous de lui. Le pauvre, de son côté, quand il regarde avec foi sur la croix son Sauveur et son Dieu, sent expirer ou au moins s’apaiser peu à peu au fond de sa poitrine en feu, les ardentes cupidités et les formidables colères. Il se résigne plus facilement à porter son lourd fardeau, en voyant comment Jésus a consenti à porter joyeusement le sien, quoique bien plus lourd encore. Jésus, proposito sibi gaudio sustinuit crucem.

Qu’on y songe et qu’on le comprenne bien, N. T. C. F. ; ni les découvertes de la science, ni le progrès matériel, ni les combinaisons les plus heureuses de l’économie politique, ni les lois les plus sages, ni la force qui réprime, ni le glaive qui se dresse, non, rien ne remplacera dans l’œuvre de la pacification des cœurs la vertu de la croix. Elle seule, avec ses suaves et divines effusions, peut, en effet, pénétrer jusqu’aux racines du mal et le guérir. In cruce infusio supernæ suavitatis.

Que penser donc de ces hommes qui méprisent la croix, qui la détestent, qui la proscrivent, qui voudraient en faire disparaître jusqu’aux derniers vestiges ? Ces hommes-là, saint Paul les connaissait déjà bien. Il les signalait aux fidèles ; en les signalant et les flétrissant il pleurait ; car, disait-il, ils vont à leur perte. Ajoutons, N. T. C. F., qu’ils sont, sans le savoir peut-être, les pires ennemis de leurs pays, de leurs semblables et de l’humanité ! Multi ambulant quos sæpe dicebam vobis, nunc autem et flens dico, inimicos crucis Christi : quorum finis interitus, quorum deus venter est, qui terrena sapiunt. (Phil., III, 18).

Pour vous. N. T. C. F., vous êtes par la grâce de Dieu, des chrétiens sincères. Dès votre enfance, vous avez connu et adoré la croix ; avec votre mère, vous vous êtes agenouillés devant elle. Elle est le plus auguste objet de votre foi où s’alimente votre charité.

Vous voulez qu’elle soit entre vos mains défaillantes, à l’heure de votre agonie ; vous voulez qu’elle protège vos tombes comme elle a protégé vos berceaux. C’est donc bien entrer dans vos vues que de vous dire : attachez-vous de plus en plus à la croix : multipliez en son honneur les pèlerinages et les fêtes, saluez-la toujours comme le soldat salue son drapeau, chantez ses triomphes ; faites des vœux pour que nos missionnaires puissent la porter au-delà des montagnes, au-delà des déserts, au-delà des océans, sur toutes les plages du monde. Jésus crucifié ne sera pas insensible à de tels hommages. Du haut de son calvaire il vous bénira ; et avec cette bénédiction, vous partagerez volontiers ses opprobres et ses souffrances.

Et après avoir bu à son calice amer, vous boirez à longs traits au calice de son éternelle gloire et de ses éternelles félicités.

À ces causes :

Après en avoir conféré avec nos vénérables Frères, les Dignitaires, Chanoines et Chapitre de notre Eglise Cathédrale.

Nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit :

Article premier. — Le mercredi 24 juin, à l’occasion de l’inauguration solennelle de la Scala Sancta, un pèlerinage, auquel sont invités les prêtres et les fidèles du diocèse, aura lieu au calvaire de Pontchâteau.

Art. 2. — L’organisation et la direction de ce pèlerinage, comme aussi de tous les pèlerinages qui se feront ultérieurement à ce même calvaire, est et demeure exclusivement confiée au Supérieur de la Maison des Pères de la Compagnie de Marie, ces dignes enfants du Bienheureux de Montfort, héritiers de son esprit, gardiens naturels de ses œuvres et de ses traditions.

Art. 3. — Pour assurer l’ordre et la dignité de ces pèlerinages, que nous désirons voir se multiplier de plus en plus, aucune paroisse ne devra se rendre processionnellement au calvaire avant que M. le Curé de cette paroisse n’ait préalablement averti le Père Directeur du jour et de l’heure de son arrivée.

Art. 4. — MM. les Curés qui ne pourront prendre part au pèlerinage du 24 juin sont autorisés à faire, ce même jour, à l’heure jugée la plus opportune, chacun dans leurs paroisses respectives, une procession à l’une des croix érigées dans le voisinage de leur église. Pendant cette procession on chantera l’hymne Vexilla régis et quelques cantiques appropriés à la circonstance.

Art. 5. —Au retour de cette procession, on donnera avec l’ostensoir la bénédiction du Très Saint-Sacrement, et immédiatement avant le chœur du Tantum ergo, on récitera cinq Pater et cinq Ave aux intentions du Souverain Pontife et en union avec les pieux pèlerins.

Et sera notre présent Mandement, ainsi que la Lettre circulaire qui le précède, lu et publié dans toutes les églises et chapelles publiques de notre diocèse, le dimanche qui en suivra la réception.

Donné à Nantes, en notre palais épiscopal, sous notre seing, le sceau de nos armes et le contreseing du Secrétaire général de notre Evêché, en la solennité de la fête du Sacré-Cœur de Jésus, le dimanche 7 juin de l’an de grâce 1891.

† JULES. Evêque de Nantes.

Par Mandement de Monseigneur :

J. BOSSÉ. Ch. Sec. gén.

 

Fête du 24 juin 1892 au Calvaire du Bienheureux Montfort

Annonçant à tout son diocèse le pèlerinage du 24 juin[1], Monseigneur l’Evêque de Nantes rappelait que dans sa touchante et dramatique histoire, qui ne compte pas encore deux siècles, le Calvaire du Bienheureux de Montfort avait eu ses heures de joies et ses heures de deuil, ses jours d’humiliation et ses jours de gloire. Puis il ajoutait : c’est l’un de ces jours sereins et radieux qui, nous l’espérons, va bientôt se lever sur la sainte colline. »

Cette espérance, nous l’avions tous. Mais elle devait pourtant avoir son moment d’épreuve, lorsque dans la soirée du 23 juin, tandis qu’on activait, avec le plus d’ardeur, les préparatifs de la fête du lendemain, nous vîmes tout à coup les nuages s’amonceler de tous les points de l’horizon, au-dessus de la lande de la Madeleine. L’orage éclate bientôt et fait entendre ses sourds grondements, suivis d’une pluie torrentielle, qui ne semble pas devoir finir.

Cependant Monseigneur est arrivé au Calvaire ; et quelques heures après, le temps s’est suffisamment éclairci pour lui permettre de remonter au haut de la lande et d’y allumer le feu de joie préparé pour son arrivée.

De là, la lueur des flammes pétillantes est vue au loin ; elle annonce à toutes les populations d’alentour la présence du premier Pasteur. Détail imprévu, mais qui s’explique, parce qu’on est à la veille de la fête de saint Jean-Baptiste, de nombreux autres feux semblent répondre, des divers points de l’horizon, au signal donné du Calvaire.

Le lendemain, le soleil se lève vraiment radieux. L’orage de la veille ne paraît être venu que pour rafraîchir le sol. Nous n’aurons pas à craindre les nuages de poussière, et l’on peut voir que les décorations n’ont aucunement souffert.

Le parcours de la grande procession forme un vaste cercle embrassant tout l’espace qui sépare le nouveau monument du calvaire. C’est la voie triomphale. Elle portera désormais ce nom, par opposition à la voie douloureuse qui va plus directement du Prétoire au Calvaire.

Elle est marquée, en ce moment, par des mâts vénitiens plantés de distance en distance, et au sommet desquels flottent au vent des flammes multicolores.

Nous voudrions pouvoir compter tous les arcs de triomphe dont elle est ornée et n’en omettre aucun.

Toute la décoration si gracieuse et si remarquée de cette allée que va suivre Sa Grandeur, pour se rendre au nouveau monument, est due à la paroisse de Saint-Lyphard.

Sur la même voie, tout près de la Fontaine légendaire, Crossac a élevé ses deux arcs de triomphe, dont l’élégance et le bon goût décèlent la main d’un artiste.

Sur la grande voie, voici les arcs de triomphe de Saint-Joachim, de Campbon, de Missillac, de Sainte Reine, de Saint-Guillaume. Il en est d’autres que l’on doit à la piété discrète de plusieurs familles de Pontchâteau.

Sur le point le plus élevé de la lande, se dresse fièrement une porte de château moyen-âge, avec ses deux tours crénelées. On lit sur un écusson, ces simples paroles : Haïti à Montfort. C’est une prière que les futurs apôtres de cette île, abrités au Calvaire, font monter aujourd’hui vers le Ciel au milieu de la crise nouvelle que traverse leur chère mission. Puisse-t-elle être exaucée !

N’oublions pas la décoration de la chapelle du pèlerinage, dont toutes les lignes architecturales si élégantes sont marquées aujourd’hui par des guirlandes de feuillage d’une légèreté aérienne.

Quant au nouveau monument, dont on a déjà lu la description, il apparaît au bas de la lande sans autre parure que celle que lui ont faite la main et le ciseau des artistes, parure dont la blancheur immaculée resplendit, en ce moment, aux rayons du soleil levant.

L’office du matin a été fixé à 9 heures 1/2. Dès 9 heures, le son du clairon annonce l’arrivée d’une paroisse qui la première, conduite par son clergé avec sa croix et sa bannière, se dirige par la voie triomphale, vers la Scala Sancta. Bientôt une seconde la suit, puis une troisième, puis vingt autres. Nous les compterons plus facilement, ce soir, au triomphe du Christ, où aucune ne manquera.

Dans tous les rangs, ce sont les cantiques du Bienheureux P. de Montfort : Vive Jésus ! vive sa Croix! Chers amis tressaillons d’allégresse…, ou quelqu’un des chants nouveaux, composés en son honneur, que l’on redit avec un entrain et un enthousiasme indescriptibles.

Bientôt, c’est une foule de quinze à vingt mille personnes rangées en ordre autour du nouveau Prétoire.

C’est alors que, par l’autre voie dont nous avons parlé, apparaît Sa Grandeur, escortée d’environ deux cents prêtres, en habits de chœur. Monseigneur est assisté par M. l’abbé Marchais, vicaire général, MM. Brelet et Guihar, chanoines de la Cathédrale de Nantes.

On remarque dans le cortège le R. P. Chasserieau, premier assistant de la Compagnie de Marie, représentant le Supérieur général, M. le Curé de Saint-Nicolas de Nantes, M. le Curé de Pontchâteau, M. le Curé de Château-Chinon.

Le diocèse de Rennes est représenté par M. l’abbé Gendron, chanoine de la Cathédrale, M. le Curé de Redon et plusieurs autres prêtres. Du diocèse de Luçon, le R. P. Rigaudeau, curé de Saint-Laurent-sur-Sèvre et gardien du tombeau de notre Bienheureux, M. le Curé des Essarts, etc. Du diocèse de Vannes, M. le doyen de la Roche-Bernard et un grand nombre d’autres prêtres. On compte aussi plusieurs Pères de la Compagnie de Jésus, des Pères Eudistes, des Missionnaires de l’Immaculée-Conception de Nantes.

Les rangs de la foule s’inclinent sous la main bénissant de l’Evêque et s’ouvrent pour laisser passage au cortège qui monte les degrés de cet escalier monumental, qu’on ne gravira plus désormais qu’à genoux.

C’est dans un religieux silence qu’on entend la voix de l’Evêque, prononçant les paroles liturgiques, et qu’on le voit asperger tour à tour le monument, la Scala Sancta, et le groupe de la Flagellation.

Le Saint Sacrifice de la Messe commence aussitôt.

Les chants sont soutenus, d’un côté, par la musique instrumentale de la paroisse de Crossac; de l’autre, par celle des Frères de l’Instruction chrétienne de Redon. Notons, en particulier, après l’Elévation, le chant du beau cantique : O l’Auguste Sacrement… dans lequel Montfort a su résumer admirablement, comme Saint Thomas d’Aquin dans le Lauda Sion, toute la doctrine de l’Eglise touchant le grand mystère Eucharistique.

Ce sont des milliers de voix qui s’unissent avec un ensemble parfait, et nous ne croyons pas qu’on puisse entendre un acte de foi plus expressif, plus ému.

Le Saint Sacrifice de la Messe s’achève. Du haut de la Scala, Monseigneur a béni solennellement la foule.

Lecture est faite en latin et en français du Bref de Léon XIII, accordant aux pèlerins du Calvaire les mêmes indulgences que peuvent gagner les pèlerins de Rome, en montant à genoux les marches de la Scala Sancta.

Toutes les voix chantent alors le cantique : O Montfort, O Bienheureux Père… Puis le silence se fait pour entendre la parole du R. P. Nauleau, de la Compagnie de Jésus.

Nous ne pouvons que rappeler quelques traits de ce beau discours :

Le Prétoire… Ce monument est un commencement d’exécution de la grande pensée du Bienheureux Montfort, qui voulait faire de cette lande une autre Jérusalem, où seraient représentées toutes les scènes de la Passion, depuis la maison de Pilate jusqu’au Calvaire

Cette pensée, ses enfants la reprennent aujourd’hui, et ils la réaliseront, sûrs de trouver chez les descendants le même zèle, la même ardeur que Montfort trouva, dans cette contrée, chez les ancêtres.

Nous sommes au Prétoire ! Mais, au lieu de la foule en délire qui demande à grands cris la mort de l’Homme-Dieu, je vois ici une foule qui l’acclame, qui célèbre ses louanges, et qui est venue au Calvaire pour fortifier encore sa foi et s’animer à la pratique de la vertu.

Que peut-il y avoir de meilleur pour atteindre ce but que les souvenirs mêmes du Prétoire de Jérusalem? C’est-là que Jésus a été flagellé, couronné d’épines, mis en parallèle avec Barabbas, condamné à mort. La voix de l’orateur fait vraiment revivre toutes ces grandes scènes devant l’immense auditoire qui partage son émotion et flétrit avec lui, tour à tour, la haine aveugle des Juifs, la lâcheté de Pilate, et la rage insensée des bourreaux.

Le peuple déicide fit entendre au Prétoire ce cri : « Que son sang retombe sur nous ». Nous pouvons la redire, cette parole. Mais qu’il retombe aujourd’hui sur nous, ce sang, en rosée de bénédictions, sur tous ceux qui assistent à cette fête, qui viendront prier à ce Prétoire, ou qui ont contribué d’une façon ou d’une autre à son érection !

La multitude se disperse alors, sous l’impression de cette parole, en attendant la cérémonie du soir. Il faut bien prendre quelque réfection et quelque repos.

Toutefois, il ne faudrait pas croire que, dans cet intervalle, la piété ne sait pas trouver son compte. Rien de plus édifiant peut-être, dans cette grande et belle journée, que l’empressement avec lequel la foule se montre avide, dès le premier moment, de gagner les indulgences en montant à genoux les marches de la Scala Sancta. D’un autre côté, on se presse à la chapelle, autour de l’autel du Bienheureux.

A la maison des Pères, à la fin du banquet fraternel qui réunit les prêtres autour de leur Evêque, le R. P. Barré, Supérieur, se lève pour remercier Sa Grandeur, non seulement d’avoir bien voulu présider cette fête, mais aussi de tous les témoignages de protection et de haute bienveillance qu’Elle ne cesse de donner à l’Œuvre du Calvaire.

Il exprime aussi sa reconnaissance à tous ceux qui l’ont aidé, encouragé, et d’une manière spéciale, aux

Curés des paroisses voisines qui, à l’exemple de leurs prédécesseurs du temps de Montfort, voient dans l’Œuvre du Bienheureux l’Œuvre de toute la contrée. L’architecte du monument, l’entrepreneur qui a conduit habilement les travaux, les artistes qui l’ont décoré ne sont point oubliés.

Monseigneur prend la parole à son tour. S’il ne nous appartient pas de louer cette parole, nous pouvons dire, au moins, que ceux qui travaillent à la réalisation complète de la pensée du Bienheureux Montfort ne pouvaient compter sur une récompense plus douce et plus aimable pour les travaux accomplis déjà, et sur des encouragements meilleurs pour ce qui reste encore à faire.

Cependant, on a ouvert le grand portail qui donne accès dans le jardin des Pères.

C’est là qu’apparaît sur son lit d’honneur le Christ du Bienheureux Montfort, dont les lecteurs de la Semaine savent déjà l’histoire. Disons que ce lit d’honneur, dont on admire la richesse et les proportions, est l’œuvre de M. le Curé de Saint-Lyphard.

Il se compose de trois gradins superposés, ornés de tentures de velours rouge, richement brodées et frangées d’or. Au-dessus du Christ s’élève un léger dais, orné de la même manière. Sur le second gradin, des Anges, rangés autour du Christ, semblent être là pour lui faire une escorte d’honneur. Il en aura bientôt une autre.

On fait, en ce moment, l’appel des vingt-deux paroisses qui ont tenu à honneur de  fournir leur escouade de vingt-quatre hommes pour porter le Christ.

C’est un groupe de plus de cinq cents hommes, tous ayant une décoration spéciale, rangés sur quatre lignes, en attendant le moment de courber leurs épaules sous le pieux fardeau.

Mais il faut assister auparavant au défilé de l’immense procession formée par toutes les paroisses, marchant à la suite de leurs bannières.

Nous les comptons au nombre de trente, et nous craignons d’en omettre quelqu’une : St-Guillaume, Ste-Reine, Crossac, St-Joachim, St-Lyphard, Missillac, Campbon, Herbignac, St-Malo-de-Guersac, Donges, Besné, Prinquiau, la Chapelle-Launay, Ste-Anne-de-Campbon, Guenrouët, Fégréac, Avessac, St-Nicolas-de-Redon, Bouvron, Vay, Drefféac, St-Herblain, la Chapelle-des-Marais, du diocèse de Nantes : St-Dolay, Férel, Nivillac, Marsan, Camoël, du diocèse de Vannes ; Redon, du diocèse de Rennes.

On voit encore la bannière du pèlerinage des Vendéens à Rome, et celle du Comité catholique du diocèse de Nantes.

La musique instrumentale de Crossac a pris la tête de la procession. Celle des Frères de Redon marche un peu en avant du lit d’honneur du Christ, que précède immédiatement un groupe d’hommes portant de larges et magnifiques étendards, et aussi un groupe gracieux d’enfants qui sèment le chemin de fleurs.

Le clergé escortant Sa Grandeur termine cette marche triomphale. La procession fait d’abord l’ascension du Calvaire, puis contourne la colline pour reprendre bientôt la grande voie tracée sur la lande.

Sur tout ce long parcours, des milliers de voix redisent à l’envi : Vive Jésus ! Vive sa Croix !… Priez pour nous Bienheureux Montfort…. Cependant la foule s’est rangée de nouveau autour du Prétoire. Elle a presque doublée, depuis ce matin. On l’évalue, en ce moment, à près de 30.000 personnes.

Monseigneur a pris place, avec le clergé, sous les coupoles du monument. Le lit d’honneur est déposé un peu en avant de la Scala Sancta.

C’est alors que M. l’abbé Jarnoux, de la Collégiale de Saint-Donatien, fait entendre à toute la foule cette parole : Digitus Dei est hic, le doigt de Dieu est là.

Nous n’essaierons pas une pâle analyse de ce discours. Nous croyons savoir que la Semaine en donnera le texte à ses lecteurs.

Disons seulement qu’en entendant ce récit émouvant des épreuves du grand missionnaire, envoyant revivre sous ses yeux les grandes scènes dont cette lande fut témoin en 1709 et en 1710, où apparaît si grande et si noble la foi des aïeux, l’immense auditoire était visiblement ému. Volontiers, il se fut écrié avec l’orateur en terminant : O Christ, à vous nos cœurs, à vous nos vies ! Continuez votre marche glorieuse, achevez votre triomphe. Et nous, sur votre passage royal, à genoux dans l’adoration, ou bien serrés autour de votre croix, I comme des soldats prêts à combattre, prêts à mourir, nous redirons : Vive Jésus ! Vive sa Croix !

Le salut du Saint-Sacrement est donné par Sa Grandeur du haut de la Scala Sancta. On reporte le Christ à la maison des Pères.

La fête est terminée. Grande et belle journée, dont tous les pèlerins garderont un pieux souvenir, journée qui a été, nous le savons, pleine de consolations pour le cœur du premier Pasteur du diocèse, et d’encouragements pour ceux qui travaillent à la réalisation complète de l’Œuvre du Bienheureux de Montfort.

Discours prononcé au Calvaire du B. Montfort par l’Abbé Jamoux le 24 juin 1892.

Digitus Dei est hic

Le doigt de Dieu est là.

Quel spectacle ! Que peut donc être la voix d’un homme comparée à cette éloquente manifestation ! !

Ah ! Que n’ai-je une voix de tonnerre, s’écriait en pareille circonstance le Bienheureux Montfort !

Ce désir, ce serait aussi le mien, alors que je voudrais vous montrer à grands traits les desseins de Dieu sur ce Christ, vous dire comment ces desseins se révèlent dès l’origine de son histoire, — comment ces desseins, longtemps combattus, entrent aujourd’hui dans la période du grand et définitif triomphe.

O Christ, inspire-moi !

O Bienheureux Montfort, donnez à mon cœur vos saintes émotions de missionnaire et que ma parole soit ici-même l’écho de votre puissante parole !

I- Les origines extraordinaires de ce Christ annoncent le dessein de Dieu.

Vers 1707, à Saint-Brieuc, ordre est donné, de la part des Jansénistes, de sculpter une image du Christ mourant sur la Croix, un Christ au visage sombre, aux bras raccourcis.

Pourquoi l’ouvrier, qui tailla ce Christ dans un chêne breton, oublia-t-il les intentions et les ordres de ces hommes qu’une doctrine aux sévérités apparentes avait séduits, et qui ne comprenaient pas que l’amour de Dieu, plus que la crainte, peut opposer au sensualisme corrompu une digue infranchissable ?

Est-ce instinct du sens chrétien, est-ce habitude ou tradition de l’art religieux ?

Disons plutôt que Dieu lui-même guida à son insu la main de cet homme ; Dieu lui-même répandit sur cette face mourante une bonté sans mesure ; Dieu lui-même élargit les bras de la victime de l’universalité du genre humain.

Dès lors cette œuvre d’inspiration si franchement catholique, des mains souillées par l’hérésie devaient-elles, pouvaient-elles la recevoir ?

Aussi Dieu avait amené à Saint-Brieuc l’apôtre de la Croix et de Jésus crucifié. Le missionnaire eût-il déjà la céleste intuition des grandes destinées de cette figure que l’ouvrier allait jeter au rébus. C’est à croire.

Mais comment de l’atelier du maître, passera-t-elle en la possession de Montfort ? Le pauvre prêtre n’a pas le moindre argent pour payer le travail, il tend la main, il mendie à toutes les portes, et voici ou j’aperçois encore le doigt de Dieu : La charité s’émeut, et c’est la charité, ce principe de tous les dons de Dieu, qui cache et révèle Dieu lui-même, c’est la charité qui donne ce Christ à Montfort, et par Montfort à la Bretagne.

La Bretagne ! La terre des Calvaires ! Sculptés dans le chêne, taillés dans le granit, ils s’élèvent partout, sur les landes monotones, et à l’entrée des champs, entre les maisons de nos villages, sur les places de nos grandes villes, sur le sable des grèves et jusque sur les rochers de l’Océan. Et nous, nous en jalonnons encore les routes que la civilisation ouvre de toutes parts. Par leur calvaire, nos ancêtres ont merveilleusement écrit sur le sol breton leur foi tout d’abord, avec leur foi leur histoire faite de joie et de douleurs, et enfin leurs espérances éternelles.

Où donc sera élevé ce Christ, œuvre et don de Dieu ?

Le missionnaire, dont l’âme est restée patriote, se hâte vers son pays natal, vers Montfort, et veut lui faire là, en pleine Bretagne, un gigantesque piédestal.

Ce n’était pas la volonté de Dieu ; et les intrigues de l’hérésie comme la rage du démon, ne triomphèrent si facilement des efforts du Bienheureux que parce que ce territoire n’était pas celui où la Providence voulait dresser ce sublime trophée de la miséricorde et de l’amour.

Où donc est la terre choisie ? Voyez : — Entre la Bretagne et le pays Nantais, proche de la mer, inspectant de loin vers les rives de la Loire, s’étend une vaste lande solitaire entourée de vingt paroisses où vivent des familles de travailleurs aux mœurs simples, à la foi robuste, aux cœurs généreux, capables de tous les dévouements parce qu’ils sont restés purs et croyants.

Sur cette lande, Montfort indique l’endroit où doit s’élever la montagne de son Calvaire.

A ce signe qui est le signe de Dieu, tout s’ébranle. Pourquoi de tous coins de l’horizon ce concours d’ouvriers ? Pourquoi ce mélange sans confusion de tous les âges, de toutes les conditions, de presque toutes les nationalités ? Qui retient ces travailleurs qu’on ne paie pas, qu’on ne nourrit pas ? Pourquoi ce joyeux labeur d’esclave ? Comment expliquer ce mont qui s’élève au chant des cantiques et des Ave Maria ?

Le prestige lui-même d’un saint n’y suffirait. Où donc trouver le secret de cette merveille Mes frères, Dieu le veut ! Dieu le veut, et Montfort n’est que l’écho de sa voix.

Tout est prêt pour Ie triomphe ; les populations sont en marche, les étendards sont préparés et flottent déjà ; on s’encourage, on se félicite, on se dit : C’est demain ! Eh bien ! Non, Dieu a manifesté son dessein. Ce Christ doit régner ici. Cela suffit quant à présent. C’est maintenant, comme dans le grand drame de la Passion, l’heure de la puissance des ténèbres. Pourquoi ? Ne vous troublez pas. âmes faibles, impatientes, âmes ignorantes, les efforts du démon et du mal sont aux œuvres de Dieu ce qu’est à vos chênes l’orage impétueux qui fait pénétrer plus avant leurs racines dans le sol et assure dans l’avenir à leurs branches une majesté, une force inébranlable.

La ressource commune du démon contre le Christ, contre ses oeuvres, contre ses saints, c’est la calomnie.

II- La ressource commune du démon contre le Christ, contre ses œuvres, contre ses saints, c’est la calomnie.

La calomnie s’éleva donc de l’Enfer comme le nuage malsain qui monte de vos marais, nuage qui voilà pour un temps la vérité aux yeux mêmes des Supérieurs ecclésiastiques, nuage qui aveugla à ce point le pouvoir public qu’on fit croire à ce dernier que ces douves, que cette montagne, cette croix enfin étaient un travail de rebelles, un danger pour l’Etat.

Nos Calvaires, ce sont des montagnes d’où descendent la paix et la douce fraternité. La Croix, c’est encore le meilleur sceptre de justice et de gouvernement. Nos Christs sur leur chaire de pierre ou de bois, ils prêchent la fidélité, l’obéissance jusque dans la mort.

Ces calomnies d’ailleurs et ces haines contre la croix ne sont pas d’hier, et je ne m’étonne pas que la sinistre toile, crié pour la première fois sur une place de Jérusalem, ait encore retenti sur cette lande. Alors apparut combien était profonde en l’âme de nos Pères l’amour pour le Christ de Montfort.

Abattez la Croix, commande la force appuyée par des troupes de soldats !

Non! répondirent nos aïeux, intrépides devant les menaces, intrépides devant la mort. Arrachez ce Christ ! — Non ! Non ! Détruisez ce Calvaire ! — Non! Non! — Et parmi ces braves gens, il n’y eût pas un lâche, pas un traître, pas un vendu, pas un Judas !

Oh ! Le brave et noble entêtement breton qui n’a point encore disparu, que vous acclamez ! Ce non, éclos aux lèvres de nos martyrs nantais, renforcé par les voix de quinze générations, nous le jetons encore fièrement nous, les fils, nous les derniers venus, à toutes les tyrannies, à toutes les impiétés. Non, nous ne briserons pas nos Croix ! Non, nous ne détruirons pas nos traditions. Non, nous n’apostasierons pas ! Non ! Non !

Quand les soldats se mirent à scier le bois de la Croix, quand l’image sainte allait se briser en tombant de sa hauteur, à genoux, les bras tendus, au milieu des sanglots, comme autrefois au Calvaire, nos pères la recevaient et l’emportaient pour lui donner en leurs maisons une sûre hospitalité.

L’enfer ne se contenta pas de ce premier succès. Les fidèles reviendront, dès demain peut-être, recommencer une œuvre qui doit être anéantie à tout prix.

On vit alors le Bienheureux Montfort obligé de venir lui-même prendre la sainte relique. Est-ce pour lui chercher une autre montagne? Certes, il ne manquait pas de populations dévouées, au milieu desquelles un troisième essai avait chance de réussir.

Non, la patrie de ce Christ, ce n’est pas à Nantes, ce n’est pas sur le sol Vendéen, c’est ici, c’est sur la lande de la Madeleine. «Où qu’on le porte, écrit le Saint, divinement inspiré, ce ne sera que pour revenir à Pontchâteau. »

Ce premier exil dura plus de 30 années, et voilà que les fils de Montfort reconstruisent avec nous la Montagne abattue, l’Evêque de Nantes visite et bénit les travailleurs. Par son ordre, le Christ revient, reparaît aux applaudissements de tous les gens de bien.

Est-ce enfin le triomphe? Non. La calomnie arme à nouveau l’autorité seigneuriale, et les disciples de Montfort, attendant une époque meilleure, vont déposer leur Christ à Saint-Laurent-sur-Sèvre.

L’âme et les ossements du Saint qui avait terminé là sa carrière apostolique, durent tressaillir à cette soudaine apparition.

Ils me haïssent, ils me persécutent, ils veulent me détruire, disait l’emblème sacré. Me voici venu me reposer en paix auprès de toi ; tu m’as porté, bon et fidèle serviteur, sur tes épaules, tu as veillé sur moi. Maintenant je veux m’abriter près de ta tombe pour attendre l’heure de la résurrection et du triomphe.

C’est le second exil, exil où m’apparaît encore la volonté de Dieu. L’impiété se nuit à elle-même ; en cette circonstance, elle fait sans le vouloir et sans le savoir comme toujours, l’œuvre de la Providence.

En effet, les mauvais jours approchent. Ici, ce qui reste de statues, de croix, d’images saintes, tout est brisé, jeté aux flammes révolutionnaires !

Que fût-il advenu, si votre Christ eût été ici? — Non, le Christ est dans le bocage vendéen, en sûreté dans ce pays où l’on se bat, où l’on meurt pour la Croix, inspirant peut-être, de cette humble vallée de la Sèvre, les héroïsmes gigantesques et les martyrs de la Vendée.

III- À tout considérer, l’œuvre du Calvaire ne courut jamais un danger plus grand. Autour de votre Christ, l’amour des enfants du Père de Montfort, la présence des reliques du Missionnaire, la foi enfin du pays vendéen formaient un triple rempart.

Or, quand la grande idée du siècle précédent reprend vie dans le cœur du curé de Pontchâteau, quand, à son signal et à son exemple, par le travail de toute la contrée, les douves se creusent encore, la montagne se relève, le triple rempart s’abaisse de lui-même, et comme s’il n’eût pas réellement existé, le Christ revient, de même que l’exilé reprend spontanément, après les grands troubles finis, sans que les étrangers veuillent le retenir, le chemin de la Patrie.

Comment! Enfants de Saint-Laurent, vous laissez partir cette insigne relique de votre père, sans regret, sans résistance I Comment ! Vous ne l’élevez pas sur l’une de vos ravissantes collines, à deux pas de la tombe de votre fondateur !

Ah ! Vraiment, le doigt de Dieu est là manifestement, de Dieu qui abaisse sans effort les plus hautes montagnes, de Dieu, dont les desseins, assez longtemps combattus, doivent enfin triompher.

Le temps des luttes est en effet passé. Plus de vaines terreurs politiques, plus de dissidences religieuses. C’est tout un peuple, présidé par son Évêque, qui acclame dès 1821 cette belle aurore du grand triomphe.

Car ce n’était qu’une aurore. Ne convenait-il pas que la mémoire du Père de Montfort se leva d’abord glorieuse pour que cette gloire projetât sur le Christ lui-même une clarté bien vive, bien indiscutable ? Ne convenait-il pas que l’emplacement prédestiné s’entourât de gardiens et de serviteurs ?

Tandis que tout cela se prépare, s’accomplit avec la lenteur majestueuse des Œuvres de Dieu, le Christ attend dans l’ombre de la solitude souvent troublée par d’éclatants témoignages de piété et d’amour.

Mais Léon XIII a parlé et proclamé Bienheureux l’ouvrier du Calvaire : tout s’anime vers la lande déjà peuplée, avec l’heure où commence le grand triomphe.

Le voilà : les peuples venus de loin, les acclamations, l’enthousiasme, les cantiques, les prêtres, le Pontife lui-même, des milliers de voix unies dans l’amour et l’adoration. Oui, vraiment, c’est le grand triomphe! Singulière coïncidence ! Le Christ apparaît à une heure solennelle de l’histoire. De toutes parts, on s’avoue qu’il n’y a plus de salut que dans la Croix. Tous les autres remèdes sont essayés, la force, la politique, la science, les mille inventions. Malgré tout cela, et sans doute parce que tout cela est en dehors de Dieu et souvent contre Dieu, les sociétés semblent arrivées à une impasse où l’on devra s’égorger pour savoir qui seront les maîtres.

Il me souvient, Monseigneur, qu’un soir du dernier Congrès où vous présidiez les catholiques de l’Ouest, après d’émouvants discours qui mettaient à nu la plaie sociale, vous vous êtes levé, portant dans votre grande âme d’Évêque les soucis du présent et de l’avenir, nous laissant entrevoir dans votre geste la lumière et l’espérance, et vous avez dit devant la foule : Le Salut, c’est vous, ô mon Jésus crucifié. — Cette parole, je m’en empare, Monseigneur, et je la crie en votre nom à tous : Le Salut, c’est Jésus crucifié.

Que cela soit !

O Christ triomphant, nous vous acclamons, nous acclamons vos victoires passées, votre victoire présente, vos victoires prochaines !

Il semble que cette lande tressaille, que les ancêtres ressuscitent, ceux qui ont travaillé, qui ont chanté, qui ont prié, souffert ici. Ils ont droit d’être à l’honneur, ayant été à la peine. Ne sentez-vous point passer en vos âmes leur amour, leur enthousiasme ? Je crois entendre leurs voix, leurs acclamations, que domine la voix du Bienheureux, et toutes ces voix, tous ces hommages, venus du passé, venus du Ciel, je les unis à vos voix, à vos hommages, et je les dépose, ô Christ, humblement, à vos pieds adorables!

O Christ ! A vous nos cœurs, à vous nos vies ! Continuez votre marche glorieuse ! Intende, prospere procede et regna. Achevez votre triomphe! Et regna ! Et nous, sur votre passage royal, à genoux dans l’adoration, ou bien serrés autour de votre Croix comme des soldats prêts à combattre, prêts à mourir, nous crions et nous crierons toujours : Vive Jésus ! vive sa Croix !

— Une immense acclamation répondit à ces paroles, et par trois fois la foule enthousiasmée s’écria: Vive Jésus ! Vive sa Croix !

[1]Voir le numéro d’Avril dernier.

 

L’Ami de la Croix – Octobre 1891 – 6 juin 1940

 

L’Ami du Calvaire N° 3 – Décembre 1891 – Nouveaux travaux au Calvaire (Jardin des Oliviers)

Ceux qui ont lu notre Notice sur le Calvaire (Guide du Pèlerin) savent que dans le plan conçu par notre Bienheureux, il y avait une place pour le Jardin des Oliviers. Il voulait mettre sous les yeux les souvenirs que rappelle ce premier théâtre de la Passion du Divin Maître. Et quels souvenirs ! Ses dernières recommandations à ses chers apôtres, sa prière prolongée pour nous, dans sa divine agonie, cette sueur de sang dont le sol fut inondé dans la grotte de Gethsémani ; puis la trahison et le baiser de Judas, et enfin l’amour d’un Dieu qui le fait se livrer lui-même à ses bourreaux pour nous !

Il y a quelques jours, nous recevions, ici, un pèlerin de Jérusalem qui naguère encore avait le bonheur de s’agenouiller dans chacun de ces lieux sanctifiés par les souffrances de Notre-Seigneur. Aidés par ses souvenirs encore si récents, et ayant sous les yeux le plan de Jérusalem, nous avons fixé, sur la pente de la lande de la Madeleine, l’emplacement qui paraît le plus convenable pour figurer le Jardin des Oliviers.

Il y aura là évidemment une somme de travaux considérables, puisqu’il s’agit d’abord de faire une enceinte au jardin, puis de creuser ensuite la grotte de l’agonie. Cette grotte, pour représenter celle de Gethsémani, devra atteindre d’assez grandes proportions, puisque celle-ci peut contenir, dit-on, jusqu’à cent personnes, et qu’elle occupe une surface de douze à treize mètres de diamètre.

Nous ne parlons pas encore de creuser le torrent du Cédron que Notre-Seigneur dut traverser, pour se rendre au Jardin des Oliviers.

Mais, en annonçant ces travaux, nous avons l’assurance que la nouvelle en sera bien accueillie par les fils des anciens travailleurs du Calvaire de Montfort. Nous savons qu’ils ont la même bonne volonté, la même ardeur que leurs ancêtres, qu’il suffira de faire un appel auprès d’eux pour qu’il soit entendu, et que tous seront heureux de mêler leurs sueurs à cette terre qui leur rappellera celle arrosée du sang d’un Dieu.

Ces travaux doivent commencer incessamment, et nous savons qu’ils seront poussés activement, de sorte que l’année ne se passera pas sans que nous puissions offrir une station nouvelle et des plus touchantes à la piété des pèlerins du Calvaire.

 

N° 5 – Février 1892 – Continuations des travaux du Jardin des Oliviers

 

 

En commençant le compte-rendu des journées du 10 et du 17 décembre, qui ont inauguré les travaux entrepris pour la représentation du jardin des Oliviers et de la grotte de Gethsémani, sur la lande de la Madeleine, bien des réflexions se présentent à notre pensée. Nous serions tentés, en particulier, d’inviter ceux qui redisent trop facilement peut-être avec nos ennemis que la foi a disparu, surtout parmi les hommes, de venir voir ici la foi en acte, transportant sinon les montagnes, du moins les collines, sans s’arrêter devant les blocs de rocher les plus énormes.

Mais rien ici ne peut valoir le simple exposé des faits.

Il parut bon, pour diverses raisons, d’adresser la première invitation à la paroisse de Crossac, toujours si bien disposée quand il s’agit de la gloire de notre Bienheureux. La mission de Crossac apparaît dans sa vie, comme une de ses missions les plus victorieuses. Ce fut, dans toute la population, un véritable renouvellement d’esprit chrétien, qui s’y est conservé jusqu’à nos jours.

Le vendredi 4, j’accompagnais le P. Supérieur dans sa visite au presbytère de Crossac, où M. le Curé nous recevait avec sa bonne grâce habituelle. Il nous parut satisfait de ce que ses paroissiens avaient été choisis pour marcher en avant, et voulut bien se charger lui-même de leur transmettre notre invitation, au prône de la messe du dimanche. Au jour fixé, le jeudi 10 décembre, dès qu’il fait jour, les premiers groupes de travailleurs apparaissent au bas de la lande, la pioche ou la pelle sur l’épaule. Le P. Supérieur est là pour leur souhaiter la bienvenue. Ils sont bientôt au nombre de cent cinquante, prêts à commencer le travail qui leur sera demandé. Quelques mots suffisent à le leur expliquer. Et c’est en chantant à pleine voix : Vive Jésus, vive sa Croix! que tous se rendent au lieu désigné.

Là, les uns s’occupent à dégager le rocher principal auquel doit être adossée la grotte, les autres commencent un mur d’enceinte. D’autres enfin, en plus grand nombre, déracinent d’abord des blocs énormes à moitié enfouis dans la terre, et les traînent ensuite autour du rocher central, où ils seront employés à former les parois de la grotte. Tel de ces blocs oppose de temps en temps une assez longue résistance, même aux efforts des cent cinquante hommes réunis. Mais, enfin, il finit par céder. Et c’est alors que se fait entendre avec plus d’élan l’un des refrains populaires :

Priez pour nous Bienheureux Montfort !

Conduisez-nous au céleste port.

A midi, les travaux sont suspendus, pour faire un repas bien frugal. Chacun déploie le linge ou le papier qu’il portait le matin sous le bras et qui contient les petites provisions.

Avant de recommencer les travaux, tous montent au Calvaire en chantant : Chers amis, tressaillons, d’allégresse. Une courte allocution rappelle les souvenirs du passé et fait comprendre à tous la beauté de l’œuvre à laquelle ils prêtent leurs bras. Et c’est encore en chantant qu’on retourne au chantier ouvert dans la matinée.

  1. le curé de Crossac n’avait pu accompagner ses chers travailleurs dès le matin ; mais au grand contentement de tous, il apparut quelques instants dans l’après-midi. Notons un détail : En allant de groupe en groupe et distribuant çà et là quelques paroles d’encouragement, il s’arrêta étonné, en fixant des jeux l’un des travailleurs, et laissa échapper ces mots : « Vous, ici ! » « Eh bien, oui. M. le Curé, dit simplement cet homme, moi aussi, je suis venu travailler, pour que le P. de Montfort me guérisse. » Ce fut tout. Quelques pas plus loin, l’excellent Curé nous disait que trois ou quatre jours seulement auparavant, celui qu’il avait interpellé avait éprouvé un de ces accidents qui sont l’indice d’une poitrine bien compromise et qui demande les plus grands ménagements. La journée n’était pas belle. La brume était épaisse, lourde et froide. Il ajouta : « On ne peut pourtant pas leur faire un crime d’avoir trop de foi et de confiance. » Cette journée de travail se termina par la bénédiction solennelle du Très Saint-Sacrement et le baisement de la relique du Bienheureux. C’est là le salaire bien apprécié de tous.

                                                                                                                 †

Dans cette semaine même, nous recevions la visite du vénérable Curé de Saint-Joachim, qui, lui-même nous exprima le désir de voir marcher ses hommes immédiatement après ceux de Crossac. L’appel qu’il fit le dimanche fut entendu. Le 17, dès le matin, malgré la distance plus grande, qui doit être, pour la plupart, de trois lieues, les hommes de Saint-Joachim fournissent sur la lande un groupe de travailleurs en nombre égal à celui que nous avions vu la semaine précédente.

Il s’agissait de continuer le même travail et dans le même ordre. Ce fut aussi la même ardeur, la même activité, le même entrain. C’était merveille d’entendre les chants, de voir la facilité avec laquelle se déracinaient et roulaient les plus gros rochers. Disons que nous avions là, parmi nos travailleurs, d’anciens contre-maîtres et ouvriers des Chantiers de la Loire, habitués à manier le cric et le vérin et à soulever des poids énormes.

Dès la matinée, le câble, très fort cependant, qui avait servi jusqu’alors, vint à se rompre jusqu’à deux fois. Tout le monde était d’avis qu’il fallait le remplacer par une chaîne de fer, qui ne se laisserait pas entamer comme le câble, par les aspérités de la pierre. Mais cette chaîne, on ne l’avait pas… Un des travailleurs se rappelle soudain que la longue chaîne qui lui servait pour amarrer son bateau était sans emploi, depuis que le bateau lui-même ne marchait plus. Vite, un char-à-bancs est attelé, et deux heures après la chaîne était à la disposition des travailleurs. Elle fit merveille toute la soirée. Ajoutons qu’à la fin du travail le propriétaire fit savoir au Père Supérieur que, n’ayant pas encore eu l’occasion de faire de cadeau au bon P. de Montfort, il était heureux de lui offrir celui-là, s’il voulait bien l’accepter.

L’un des vicaires de Saint-Joachim, M. l’abbé Pabois, dans toute l’après-midi, n’avait pas quitté un instant les travailleurs, et s’était fait honneur de tirer, lui aussi, à la chaîne. Ce fut lui qui, à la fin de la journée, donna la bénédiction solennelle du Très Saint-Sacrement et fit vénérer les reliques du Bienheureux.

Au départ, tous les visages rayonnaient de contentement. La journée avait été vraiment belle et bonne. Le temps lui-même s’était mis de la partie, et, ce qui est rare dans celte saison, avait été constamment clair et beau.

                                                                                                              †

Aujourd’hui, mardi 22 décembre, nous avons le bonheur de recevoir notre Supérieur général, le R. P. Maurille. Nous n’avons pas à parler de démonstrations plus intimes, à l’intérieur de la Communauté. Mais c’est aussi le jour où ont été convoqués les hommes de la Chapelle-des-Marais, pour la continuation des travaux du Jardin des Oliviers et de la grotte de Gethsémani. Nous connaissions leur bonne volonté et même leur désir d’être invités à marcher à la suite des travailleurs de Crossac et de Saint-Joachim. M. le Curé, nous le savons, du haut de la chaire, dimanche dernier, les a engagés chaleureusement à répondre à cette invitation. Les voilà qui arrivent nombreux, malgré la rigueur du froid. Us montent, en chantant, la colline, et se dirigent vers le champ du travail, et paraissent pleins d’entrain et d’ardeur.

Après le dîner, le B. P. Maurille veut bien aller les encourager un instant par sa présence. Le Père Supérieur le présente aux travailleurs comme le représentant et le successeur de celui que leurs ancêtres ont connu et entendu, et à qui ils ont voué eux-mêmes un culte si reconnaissant. C’était le moment où, après avoir pris leur légère réfection et fait une courte visite à la Scala, ils venaient reprendre leur travail en chantant : Chers amis, tressaillons d’allégresse… Nous saluons au milieu d’eux M. le Curé de la Chapelle-des-Marais et son vicaire. Chacun reprend le poste qui lui avait été assigné dans la matinée.

Nous sommes obligés de nous arrêter, et nous n’en pouvons dire davantage, aujourd’hui. Mais nous en avons dit assez pour montrer sur quelle ardeur et sur quelle bonne volonté nous pouvons compter ; et que tout fait espérer la prompte et heureuse réalisation des nombreux projets entrepris à la gloire de Jésus crucifié et de son humble serviteur Montfort.

N° 6 Mars 1892 – Les travaux au Jardin des Oliviers

Nos lecteurs qui s’intéressent à ces travaux doivent se rappeler que, vers le 7 ou 8 janvier, il y avait eu suspension forcée à cause de la neige et du mauvais temps.

Mais, voici que dès le 26 au matin, une belle journée s’annonce. Nous entendons, dans le lointain, un chœur de voix bien nourri. C’est l’air d’un de nos cantiques bien connu. Les voix se rapprochent de plus en plus du Calvaire. Ce sont les hommes de Drefféac, qui, n’ayant pu venir à un premier jour fixé, nous font cette surprise.

Il paraît que l’excellent Curé s’était contenté de leur dire : « Au premier beau jour ! » Et les voilà au nombre de plus d’une centaine, chiffre énorme relativement à la population.

Qu’ils soient les bienvenus! Tous sont bientôt à l’œuvre, avec ardeur. Les uns achèvent les travaux préparatoires pour la construction de la grotte de Gethsémani, les autres travaillent au nivellement du terrain qui entoure le Prétoire. C’est le même entrain que nous avons déjà vu, la même piété dans la visite au Calvaire, au milieu de la journée.

Lorsque le vénérable Curé de Drefféac apparaît dans la soirée, accompagné de son vicaire, il y a une explosion de joie et de contentement bien significative, et qui montre bien l’union qui existe entre le Pasteur et le troupeau.

  1. le Curé nous fait remarquer lui-même, parmi les travailleurs, deux vieillards de 75 et 76 ans que n’ont point arrêtés ni la longueur de la route, ni les fatigues de la journée.

Il paraît visiblement heureux, le soir, montant à l’autel pour donner à ses chers travailleurs la bénédiction du T. S. Sacrement, et faisant aussi vénérer à chacun les reliques de notre Bienheureux. Les chants joyeux du matin reprennent au départ.

C’est le lendemain de cette journée, mercredi 27 janvier, que nous avons l’honneur de recevoir M. A. Gerbaud, en compagnie de M. le Curé de Missillac, lui-même si dévoué à notre Œuvre. Nous l’attendions, et c’est lui qui veut bien, avec un dévouement dont nous ne saurions lui être assez reconnaissants, prendre en main la direction des travaux de notre Jardin des Oliviers et de notre grotte de Gethsémani.

En visitant les Saints-Lieux, il y a déjà quelques années, pouvait-il prévoir qu’il serait appelé à diriger un travail de ce genre? Toujours est-il qu’au Jardin des Oliviers, en particulier, après avoir satisfait sa piété, il songea, comme bien d’autres pèlerins, à emporter quelques souvenirs. Il recueillit de sa main quelques graines d’arbustes croissant non loin de la grotte de l’Agonie. De ces graines semées à son retour en France, une seule a germé. C’est aujourd’hui un petit arbuste déjà haut de 50 à 60 centimètres. M. Gerbaud a voulu l’apporter et l’offrir au Calvaire, dès sa première visite ; et il aura certainement une place de choix dans l’ornementation de notre futur Jardin des Olives.

Il ne nous appartient pas de faire connaître, à l’avance, les plans arrêtés par le nouveau Directeur de la pieuse entreprise, dans l’étude qu’il fit sur place, ce jour-là même, du terrain et des matériaux mis à sa disposition.

Mais, ce que nous pouvons dire, c’est que dès le lendemain matin, il faisait manœuvrer sans hésitation le nombreux bataillon de travailleurs volontaires que lui fournit Saint-Guillaume.

On reconnaît, à première vue, celui qui a commandé, sur un autre champ, d’autres manœuvres. Du reste, quand même on eût ignoré au Calvaire le passé de M. Gerbaud, il devait se rencontrer, comme nous le verrons, parmi les travailleurs, des braves qui ne pouvaient manquer de saluer, en le voyant, l’ancien officier aux Zouaves pontificaux.

Mais parlons de Saint-Guillaume et des travaux de cette journée. Saint-Guillaume, c’est presque le Calvaire. Les bons paroissiens de Saint-Guillaume sont nos excellents et plus proches voisins. Aussi les a-t-on toujours vus au premier rang, quand il s’est agi de faire quelque chose pour le Calvaire. Il en était ainsi dès le temps du Bienheureux.

Ils auront, encore cette fois, l’honneur d’avoir placé la première et principale pierre des assises de la grotte de Gethsémani.

C’est un bloc énorme, et qui sans doute, fixé où il était par la main de Dieu, semblait bien devoir y dormir toujours.

Cependant, à force de patience et de travail, au moyen des crics et de la chaîne, glissant insensiblement sur des rouleaux, il est venu prendre la place qui lui était préparée, et se dresser droit en face de l’entrée de la grotte, non sans être salué par les bruyantes acclamations de tous les travailleurs.

Il gardera le nom de pierre de Saint-Guillaume.

Dans cette même journée, furent aussi faits des travaux de nivellement considérables au Prétoire. Nous ne serions pas complets, si nous ne disions qu’un certain nombre d’hommes des villages de la paroisse de Pontchâteau les plus rapprochés du Calvaire, s’étaient joints d’eux-mêmes, ce jour-là, aux travailleurs de Saint-Guillaume. La journée se termina pieusement comme à l’ordinaire par le salut du T. S.-Sacrement donné par M. le Curé.

Vendredi, 29 janvier.

Le lendemain, vendredi 29 janvier, il n’y avait pas de paroisse convoquée; et cependant, il y avait quelques déblaiements urgents à faire au fond de la grotte, pour préparer les travaux plus considérables de la semaine suivante.

Honneur et merci aux habitants des villages de la Moriçais, de Beaulieu, de la Salmonais, de Pie, de Malabris, des Caves de Beaumare, d’Epars et du Calvaire, tous de la paroisse de Pontchâteau, qui, sur un simple, avis donné la veille au soir, se trouvèrent au poste dès le lendemain malin!

Mardi, 9 février.

Ce sont les mêmes paroles que nous avons à dire, les mêmes remerciements que nous avons à adresser aux hommes des villages de la Cacognais, de la Madeleine, du Haut-Bodio (paroisse de Pont-Château) et de Montmara (paroisse de Sainte-Reine), venus ce jour-là, au premier signal, prendre la place d’une paroisse qui avait dû remettre à plus tard sa journée de travail.

Mercredi, 3 février. — Saint-Gildas-des-Bois.

Entre les deux dates que nous venons d’indiquer, nous avons eu encore une belle journée. Au mois d’octobre dernier, la paroisse de St-Gildas toute entière nous avait donné le spectacle d’un pèlerinage on ne peut plus édifiant. Bien édifiant aussi a été le spectacle donné par les hommes seuls, dans leur journée de travail, le 3 février.

Ils ont à leur tête, pendant tout le jour, le Vicaire délégué par M. le Curé, qui, à son grand regret, n’a pu venir. L’ordre est parfait. Ils arrivent en chantant un de ces cantiques qui marquent le pas. C’est, assure-t-on, un moyen d’abréger la longueur de la route. Ils en useront ce soir encore, au départ.

Ce jour-là, les travaux d’aplanissement autour du Prétoire avancent considérablement. De beaux blocs de pierre sont amenés à pied d’œuvre, au Jardin des Oliviers. St-Gildas pourra choisir celle qui portera son nom.

Notons un détail: Le R. P. Supérieur, en faisant sa convocation, proposait le jeudi. M. le Curé y vit des difficultés et le mercredi fut fixé. Le mercredi, temps superbe. Le lendemain, jeudi, pluie torrentielle. Jusqu’à présent, malgré la saison si variable, il n’y a pas eu un seul jour où les travaux aient été interrompus par le mauvais temps.

Nos lecteurs savent maintenant quelle part la piété a toujours dans chacune de ces journées, et en particulier, le soir. Nous ne le répéterons pas.

Mercredi, 10 février. — Missillac

  1. le Curé de Missillac nous a enlevé jusqu’à présent l’honneur de donner l’hospitalité de nuit à M Gerbaud. C’est donc avec les travailleurs de la journée que celui-ci nous arrive aujourd’hui.

L’excellent Pasteur de Missillac, qui porte un si vif intérêt à notre Œuvre, a eu la bonne pensée de partager sa grande paroisse en plusieurs sections, de manière à procurer plusieurs journées de travail. Du reste, il eut été difficile d’occuper tous les bras qui se seraient présentés à un même appel. La seule section d’aujourd’hui fournit sa centaine de travailleurs. M, l’abbé Landeau, vicaire, dirige la marche avec son entrain ordinaire.

Dès le commencement de la journée, il est décidé que celui-ci s’occupera, avec une bonne partie des travailleurs, d’amener au chantier une pierre remarquable entre les autres par sa longueur, et pour laquelle M. Gerbaud a une place désignée. Cette pierre d’un poids considérable était presque au milieu de la lande, sur un plan incliné. Il fallait d’abord la charger sur un traîneau roulant, et lui faire gravir ensuite la pente. Il serait difficile de donner une idée de la somme de travail et d’efforts dépensés pour arriver au résultat désiré. Dix fois, lorsque, tout semblait fini, tout fut à recommencer. Mais, enfin, à force de constance, la pierre s’ébranla, monta la pente, au milieu de hurrahs enthousiastes, et arriva enfin au lieu marqué. Il fallut la voir debout, à la place qu’elle occupe, au milieu de la vaste ouverture de la grotte, qui aura ainsi sa porte d’entrée, et sa porte de sortie.

Il était nuit, mais tous s’en allaient contents et joyeux.

Jeudi, 11 février. — Crossac.

C’est déjà la seconde fois que nous trouvons le nom de cette paroisse sur le registre de nos travaux. Mais à la première convocation, il n’était venu personne d’un certain nombre de villages très écartés, et qui, il faut le dire, ont beaucoup moins de rapports avec le Calvaire, et même avec l’église paroissiale, que les autres habitants de Crossac. Une invitation spéciale leur fut adressée. On avait demandé une trentaine d’hommes. Ils sont venus au nombre de 67, bien comptés. Tous excellents travailleurs ! Nous avons remarqué un bon vieillard bien infirme et qui ne voulait céder son rang à personne, persuadé que la fatigue de cette journée, bien loin d’aggraver son mal, lui apporterait quelque soulagement.

Nous savons que ces braves gens des villages de Mandrais, de Quémené, de la Brionniôre, de Hault, de la Pelletraie et des Eaux, sont repartis enthousiasmés. Moins habitués que d’autres à ce qui se passe au Calvaire, ils ont raconté aux villages plus éloignés encore, que le Père missionnaire était resté toute la journée avec eux, leur avait fait chanter des cantiques, les avait prêches, leur avait raconté de belles histoires, etc., etc. Ces villages plus éloignés nous viendront bientôt, eux-mêmes.

Vendredi, 12 février. — Campbon

Ce sont les Campbonnais ! vraiment, ils vont au travail, comme à la bataille. Et c’est la marche d’une compagnie d’élite. Je comprends que le vénérable et digne Curé ait tenu à marcher en tête en traversant la ville de Pontchâteau. C’est aujourd’hui que M. Gerbaud retrouve de ses connaissances de Rome, au régiment des Zouaves pontificaux ! Comme ces braves sont heureux de lui serrer la main !

Nous nous informons auprès de M. le Curé, du nombre de zouaves fournis par la paroisse de Campbon.

— Trente-huit, nous répond-il, en y comprenant, il est vrai, quelques volontaires de l’Ouest, qui ont combattu sous Cathelineau.

Au travail, faut-il le dire, M. Gerbaud eut, plus d’une fois, besoin de modérer sa troupe, faisant remarquer, qu’en tirant trop vivement un bloc de rocher, ils couraient risque d’en renverser un autre déjà placé, et qu’ainsi la besogne n’avancerait pas. Mais en réalité la besogne avança et se fit bien.

Vers la fin de la journée, nous eûmes sous les yeux un spectacle qui rappelait, sans qu’on y eût songé, un fait de la vie de notre Bienheureux, à sa mission de Campbon (1709). Voulant faire disparaître un abus, qui allait à transformer les églises en cimetières, il fit rester, un jour, les hommes seuls, après son instruction. Puis, leur ayant expliqué, en quelques mots, son dessein de rendre leur église plus convenable et les voyant bien disposés: « Allons, mes enfants, leur dit-il, mettez-vous huit sur chaque tombe, quatre sur celles qui sont moins pesantes, et deux sur chaque pavé. » Cet ordre fut exécuté, sur le champ. Maintenant, ajoute-t-il, « prenez la pierre sur laquelle vous êtes placés et la portez dans le cimetière. » Ce fut fait dans un instant, et dans une demi-heure au plus, l’église fut débarrassée.

  1. Gerbaud, lui, fit placer d’abord ses Campbonnais, armés de leurs pioches et de leurs pelles, sur deux lignes, se faisant face; un peu au-dessous du Jardin des Oliviers. Puis passant entre les rangs, faisant avancer ceux-ci, rentrer un peu ceux-là, les lignes de droites qu’elles étaient devinrent sinueuses. « Et maintenant, dit-il, que chacun, avec son instrument, enlève la première couche de terre qui est devant lui. » En un moment, le cours du torrent de Cédron fut dessiné sur le sol. Il n’y aura qu’à creuser plus profondément son lit.

Mardi, 23 Février. — Férel

Après une semaine employée toute entière au Calvaire, à des occupations bien différentes, les travaux du Jardin des Olives reprennent aujourd’hui. Mais, c’est la dernière limite qui nous est donnée pour terminer ce compte-rendu.

Saluons la première paroisse du Morbihan, qui veut bien nous apporter son concours. C’est Férel situé sur les bords de la Vilaine à cinq lieues d’ici. Pour arriver à pied, avant huit heures, il en est qui se sont mis en route à trois heures et demie du matin. Et au moment de ce départ nocturne, la pluie tombait en abondance sur Férel. L’excellent Curé est arrivé le premier, pour procurer à ses paroissiens l’avantage d’entendre la sainte messe, dans la chapelle du pèlerinage, avant de commencer les travaux. Quel courage et quel dévouement de la part de tous ! Ils en ont été récompensés par une journée très belle, ensoleillée, et admirablement remplie par le travail et la piété.

Tous nous quittent, le soir, en nous assurant qu’ils reviendront plus nombreux.

                                                                                                                                   †

Nos lecteurs comprendront sans peine que l’élan généreux de nos travailleurs volontaires nous a entraînés plus loin que nous ne pensions, et que nous renvoyons à plus tard certains sujets que nous pensions aborder aujourd’hui.

A la dernière heure le R. P. Supérieur reçoit une lettre de Sa Grandeur Mgr l’Évêque de Nantes, où il est dit: Je vois avec un vrai bonheur que les travaux pieux dont vous vous occupez, avec tant de zèle, sont toujours eu bonne voie.

N° 7 – Avril 1892 – Les travaux au Jardin des Oliviers

Une longue et difficile tâche nous est encore imposée aujourd’hui par les travailleurs qui se sont succédé au Calvaire, depuis un mois, parce qu’eux-mêmes ont accompli de beaux et grands travaux. Disons que maintenant les contours de la grotte sont terminés, cimentés, et qu’on va incessamment commencer le travail de la voûte.

Mercredi, 24 février. — Paroisse de Missillac – (2e Section).

C’est Missillac qui a l’honneur d’ouvrir cette nouvelle série de travaux. Et c’est la partie de cette grande paroisse qui porte le nom de Frèrie de Ste-Luce, qui a sa chapelle particulière sous ce vocable, et où l’on dit chaque dimanche une messe matinale.

C’est à cette messe que M. l’abbé Landeau a convoqué chaleureusement pour aujourd’hui les braves habitants de Ste-Luce, et cette convocation a été renouvelée par M. le Curé, à la grand’messe.

Les voilà, au nombre de quatre-vingts. M. le Curé et M. le Vicaire, qui ne les quittent pas de toute la journée, doivent être contents d’eux. Ils ont chanté avec entrain et travaillé de même.

Ce jour-là, nous avions la visite de M. J. Vallet, l’artiste nantais à qui nous devons le beau groupe de la Flagellation. Il était venu examiner notre grotte de Gethsémani, à un point de vue particulier que l’on devinera sans peine. Il ne pouvait se lasser d’exprimer sa satisfaction du spectacle qu’il avait sous les yeux. Le Salut fut donné par M. le Curé. Jeudi,

25 février. — Paroisse de Donges.

Nous ne blesserons personne en disant que nous avions tout particulièrement à cœur devoir les paroissiens de Donges venir prendre part à nos travaux. Un grand nombre d’entre eux habitent des villages très éloignés de l’église, où ils ne paraissent que très rarement. Cependant, nous savions qu’ils gardaient religieusement le souvenir du bon Père de Montfort.

Le R. P. Supérieur est allé les visiter dans leurs maisons, pour raviver ce souvenir, et a reçu partout le meilleur accueil.

Au jour fixé pour venir au Calvaire, ils sont là plus de cinquante. Et si le temps n’avait été très pluvieux le matin, ils auraient dépassé la centaine. Du reste, la journée est belle, tout s’y passe admirablement, non seulement pour le travail, mais pour le chant des cantiques, la récitation du chapelet, le Salut du soir. Nul doute que le vénérable, Curé de Donges n’en ait emporté une vraie consolation et de bonnes espérances.

Quant aux travailleurs, ils expriment hautement, au départ, leur désir d’être convoqués une autre fois, pour revenir plus nombreux.

Vendredi, 26 février. — Paroisse de St-Dolay.

C’est la seconde paroisse morbihannaise qui vient prendre part à nos travaux. Les paroissiens de St-Dolay, souvent évangélisés par les Fils de Montfort, connaissent bien et aiment son Calvaire. Aussi c’est au nombre de cent qu’ils nous viennent sous la conduite des deux Vicaires. L’un d’eux dit, en arrivant, la sainte messe, à laquelle tous assistent. L’autre fait chanter le beau cantique : Je suis Chrétien, qu’on ne se lasse jamais d’entendre répéter par des voix d’hommes, avec cet accent de conviction.

Nous ne dirons rien des travaux, sinon qu’ils se firent de manière à satisfaire pleinement celui qui les dirige; et c’est le meilleur éloge que nous en puissions faire.

Au milieu du jour, c’est un délassement pour les travailleurs, après avoir satisfait leur piété au Prétoire, de monter sur la plate-forme, d’où l’on découvre toute la partie du Morbihan qui se trouve en deçà de la Vilaine.

Mardi, 1er mars. — Paroisse d’Herbignac

C’est à M. le Curé-Doyen d’Herbignac qu’appartient l’excellente pensée d’inviter ses paroissiens à faire de cette journée, employée si mal et si follement par tant d’autres, un jour consacré à la piété et au travail en l’honneur de Jésus agonisant. Cent cinquante hommes ont répondu à son appel et nous arrivent avant huit heures, bien que la distance soit de quatre lieues. Tous assistent à la sainte messe, dite par M. le Doyen, dans la chapelle des pèlerinages. M. l’abbé Paquelet, vicaire, dirige admirablement les chants. Le travail va ensuite à merveille.

Les historiens du Calvaire font remarquer que lors des travaux dirigés par Montfort, il n’y avait pas de distinction entre le seigneur et le paysan quand il s’agissait de porter la hotte. Nous constatons aujourd’hui que M. A. de la Chevasnerie, qui habite un château sur la paroisse d’Herbignac, tient à conserver cette tradition, et ne cède sa place à personne quand le moment est venu de tirer à la chaîne. Il ne s’épargnera pas davantage, dans la soirée, à la plantation des arbres de l’allée qui monte du Prétoire au Jardin des Oliviers. Il est aidé dans ce travail par M. le Doyen, tandis que M. l’abbé Paquelet reste au milieu de ceux qui continuent les travaux de la grotte. Là une des pierres monumentales placée à droite, en entrant, restera comme souvenir de cette journée.

Avons-nous besoin de dire que c’est avec bonheur que, le soir, l’excellent Pasteur donna la bénédiction à ses chers travailleurs.

Tous rentrent dans leur famille le cœur plus content et plus joyeux assurément que ceux qui, plus tard dans la nuit, rentreront du cabaret.

2 mars — Mercredi des Cendres.

Nous ne pouvions, ce jour-là, convoquer une paroisse. Nous avions fait seulement appel aux hommes de quelques villages assez rapprochés du Calvaire, la Cossonnaie, Coimeux, Quinta, la Bassinaie et L’Ornaie, de la paroisse de Crossac. Tous sont venus assister pieusement à la Cérémonie des Cendres, dans notre chapelle. Ils vont ensuite avec ardeur au travail. Sans nul doute, cette journée leur comptera pour beaucoup dans ce qu’ils doivent faire pour Dieu, pendant la sainte Quarantaine.

3 mars — Saint-Malo-de-Guersac.

Population de marins et aussi d’ouvriers des Chantiers de la Loire. C’est dire que nous ne pouvions compter là sur le grand nombre. Ils sont une cinquantaine au plus, mais des hommes habitués à braver toutes les intempéries des saisons. Le froid piquant qu’il faisait ce jour-là ne les a point arrêtés. Ils sont habitués aussi à remuer les plus lourds fardeaux. Un simple hasard nous fait connaître, travaillant au milieu des manœuvres, un ancien entrepreneur retiré des affaires et qui a dirigé les travaux les plus importants à Saint-Nazaire et ailleurs. M. le Curé reconnut lui-même une dizaine de capitaines retraités. Avec de tels hommes, le travail ne pouvait manquer d’aller très bien. Aussi, M. Gerbaud crut-il devoir les féliciter chaudement à la fin de la journée. Du côté religieux, tout fut aussi parfait.

4 mars, Vendredi — Ste-Anne-de-Campbon.

Certes, la paroisse de Sainte-Anne-de-Campbon a montré de la bonne volonté. C’est au nombre de deux cents que ses travailleurs arrivent sous la conduite de M. le Vicaire, chantant des cantiques. Tous ne pouvaient être occupés en même temps aux pierres de la grotte. On résolut de transporter la terre du lit du Cédron pour faire des terrassements derrière la grotte même. Pour cela, il fallait un certain nombre de charrettes. Au premier signal, nos bons voisins des villages de la Pintaie, des Métairies, de la Berneraie, nous les amenèrent. Le temps était un peu dur.

Le vénérable Curé de Ste-Anne passa toute la journée, au milieu des travailleurs, et leur donna le Salut du soir.

                                                                                                                †

Le samedi, 5 mars, quelques hommes du Buisson-Rond, convoqués seulement la veille au soir, vinrent avec la meilleure bonne volonté, continuer les travaux.

                                                                                                               †

La semaine suivante M. Gerbaud, l’infatigable directeur de nos travaux, prenait un congé.

Du reste, si on se le rappelle, le temps devint tel que la continuation des travaux de la grotte eût été impossible. Toutefois, dans cette semaine de froides giboulées, il y eut un jour plus doux, accordé, pensons-nous, aux prières des pieuses Briéronnes de St-Joachim.

Le Bienheureux Montfort, en élevant son Calvaire faisait chanter autrefois :

Travaillons tous, à ce divin ouvrage

Dieu nous bénira tous

Grands et petits, de tout sexe et tout âge.

Bref, les paroissiennes de St-Joachim témoignaient hautement le désir de renouer la tradition sur ce point. Un jour leur fut fixé, le mercredi, 9 mars. Elles se trouvèrent quatre cents, dès huit heures du matin, à la messe que dit leur vénérable Curé, dans la chapelle du pèlerinage. On se rendit sur la lande, en récitant le chapelet. Le travail qui leur fut demandé, pour être facile, n’en était pas moins méritoire.

On les vit, spectacle curieux, suivant chacune son sillon, recueillir, les unes dans des paniers, les autres dans leur tablier, tous les petits cailloux, qu’on trouve, ici, en abondance, dans les champs. Toutes portaient leur cueillette au tombereau qui attendait sur le chemin et transportait les cailloux autour du Prétoire, pour faire un drainage qui rendra le monument bien plus abordable en tout temps.

Un certain nombre étaient occupées de la même manière au transport du sable qui devait être étendu sur les cailloux.

Nous ne dirons pas que, pendant tout le travail, la lande de la Madeleine resta silencieuse, mais on y eut toujours le spectacle d’une réunion pieuse accomplissant un acte de foi.

Au milieu du jour, la visite au Calvaire apparut comme une véritable procession, montant les longs escaliers. Le Rosaire, en entier fut récité dans la journée, bien des cantiques chantés et, le soir, le salut fut très solennel.

                                                                                                                †

Il nous reste encore à redire les faits et gestes de la seconde semaine de Carême, jusqu’au jour de la fête de S. Joseph.

Dès le lundi, M. Gerbaud nous est arrivé, pour préparer avec quelques hommes seulement le travail de la semaine.

Mardi, 15 mars. — paroisse d’Assérac

A leur allure vive, à leur chant bien nourri, nous reconnaissons les habitants des bords de la mer. Il en est qui viennent de la pointe de Pennebé (fin de la terre). Nous ne les verrions pas à une heure si matinale, si tous les véhicules de la paroisse n’avaient été requis à l’avance, de manière à permettre à tous de faire en voiture une partie de la route qui, pour le plus grand nombre, est de 6 à 7 lieues.

Tous assistent à la messe dite par M. le Curé. On y chante de beaux cantiques. Rappelons qu’on désigne assez souvent Assérac en disant : C’est la paroisse où tout le monde chante aux offices, hommes et femmes ; et où, même aux vêpres, les hommes sont toujours aussi nombreux que les femmes.

Quels excellents auxiliaires M. Gerbaud trouva, toute la journée, dans cette troupe d’élite, composée en majeure partie de jeunes gens, d’après le conseil qu’avait donné M. le Curé lui-même. Nous ne pouvons entrer dans le détail des travaux qui furent faits. L’excellent pasteur exprimait bien haut la satisfaction qu’il éprouvait. Si nous ne craignions d’être indiscret nous pourrions citer des paroles montrant bien qu’il n’échangerait pas facilement pour d’autres ses paroissiens. Et nous savons que, d’autre part, ses paroissiens tenaient un langage analogue.

Le soir, en se quittant, on se disait de tout cœur : Au revoir !

Mercredi, 16 mars

Fidèles et dévoués habitants de Crossac, toujours prêts à venir prendre la place d’une paroisse, qui, pour une cause imprévue, fait défaut. C’était le cas, ce jour-là. Mais nous ne pouvions nous attendre à vous voir si nombreux, n’ayant convoqué que les villages de la Gaine, de la Giraudaie, du Souchay, de Rault et delà Bussonnaie !

Le Bienheureux Montfort ne peut manquer de vous continuer cette protection, qui a paru si spéciale, que les autres ont pu s’en montrer jaloux.

Jeudi, 17 mars — Paroisse de Sévérac.

Sévérac a répondu grandement à l’appel qui lui a été fait. Ils sont venus, près de deux cents hommes, exprimant le regret que nous partagions nous-mêmes, de n’avoir pas, à leur tête, leurs prêtres retenus par le ministère. La journée a été édifiante et bien remplie. Le lit du Cédron a été creusé plus profondément. Les terres qui en ont été extraites, transportées pour faire des terrassements derrière la grotte, par des charrettes amenées des villages de la Madeleine, de la Plaie, de la Noë et de Travers. La grotte elle-même a été remplie d’une grande quantité de rondins de bois, qui tiendront lieu d’échafaudage pour la construction de la voûte.

Vendredi, 18 mars — Paroisse de Prinquiau.

Prinquiau situé dans une direction opposée, nous envoie, des bords de la Loire, une cinquantaine de travailleurs bien décidés.

La grande partie de la journée fut occupée à déraciner, et à transporter à une assez grande distance une pierre énorme, qui fut dressée ensuite à la manière des pierres levées ou menhirs des anciens druides. D’après quelques explications entendues dans la journée, les bons travailleurs de Prinquiau avaient compris qu’outre la grotte de Gethsémani, il entrait dans les plans de marquer, dans le jardin, l’emplacement de diverses scènes de la Passion. Leur pierre une fois dressée, quelqu’un demande si ce ne serait pas la pierre des Apôtres. On fit remarquer qu’elle n’était pas disposée pour cela, les Apôtres s’y étant étendus pour dormir. Pourvu, du moins, que ce ne soit pas la pierre de la trahison de Judas! s’écrièrent ensemble plusieurs voix. M. Gerbaud s’empressa de rassurer tout le monde; et en attendant, ce sera la pierre de Prinquiau qui jouit, au contraire, d’un renom bien mérité de fidélité aux bonnes et anciennes traditions.

Samedi, 19 mars. — Fête de Saint-Joseph.

Notre excellent directeur des travaux nous dit lui-même qu’il a attendu ce jour pour la pose d’une pierre importante dans sa construction.

Le pilier, qui est à peu près au centre de la grotte, est formé par trois gros blocs reliés ensemble, et atteint déjà une certaine hauteur.

Mais il faut le surélever encore, en y ajoutant une pierre d’un mètre de haut, au moins, et d’une pesanteur considérable. Là, le nombre et la force des bras ne suffiraient pas.

Par une coïncidence remarquée, c’est un excellent maître charpentier de Crossac qui prête l’instrument nécessaire, et que M. Gerbaud laisse commander la manœuvre. Les préparatifs demandent quelque temps. Mais lorsque tous les câbles sont bien amarrés, que la pierre elle-même est bien fixée dans sa ceinture de fer, on la voit s’élever doucement, sans secousse, et enfin se poser comme d’elle-même, à la place marquée. Il n’y a plus qu’à la cimenter et le tout paraît d’une solidité parfaite.

Puisse saint Joseph, dont nous célébrons aujourd’hui la fête avec toute la solennité possible, joindre sa haute protection à celle de notre Bienheureux, et nous continuerons d’être préservés dans nos travaux de tout accident fâcheux.

N° 8 – Mai 1892 – Bénédiction de la grotte de Gethsémani au Jardin des Oliviers

Sa Grandeur Monseigneur l’Évêque de Nantes a bien voulu en fixer la date au lundi, 6 juin, par la lettre suivante que nous nous empressons de communiquer aux lecteurs de l’Ami de la Croix.

ÉVÊCHÉ DE NANTES                                                                         le 22 avril 1892.

Mon bon Père,

Je suis extrêmement heureux d’apprendre que les travaux de la Sainte Grotte sont très avancés. Le lundi de la Pentecôte me semble tout désigné pour l’inauguration du pieux monument. Je ferai tout ce qui dépendra de moi pour présider cette grande et touchante cérémonie. Je ne doute pas que ce jour-là surtout Notre-Seigneur ne se plaise à répandre ses plus précieuses bénédictions sur toute l’assistance, mais très spécialement sur ces milliers d’hommes qui sont venus, avec tant de zèle et de foi, travailler à la construction d’un édifice sacré entre tous, et dont chaque pierre redira aux générations futures que même à la fin de notre XIXe siècle il s’est rencontré dans nos régions, de fermes et vaillants chrétiens dont le cœur ne s’est laissé ni troubler, ni amollir par le souille mauvais de l’impiété contemporaine. On ne saurait trop les en féliciter.

Agréez, mon bon Père, l’assurance de mon affectueux dévouement en N–S.      

† JULES, Ev. de Nantes.

Le jardin des Oliviers et la Grotte de Gethsémani

Voici venir l’anniversaire de la grande nuit des souffrances et des humiliations de l’Homme-Dieu, et qui commence au Jardin des Oliviers. A cette heure même, les dernières pierres de notre Grotte de l’Agonie seront peut-être posées. Ce soir-là, dans mille églises chrétiennes la voix du prédicateur fait revivre pour l’auditoire ces grands souvenirs, et jamais, sans toucher les cœurs.

Mais quel avantage ne sera-ce pas d’en avoir, ici, la représentation fidèle sous les yeux ; ce torrent du Cédron que Jésus franchit, en prononçant les dernières paroles de son beau et si louchant discours après la Cène. — L’entrée du Jardin de. Gethsémani, où il dit à ses Apôtres : Reposez-vous là, pendant que je vais moi-même prier… prier pour vous.

Un peu plus loin dans l’intérieur du Jardin, c’est jusque-là qu’il a permis à Pierre, Jacques et Jean de le suivre. Voilà le rocher sur lequel tous les trois se sont endormis, malgré la recommandation du Maître, qui leur adresse ce doux reproche : « Vous n’avez pu veiller une heure avec moi ».

Et c’est à la distance seulement d’un jet de pierre que s’ouvre la sombre grotte où Jésus agonise. Le voilà prosterné, inondant la terre, non seulement de ses larmes, mais aussi de son sang, redisant la même prière : « Mon Père, s’il est possible, que ce calice s’éloigne de moi ! » Voici l’Ange descendant du ciel pour le consoler, le conforter, dit l’Evangile, et la grande parole qui décida du salut du monde : «Non pas ma volonté, ô mon Père, mais que la vôtre se fasse, » est dite. Et il se relève, prêt à tout souffrir pour nous.

Et déjà le traître qui doit le livrer à ses bourreaux vient de pénétrer par une entrée plus secrète dans le Jardin.

Voici la place où après avoir terrassé d’une parole les soldats qui viennent pour l’arrêter, et reçu le baiser de Judas, il se livre lui-même, pour être conduit à la mort du Calvaire.

A l’heure, où nous commençons ces lignes, pour continuer de rendre un hommage mérité à tous ceux qui prêtent un si généreux concours à la création de notre Jardin des Oliviers, nous ne pouvions nous défendre de rappeler ces grands souvenirs.

Et maintenant, tout d’abord, que M. Gerbaud reçoive, ici, de nouveau, l’expression de notre reconnaissance pour s’être dépensé, ainsi qu’il l’a fait, dans la direction du travail grandiose, dont il a bien voulu se charger.

22 Mars. — La Chapelle-Launay

C’est, croyons-nous, la vingtième paroisse qui répond à l’appel qui lui a été fait de venir concourir à l’exécution des projets conçus par le Bienheureux lui-même, et qui lient à montrer qu’elle n’a point dégénéré depuis le passage de Montfort dans la contrée.

Les travailleurs sont au nombre de quatre-vingts. C’eût été un grand bonheur pour l’excellent Pasteur d’être à leur tête. Mais retenu par une indisposition, il est remplacé par M. le Vicaire, qui dit la sainte messe, dès que tous sont réunis dans la Chapelle du Pèlerinage. On ne peut s’empêcher d’être touché de l’attitude recueillie de ces braves chrétiens, de l’accent de foi avec lequel ils redisent les refrains que le grand missionnaire apprit autrefois à leurs Pères.

Au travail, tout se passe dans un ordre parfait. M. l’abbé passe la journée entière au milieu, ou plutôt, au nombre des travailleurs.

Une particularité de cette journée fut une première plantation au Jardin des Oliviers. Nous n’avons guère l’espoir d’acclimater, ici, l’olivier lui-même. L’essai cependant en sera fait. Mais en attendant, la pensée est venue de faire un petit massif de chênes-verts, dont la feuille cendrée imite assez bien celle de l’olivier. Si les plants ne réussissaient pas, ce ne serait point que les travailleurs de la Chapelle-Launay n’auraient pas suffisamment fouillé la lande. Certes là, comme ailleurs, ils tenaient à bien faire.

Le même jour, des charrettes de la Viotterie, des Métairies, du Buisson-Rond transportaient des pierres autour du Prétoire.

23 Mars. — Paroisse de Férel

C’est la seconde fois que nous inscrivons le nom de cette paroisse morbihannaise.

On n’a pas oublié, peut-être, que la première fois, une averse terrible qui menaçait de se prolonger, n’avait point arrêté M. le Curé et bon nombre de ses paroissiens. Mais aussi un bon nombre d’autres exprimaient hautement leur regret de n’avoir pas fait partie de la première expédition. Voilà comment les paroissiens de Férel sont ici aujourd’hui, près d’une centaine. Ils sont conduits par le Vicaire, M. l’abbé Guyot, nom cher aux congrégations fondées par le Bienheureux de Montfort, C’est lui qui dit, le matin, la messe des travailleurs et qui les accompagne partout dans la journée. Comme ancien pèlerin de Jérusalem, il s’intéresse particulièrement à tous les détails de la pieuse entreprise. Le travail est actif autour du Prétoire et autour de la Grotte.

  1. le Curé, si dévoué à notre œuvre, a dû être content le soir, en apprenant comment la journée avait été si bien remplie.

Nous n’oublions pas, ici, le cantique si bien chanté de Notre-Dame-de-Bon-Garant, dont la légende est si gracieuse et que tous les habitants de Férel invoquent comme leur protectrice spéciale.

 

Ce même jour, plusieurs villages de la paroisse de Pontchâteau ont fourni des charrettes pour le transport des pierres et du sable. Ce sont les villages de la Jouberaie, de Beaulieu, d’Epart et de Cottrais.

 

27 Mars. — Paroisse de Saint-Roch

Les habitants de Saint-Roch sont fidèles aux anciennes traditions. Ils aiment le Calvaire et sont pleins de confiance dans l’intercession du Bienheureux.

Aussi se sont-ils empressés de répondre à l’appel qui leur a été fait. Saint-Roch qui est aujourd’hui une belle et bonne paroisse faisait partie, il y a peu de temps encore, de celle de Pontchâteau. Il ne faut pas s’étonner si nos travailleurs d’aujourd’hui fraternisent si bien, avec les habitants de quelques villages de la paroisse de Pontchâteau même, qui sont venus se joindre à eux. Ce sont les villages de la Moriçais, de Beaumare, de Beaulieu, des Caves, qui ont amené leurs attelages pour transporter le sable et la pierre.

Le travail est actif partout, mais semble s’animer encore, quand apparaît, dans l’après-midi, M. le Curé de Saint-Roch, non seulement pour encourager ses paroissiens, mais pour mettre avec eux la main à l’œuvre.

Bonne journée pour nous sans doute, mais aussi, nous le savons, pour le Pasteur et pour le troupeau.

31 Mars. — Paroisse de Donges

Nous avions salué, avec une satisfaction particulière, dans notre dernier numéro, les travailleurs de Donges. Ils étaient venus nombreux, malgré le temps qui paraissait menaçant le matin ; et ils s’en étaient retournés si contents et si joyeux! Mais combien d’autres hommes de cette grande paroisse exprimaient hautement leurs regrets de n’avoir pas été de cette journée. Il a fallu une nouvelle convocation. Et voici un nouveau bataillon de Dongeois, aussi nombreux que le premier, arrivant sous la conduite de M. l’abbé Dautais, vicaire de la paroisse.

C’est aujourd’hui qu’on va pouvoir juger de l’effet que produira la voûte de notre Grotte. La première partie est terminée.

Les travailleurs emploient la matinée à retirer la quantité énorme de bois qui a tenu lieu d’échafaudage. Il faudra tout le replacer, ce soir, pour l’exécution de la seconde partie. Ce travail est accompli, par les Dongeois, dans un ordre parfait.

  1. Gerbaud a pu constater que rien ne manque à la solidité de sa construction, et tous le félicitent en jugeant par ce que l’on a déjà sous les yeux de ce que sera l’ensemble.

On remarque parmi les travailleurs plusieurs vieillards, dont l’un a présents tous les souvenirs de la dernière restauration du Calvaire en 1821, qu’il rappelle en détail. C’est ainsi que se conservent les traditions. La paroisse de Donges qui avait pris part aux travaux de 1821, en souvenir du bon Père de Montfort, vient de s’assurer de nouveau sa protection, par les deux excellentes journées qu’elle nous a données.

5 Avril. — Paroisse de Nivillac.

C’est la grande paroisse morbihannaise de ce côté de la Vilaine. Aussi a-t-elle tenu à être bien représentée. Deux cents travailleurs ! Un bon nombre a fait la route à pied, et même quelques-uns à jeun (six lieues). Et ils sont là, dès le matin à sept heures, entendant la messe dite par M. le Recteur. M. l’abbé Lelarge est aussi venu apporter le précieux concours de sa voix pour le chant des cantiques, et en même temps le concours de ses bras pour le travail. Car on chante et on travaille, et avec une ardeur qui ne laisserait pas supposer la fatigue de la longue route faite le matin.

Mentionnons pourtant ce fait : Vers onze heures, on vit un des travailleurs s’appuyer péniblement sur un des rochers qui entourent la Grotte. Croirait-on que ce brave breton rentré tard, la veille, d’un autre voyage, à la maison, n’ayant pas dormi, de peur de manquer le départ pour le Calvaire fixé à deux heures, puis arrivé ici, suivant les autres à la Chapelle pour entendre la messe et ensuite sur la lande, était resté à jeun jusqu’à cette heure?

Nous ne saurions dire tout le travail accompli. Le cours du Cédron est prolongé, plusieurs énormes blocs de pierre mis en place. M. le Directeur des travaux témoigne sa satisfaction. Le vénérable Recteur, de son côté, paraît enchanté de cette journée.

Le soir, au salut solennel, on n’entend pas sans émotion ces deux cents voix d’hommes chanter ce refrain qu’ils ont redit bien des fois :

Je n’ai qu’une âme

Et je veux la sauver !

 

7 Avril. — Paroisse de Crossac

Après une première convocation générale de sa paroisse, et deux autres partielles déjà faites, M. le Curé a bien voulu encore une fois faire appel au bourg et à quelques villages, la Haie, Bosla, etc. C’est avec la même bonne volonté que ses paroissiens y ont répondu. Sa visite, dans la soirée, est accueillie avec la satisfaction la plus marquée. Il est là quand ses braves travailleurs dégagent la seconde partie de la Grotte dont la voûte est terminée; et comme on peut désormais juger de l’ensemble, l’appréciation qu’il en fait ne peut être indifférente ni à M. le Directeur des travaux, ni à nous.

Quant aux paroissiens de Crossac, nous n’avons qu’à leur souhaiter pour récompense de continuer d’être les privilégiés du bon Père de Montfort, comme ils aiment à se nommer.

 

11 Avril. — Paroisse de Missillac.

C’est un nom déjà inscrit sur notre liste. C’est la troisième section de cette grande paroisse convoquée par M. le Curé.

Des travailleurs, nous dirons tout en affirmant qu’ils se sont montrés, en tout, dignes de leurs devanciers des deux premières sections.

Personne n’ignore dans la contrée quelle union existe à Missillac, pour le bien de tous, entre l’autorité religieuse et l’autorité civile.

Nous remercions M. le marquis de Montaigu et M. le Curé, d’avoir bien voulu montrer, en venant ensemble prendre part à cette journée, qu’ils étaient aussi unis dans les mêmes sentiments de sympathie pour notre œuvre.

 

12 Avril. — Paroisse de S.-Joachim

Quels vaillants hommes que ces bons Briérons de S.-Joachim. Voyez-les plutôt, commandés par M. l’abbé Pabois, qui certes ne ménage pas sa voix, tirer à la chaîne avec ensemble. Il n’y a pas de rocher qui puisse résister.

S’ils sont au travail dignes d’éloges, ils n’édifient pas moins par leur foi et leur piété.

A la visite, qui se fait après-midi au Prétoire, ils demandent eux-mêmes à monter tous ensemble la Scala Sancta à genoux. C’est l’avant-veille du jour où Jésus teignit de son sang les degrés de l’escalier de Pilate.

Quels sentiments profonds de dévotion à la Passion du divin Maître, Montfort a su imprimer dans les âmes, autour de son Calvaire !

Tout le monde remarque dans cette journée un bon vieillard de 81 ans. Il a fait, ce matin, trois lieues à pied et ne reste pas inactif. Quand on l’aborde il tire en souriant de sa poche un petit livre bien maculé, bien usé. La date d’impression est du milieu du siècle dernier, mais le vieillard tient à montrer une note, où l’auteur du livre déclare qu’il l’a écrit près du tombeau de Notre Seigneur à Jérusalem en 1654. Le petit livre est illustré de vieilles gravures sur bois qui n’ont rien d’artistique. Mais avec quel contentement son heureux possesseur vous montre la grotte de Gethsémani, le torrent de Cédron, la pierre des Apôtres ! Surtout, avec quel accent de foi, il ajoute : « C’est mon petit livre à moi, je n’en lis pas d’autres. Mais dès que j’ai un peu de temps, je prends mon petit livre. C’est si beau de voir là, tout ce que le bon Dieu a fait pour nous ! »

N° 9 Mai 1897 – Fête du 6 juin 1892 au Calvaire de Pontchâteau – Bénédiction de la grotte de l’Agonie

Les lecteurs de l’Ami de la Croix, savent que le Bienheureux Montfort avait conçu lui-même le projet de transformer la lande de la Madeleine, à Pontchâteau, en une autre Jérusalem, où seraient représentés tous les grands faits de la Passion de l’Homme-Dieu. L’année dernière, presque à la même époque, avait lieu l’inauguration du monument représentant le Prétoire de Pilate, où l’on voit le groupe de la Flagellation, œuvre du sculpteur nantais J. Vallet, qui fait l’admiration de tous les connaisseurs. Cette année, c’est une représentation du Jardin des Oliviers, avec sa Grotte de l’Agonie qui va être offerte à la piété des pèlerins. On y verra le Torrent du Cédron, le Rocher des Apôtres, où Pierre, Jacques et Jean s’endormirent, pendant que leur Maître priait, l’emplacement de la trahison de Judas.

La Grotte, nouvellement construite, est une reproduction aussi fidèle que possible de la vraie Grotte de Gethsémani. Elle a environ douze mètres de profondeur, sur cinq ou six de largeur. Trois gros piliers soutiennent la voûte.

Elle semble creuser dans le flanc de la colline; mais toutes les pierres qui en forment les parois et dont plusieurs sont des blocs énormes, ont été amenées et placées là, à force de bras, sans qu’on ait eu recours aux machines perfectionnées.

Tout ce grand travail a été dirigé avec autant d’habileté que de dévouement par un excellent chrétien de la Ville de Nantes, M. A. Gerbaud, ancien zouave pontifical, ancien pèlerin de Jérusalem.

Trente paroisses environ y ont pris part, et nous ont envoyé tour-à-tour plus de trois mille travailleurs volontaires. Ceux qui ont été témoins de ce qui s’est passé, ici, depuis plusieurs mois, ont pu se croire transportés aux jours où Montfort lui-même animait de sa grande voix celte solitude et y construisait son Calvaire. C’était le même élan, la même ardeur, la même foi. C’était le chant des mêmes cantiques, qu’il composa ici-même, et qu’il faisait redire à ses travailleurs. C’était la récitation du Rosaire telle qui l’apprit autrefois aux habitants de cette contrée. C’est ce spectacle qui inspirait à Sa Grandeur Mgr l’Évêque de Nantes, fixant la date de notre fête au 6 juin, la pensée d’écrire ces lignes :

« Je ne doute pas que ce jour-là surtout Notre-Seigneur ne se plaise à répandre ses plus précieuses bénédictions sur toute l’assistance, mais très spécialement sur ces milliers d’hommes qui sont venus, avec tant de zèle et de foi, travailler à la construction d’un édifice sacré entre tous et dont chaque pierre redira aux générations futures que même à la fin de notre XIXème siècle il s’est rencontré dans nos régions do fermes et vaillants chrétiens dont le cœur ne s’est laissé ni troubler, ni amollir par le souffle mauvais de l’impiété contemporaine. On ne saurait trop les en féliciter. »

Ceux qui ont été au travail et à la peine, doivent être aussi à l’honneur.

A la grande procession du 6 juin, tous les travailleurs, portant une décoration spéciale (Croix rouge de Jérusalem sur fond blanc), formeront une escorte d’honneur à la statue de Jésus agonisant qui sera portée triomphalement à la novelle Grotte de Gethsémani.

Dispositif de la fête

Toutes les paroisses, qui ont pris part aux travaux du Jardin des Oliviers, tiendront à venir à la fête du 6 juin avec croix et bannières.

Le matin, à 10 heures 1/2.

Messe à la Scala Sancta.

Allocution par le R. P. Cerisier, missionnaire de l’Immaculée-Conception de Nantes.

Bénédiction des deux statues de Jésus agonisant et de l’Ange consolateur.

Le soir, à 1 heure 1/2.

Procession générale.

Les deux statues sont portées en triomphe de la Scala à la Grotte.

Allocution par le R. P. Breny, de la Compagnie de Marie.

Bénédiction de la Grotte.

On retournera à la Scala pour le salut du Très Saint-Sacrement.

  1. B. On imprime, en ce moment le petit Manuel du Pèlerin, spécial pour la fête du 6 juin. Outre le dispositif de la Fête, il contient tous les cantiques qui seront chantés tant à la cérémonie du matin, qu’à celle du soir. Deux de ces cantiques ayant pour titre : Le Cœur de Jésus agonisant, et Jésus au Jardin des Olives, dont les paroles sont du P. Montfort lui-même, ne se trouvent pas dans les autres recueils.

 

 

Travaux au Jardin des Oliviers

Nous tenons à rendre hommage à toutes les paroisses qui ont apporté à cette œuvre un si généreux concours.

C’est bien là que les derniers invités ont les mêmes droits que ceux qui ont été appelés les premiers.

Nous le disons surtout pour ceux qui voudront bien répondre à notre appel jusqu’au dernier moment. Notre grande fête du 6 juin approche ; et il reste encore beaucoup à faire.

Nous avons dès aujourd’hui à enregistrer les noms de trois paroisses qui n’avaient pas encore paru : Besné, Guenrouët et Bouvron.

21 Avril. — Paroisse de Besné.

Besné n’est pas très éloigné du Calvaire. Ses habitants peuvent y venir sans perdre de vue leur clocher qu’ils aiment bien et qu’ils ont bien des raisons d’aimer. Si le Calvaire a son Bienheureux,

Besné a ses saints, Saint Friard et Saint Second, dont il garde les tombeaux, depuis des siècles.

La paroisse de Besné travaille en ce moment même à la construction d’une église, véritable monument qui attestera aux âges suivants sa piété et sa reconnaissance envers ses saints protecteurs. Mais, un appel fait à cette religieuse paroisse, au nom du B. Père de Montfort, ne devait pas moins être entendu.

  1. le maire de Besné, lui-même, était à la tête de l’escouade de travailleurs qui nous arriva le 21 avril.

Le travail fut très actif, dans toute la journée.

Dans la soirée, M. le Curé parut au grand contentement de tous, et voulut bien donner lui-même, avant le départ, le salut du Très Saint-Sacrement.

25 Avril. — Paroisse de Guenrouët.

Encore une paroisse qui a de grands sacrifices à faire, en ce moment, pour la construction de son église, après avoir déjà construit ses écoles libres, et qui cependant a voulu apporter son concours à nos travaux du Calvaire.

Il y a 20 kilomètres de Guenrouët au Calvaire. M. l’abbé Avenard les avait franchis, à pied, de bonne heure, pour être prêt à offrir le Saint Sacrifice de la Messe, dans notre chapelle, à l’arrivée dos travailleurs. On le verra, pendant toute la journée, au fort de la mêlée. Certes, il se fit ce jour-là, un travail considérable.

Il faut dire aussi qu’il fut facilité par la venue d’un certain nombre de bons paroissiens de Sainte-Reine, du village de Cusia, qui avaient amené jusqu’à cinq charrettes pour transporter les terres extraites du lit du Cédron, autour de la Grotte.

  1. le Curé de Guenrouët donna le dernier complément à cette bonne journée, en présidant à la Chapelle, le pieux exercice du soir.

26 Avril. — Bouvron.

Bouvron est trop éloigné du Calvaire, pour qu’on ait pu songer à y venir à pied pour donner une journée de travail. Quelques-uns ont pris le chemin de fer, jusqu’à la ville de Pontchâteau. Le reste arrive en vingt chars-à-bancs requis dans toute la paroisse à cet effet, pour cette journée.

Les deux vicaires sont à la tête de cette vaillante troupe. L’un d’eux dit la Sainte Messe, dès que tous sont réunis.

Tous les deux paient grandement de leur personne pendant la journée entière.

On devine aisément quel travail dut se faire. De beaux blocs de pierre vinrent compléter la façade de la Grotte. Le lit du Cédron fut creusé plus profondément. Sainte-Reine nous avait encore envoyé du secours, ce jour-là. C’étaient les bons habitants du village de l’Organais, qui avaient amené leurs charrettes pour transporter la terre.

Un épisode de cette journée demande à être rappelé.

Dans l’après-midi, à l’heure où le travail était le plus actif autour de la Grotte, l’attention de ceux qui s’y trouvaient fut attirée vers le Calvaire. Un groupe d’une trentaine de jeunes hommes, ayant à leur tête quelques ecclésiastiques, y montaient en chantant l’Hymne à la Croix. Après une courte station sur la plate-forme, on les vit descendre à la Chapelle du pèlerinage, puis à la Scala, et de là se diriger vers le Jardin des Oliviers.

Or, voici ce qui se passait, au moment même où ils arrivaient. Les travailleurs de Bouvron avaient chargé sur un chariot à roues basses, une énorme pierre. Puis se mettant aux câbles, ils l’avaient amenée, sans trop de difficultés, à environ cent mètres de la Grotte. Mais, là, ne faisant pas attention que la terre était fraîchement remuée, et qu’on venait d’y combler un fossé, ils voient tout à coup le chariot s’enfoncer, les roues disparaissant presque à moitié. Vains sont les efforts réitérés pour sortir de là. Celui qui marchait à la tête du groupe dont nous venons de parler n’eut qu’à faire un signe. Soixante mains vigoureuses de plus avaient saisi les câbles. L’obstacle était franchi, et en un clin d’œil, l’énorme pierre se trouvait à la place qui lui avait été marquée.

Plus tard seulement, nous apprîmes que ces jeunes hommes appartenaient à l’élite de la société nantaise. Pourquoi et comment ils se trouvaient là, nous n’avons pas à le dire. Celui qui les conduisait n’était autre que le R. P. du Lac, de la Compagnie de Jésus.

Excellente journée, qui se termina comme à l’ordinaire, à la Chapelle, par la piété.

                                                                                                                  †

Depuis la fête de notre Bienheureux, notre Directeur des travaux prend un congé de quinze jours. C’est avec la pensée de remettre la main à l’œuvre, avec plus d’activité que jamais, après cette suspension momentanée.

Mais en attendant cette reprise des travaux, dont nous ne pourrons rendre compte désormais, qu’après notre fête du 6 juin, nous ne pouvons passer sous silence la bonne volonté dont a fait preuve une paroisse, qui, du reste, s’est toujours montrée très dévouée à l’Œuvre du Calvaire. Nous voulons parler de la Chapelle-des-Marais.

  1. le Curé avait bien voulu convoquer son monde, pour le mercredi 4 mai. Mais, ce jour-là, la pluie tombait en abondance le matin, et semblait devoir continuer à tomber. L’avis presque général fut de renvoyer à un autre jour. Mais, une dizaine de braves vinrent au Calvaire et fournirent, dans la soirée, une tâche considérable. Le lendemain, il n’y avait pas de convocation nouvelle, que fallait-il faire? Une nouvelle escouade d’une dizaine de travailleurs vint offrir ses bras; et il en fut de même le surlendemain.

Mais nous savions que les habitants de la Chapelle-des-Marais attendaient un second appel. Il leur a été fait. Ils sont aujourd’hui au nombre de soixante. Ils ont l’honneur d’ouvrir cette dernière campagne dans laquelle, nous l’espérons, les travaux seront menés à bonne fin et achevés pour le jour de l’inauguration du Jardin des Oliviers.

N° 10 Juillet 1892 – Fête au Calvaire de Pontchateau – 6 juin 1892

C’est le jour annoncé, attendu au Calvaire, pour le triomphe de Jésus agonisant, et qui doit être aussi un jour de triomphe pour son pieux serviteur Montfort.

Les préparatifs

Rien n’a été négligé dans la précédente semaine pour compléter les préparatifs de ce triomphe.

Il faut voir tout d’abord notre Jardin des Oliviers, qui attend aujourd’hui même son Hôte divin. Il nous a été permis de mettre à contribution les bois voisins, et nous avons pu lui donner ainsi cette ceinture verdoyante qui l’a fait changer d’aspect. Sur les flancs de la colline à laquelle est adossée la grotte de l’Agonie surgissent comme par enchantement de jeunes pins dont la verdure fait mieux ressortir les contours sévères des rochers. A l’intérieur, et à l’extérieur même de la grotte, quelques touffes de mousse et de sedum, semées çà et là, lui donnent déjà un certain air de vétusté qui lui sied bien.

Dans la vallée, le torrent du Cédron, inachevé encore, fait cependant bonne figure avec ses bords et son lit caillouteux, qui rappellent ce paysage de pierres, dont parle Chateaubriand, dans son itinéraire à Jérusalem. On ne s’étonnera pas de le trouver desséché, dans les jours où nous sommes, si l’on se rappelle ce que les relations nous disent du vrai Cédron. Des joncs marins, quelques iris aux longues feuilles, des arums lui donnent une fraîcheur suffisante.

L’entrée du jardin est marquée par deux stèles ou colonnes de près de cinq mètres de hauteur. Les inscriptions qu’on y lit ne sont autres que la traduction en français de l’Evangile de St Luc, où est retracée toute la scène du jardin des Oliviers, depuis l’entrée de Jésus avec ses apôtres jusqu’à sa sortie après la trahison de Judas, alors qu’il s’est livré lui-même aux mains de ses bourreaux.

St. Luc est le seul des Evangélistes qui nous parle de l’Apparition de l’Ange et de la sueur de sang. Les cadres qui portent cette inscription, en bois de bouleau brut, s’harmonisent très bien avec les rochers de la Grotte et du Cédron.

De là, le regard embrasse d’un seul coup-d’œil toute l’étendue de la lande entourée d’une double rangée de mâts surmontés d’oriflammes qui indiquent le parcours de la grande procession du soir. Aux deux extrémités, le Prétoire et le Calvaire sont également pavoises.

Sur la route, les deux entrées de la voie de procession sont ornées d’ares de triomphe. Le premier dresse ses tours aux baies ogivales presque en face de la maison des Pères. C’est seulement avec le buis, la bruyère et la mousse que les enfants de l’Ecole Apostolique sont venus à bout de ce travail plein d’élégance et de fraîcheur.

L’autre arc de triomphe, plus sévère, apparaît non loin du légendaire Moulin de la Madeleine. Ses tours crénelées qui semblent noircies par le temps rappellent bien une des entrées sinon de la Jérusalem antique, du moins de Jérusalem conquise et fortifiée par les Croisés. C’est l’œuvre du Grand-Séminaire d’Haïti.

Tous les préparatifs dont nous venons de parler s’achevaient avec beaucoup de joie et d’entrain, lorsque nous fut apportée une nouvelle qui ne laissa pas que d’exciter dans tous les cœurs les plus vifs regrets. Monseigneur l’Evêque de Nantes, d’après l’ordre formel des médecins, partait pour les eaux de Royat : « A mon très grand regret, écrivait-il lui-même, je serai privé du bonheur de présider voire belle cérémonie à laquelle je souhaite tout l’éclat et tout le succès possible. »

Il ajoutait quelques mots attestant sa grande confiance dans l’intercession de notre Bienheureux, demandant qu’on le priât bien pour lui. Ce ne sont pas seulement ceux à qui s’adressait plus particulièrement cette demande, mais tous ses chers diocésains réunis si nombreux le 6 juin au Calvaire, qui ont prié, de tout cœur, pour l’affermissement complet d’une santé si chère.

C’est M. l’abbé Marchais, vicaire-général, que Monseigneur a bien voulu déléguer lui-même pour le représenter au milieu de nous.

L’arrivée des paroisses

L’heure de la cérémonie du matin n’est pas encore venue; mais déjà les diverses processions des paroisses, croix et bannières en tête, arrivent sur tous les chemins qui aboutissent au Calvaire. Elles se sont annoncées par leurs chants ; car c’est chantant et en récitant le Rosaire que toutes ont l’ait deux, trois, quatre lieues et plus.

Les paroisses les plus éloignées ne sont pas en retard. Ainsi Férel occupe, une des premières, la chapelle du Pèlerinage pour vénérer les reliques du Bienheureux. Férel est suivi de près par Nivillac, autre paroisse du Morbihan. Il était beau, tout à l’heure, de voir les longues files de sa procession serpenter entre les blés, dans le chemin qui relie la grande route de la Roche-Bernard à celle de Guérande. Nivillac clôturait hier une grande mission. Les RR. Pères Rédemptoristes qui l’ont prêchée ont voulu prendre part à la joie de ce beau lendemain et marchent au milieu des rangs de la procession avec le clergé de cette excellente paroisse. Qu’ils soient les bienvenus au milieu de nous !

Par une autre voie, voici Crossac précédé de sa musique instrumentale habilement dirigée par M. le Vicaire. Toute la paroisse est là. Il n’y a, nous dit-on, que trois ou quatre personnes restées à la garde de chaque village.

Saint-Joachim suit de près avec sa longue, très longue procession. C’est cette paroisse qui offre à Jésus agonisant, pour qui elle a une dévotion spéciale, son Ange consolateur.

D’un autre côté c’est Campbon, Besné, la Chapelle Launay, puis encore la Chapelle-des-Marais, Drefféac, Missillac qui s’avance comme une petite armée, au son de ses tambours et de ses clairons.

Nous ne pouvons signaler ici, toutes ces processions partielles qui n’en formeront qu’une seule ce soir. Toutes vont se masser, sans se confondre grâce au groupement qui se fait autour des bannières, dans le vaste rectangle tracé en face de la Scella. La foule déborde bien au-delà.

Messe à la Scala

C’est alors qu’apparaît, descendant de la Chapelle des Pères à la Scala, le cortège officiel précédé par la musique de Crossac. Il se compose seulement des élèves de l’Ecole apostolique, d’un groupe nombreux de Filles de la Sagesse, du Grand-Séminaire d’Haïti et des prêtres venus en dehors des processions de paroisses.

  1. le Vicaire-Général est assisté par le T. R. P. Maurille, supérieur général de la Compagnie de Marie et des Filles de la Sagesse, par M. le Curé de Saint-Nicolas de Nantes et plusieurs chanoines.

Dès que tous ont pris place sous les coupoles du Prétoire, M. le Curé de Campbon monte à l’autel.

C’est un grand et beau spectacle que le Saint-Sacrifice de la Messe, offert ainsi en plein air devant une foule qu’on peut évaluer à dix ou douze mille personnes, toutes unies dans les sentiments de la même foi. Au son de l’humble clochette, tous les fronts s’inclinent, les mains se lèvent en même temps pour tracer le signe de la croix. L’altitude de tous est profondément recueillie. Le temps aussi est à souhait, très calme et légèrement couvert.

Au commencement de la messe, nous entendons un premier chant en l’honneur du Bienheureux P. de Montfort ; mais bientôt c’est lui-même, c’est sa parole que nous entendons dans son beau cantique : O l’auguste Sacrement... qu’on n’a pas craint de comparer au Lauda Sion de Saint Thomas d’Aquin. C’est la même précision théologique, le même bonheur et la même simplicité d’expressions, malgré la hauteur du sujet, la même onction. C’est sans contredit l’un des plus remarquables et des plus populaires que notre Bienheureux nous ait laissés. Tous l’ont chanté aux jours de la première communion. Nul ne l’a oublié. Il est facile de s’en apercevoir lorsque sur divers points, en même temps, quelques voix en ont fait entendre les premières paroles. C’est vraiment toute la foule qui chante. Dans ce concert de milliers de voix, la mesure, sans doute, est mal gardée ; mais l’effet d’ensemble est beau et saisissant. Ce sont des vagues sonores qui, comme à certains jours celles du bord des mers, se poursuivent, se mêlent, s’entrecroisent sans se briser, et viennent l’une après l’autre expirer doucement au pied de l’Autel eucharistique.

Allocution du R.P. Cerisier

Le Saint-Sacrifice de la Messe terminé, le R. P. Cerisier apparaît au sommet de la Scala. Je comprends qu’il ne sente pas le besoin de recourir à un texte pour indiquer son sujet, il n’a qu’à tendre la main et à montrer à la foule le groupe saisissant qui est là sous ses yeux : l’Agonie de Jésus.

Prenant le premier la parole dans cette journée, il croit devoir commencer par rendre hommage à tous ceux qui ont contribué à la préparation de cette magnifique fête. Honneur et gloire à celui qui le premier a conçu le projet de reproduire en ces lieux les scènes si touchantes de la Passion du Sauveur. Honneur et gloire au Bienheureux Montfort ! Honneur à ses fils, si fiers de se conformer aux désirs du bien-aimé Père ! Honneur à cet homme si intelligent et si dévoué qui, après avoir combattu pour l’Eglise et pour la France, est heureux de consacrer, ici, ses loisirs à glorifier Jésus crucifié ! Honneur à tous ceux qui l’ont aidé, à ces vaillantes populations qui n’ont craint ni peine ni fatigues, pour transporter les blocs énormes qui forment la sainte grotte ! Honneur à l’artiste qui a tiré de ses mains et surtout de son cœur le chef-d’œuvre que nous avons sous les yeux ! Honneur enfin à la famille[1], à la paroisse qui ont fait don des deux statues.

L’orateur rappelle alors d’après l’Evangile les phases diverses de l’agonie du divin Sauveur, les sentiments de crainte, d’ennui, de douleur et de tristesse qui envahissent son âme, au point qu’il dit lui-même : Mon âme est triste jusqu’à la mort ; tristesse qui étreint tellement son cœur qu’elle détermine cette sueur de sang dont le sol de la grotte de Gethsémani est inondé.

Il tient à faire ressortir surtout les causes de cette tristesse, de cette douleur. Ces causes ne sont autres que nos péchés, nos ingratitudes, ainsi que le dit lui-même le B. Montfort dans ce cantique, que tous ont entre les mains et chanteront aujourd’hui :

Jésus voit la mort affreuse….

L’enfance, l’adolescence, la jeunesse, l’âge mûr, la vieillesse ont eu leur part dans ces douleurs, dans cette tristesse. Il n’est donc personne qui ne doive en être touché, y compatir. Et, de fait, nous ne croyons rien pouvoir dire de meilleur à l’éloge du prédicateur, sinon qu’il nous semble bien être interprète fidèle, lorsqu’au nom de tous il fait amende honorable au Cœur de Jésus agonisant.

Il rappelle en terminant comment autrefois Montfort faisait acclamer la croix dans ces lieux et demande à la foule émue de l’acclamer avec lui : Vive la Croix !

[1]La statue de Jésus agonisant est un don de Mme la Comtesse de Montaigu.

Bénédiction des statues

Ensuite, au milieu d’un religieux silence, M. le Vicaire général revêtu de la chape bénit solennellement les deux statues de Jésus agonisant et de l’Ange consolateur.

La cérémonie du matin est terminée. Pendant que le clergé rentre au Séminaire, la foule se disperse.

Chez les Pères

A midi, les Pères offraient l’hospitalité au Clergé, et à quelques invités. M. l’abbé Marchais, vicaire général, avait à sa droite M. Pahier, maire de Pontchâteau, à sa gauche, M. le Curé de Saint-Nicolas de Nantes. Le T. R. P. Maurille, faisant les honneurs de la table avait à sa droite M. Le Cour, conseiller général de Savenay, à sa gauche M. Corbun de Kérobert, conseiller général d’Herbignac. Nommons encore M. Dubois, conseiller d’arrondissement et adjoint de Pontchâteau, M. le comte de Baudinière, MM. de la Chevasnerie, Gerbaud, Vallet, et, parmi les ecclésiastiques, M. l’abbé Grimaud, supérieur de l’Institution Saint-Charles, au diocèse de Rennes, accompagné à nos fêtes par deux jeunes Haïtiens qui font leurs études dans sa maison et qui nous ont édifiés pendant plusieurs jours par leur piété et leur excellente tenue.

A la fin du repas, le R. P. Barré, supérieur du Séminaire, prend la parole, et prie M. le Vicaire Général de vouloir bien transmettre à sa Grandeur ses regrets, les regrets de tous, en même temps que leurs vœux pour le parfait et complet rétablissement de sa santé. Puis, il adresse ses remerciements à M. l’abbé Marchais lui-même, à M. Pahier, maire de Pontchâteau, à tous MM. les Curés de la contrée. Il tient à dire bien haut à ceux-ci, que l’Œuvre du Calvaire est leur œuvre, puisque ce sont eux qui la réalisent, en venant ici, comme on les a vus venir, dans le courant de cette année, à la tête de leurs chrétiennes et vaillantes populations. Il félicite aussi M. Gerbaud, l’habile et dévoué directeur des travaux de la Grotte, M. Vallet, l’éminent artiste.

  1. le Vicaire Général exprime les regrets que Sa Grandeur Mgr l’Evêque de Nantes éprouve de ne pas assister â cette belle fête. Mais sa pensée plane ici partout, dit-il, dans cette journée, et y préside en réalité.

Puis, s’adressant en particulier au R. P. Supérieur, il le remercie à son tour d’avoir préparé avec tant de zèle, de nous avoir procuré à tous le spectacle si réconfortant que nous avons sous nos yeux. Parfois, aux jours où nous sommes, on serait tenté de douter de l’avenir. Les contrées les meilleures, sans doute, ne sont pas complètement à l’abri du vent de scepticisme et de matérialisme qui souffle partout, menace de tout envahir et défaire disparaître l’antique foi. Mais non, le fonds n’est pas atteint. Ce n’est à la surface, qu’une poussière. Un jour, le souffle de Dieu passe et emporte cette poussière et l’on voit que les fils ne sont pas dégénérés de leurs pères.

  1. l’abbé Marchais s’unit ensuite au R. P. Supérieur pour remercier, dans les termes de la plus exquise délicatesse, tous ceux qui ont concouru à l’éclat de cette fête, directeur des travaux, artiste, simples travailleurs. Et il porte un toast à l’épanouissement complet, au plein succès de l’Œuvre du B. Montfort au Calvaire.

Nous n’avons pas à louer la parole de M. le Vicaire-Général, mais c’est un devoir pour nous de dire qu’elle a été, à plusieurs reprises, vivement applaudie.

La procession

Au dehors, déjà s’organise la grande procession. Le point de départ est la Scala Sancta où reste exposé le magnifique brancard sur lequel apparaît le groupe de Jésus agonisant. C’est là que se réunit le clergé qui doit le suivre immédiatement. En même temps, les paroisses se sont groupées autour de leurs bannières, d’après l’ordre indiqué, dans tout l’espace qui s’étend de la Scala à la maison des Pères et sur la route qui monte au Calvaire, tandis que les hommes portant la décoration des travailleurs se sont aussi réunis par paroisses, en arrière de la Scala, pour être appelés successivement à l’honneur qui leur est réservé.

Au signal donné, tout s’ébranle. La fanfare de Missillac, la musique instrumentale de Crossac jettent leurs notes vibrantes dans les airs, le chant des cantiques pieux retentit partout à la fois, les croix brillent au soleil, les bannières et les oriflammes flottent au vent. Quarante hommes, et ce sont les travailleurs de Pontchâteau qui les premiers sont appelés à cet honneur, ont soulevé sur leurs épaules le brancard de Jésus agonisant. Vingt autres l’entourent, portant de riches étendards. C’est un spectacle vraiment grand, surtout édifiant, car tout y porte le cachet d’une foi vraie, d’une piété profonde. Ce spectacle a quelque chose de particulièrement intéressant quant au Calvaire on voit ce fleuve humain monter et descendre sans interruption les soixante-deux marches des longs escaliers.

Nous avons signalé les étendards ou bannières qui entourent Jésus agonisant. Il en est une qui attire particulièrement les regards, portée par M. Gerbaud, au milieu d’un groupe de travailleurs. Elle a son histoire, que nous nous faisons un devoir de donner textuellement d’après l’Espérance du Peuple, qui l’a recueillie avant nous : C’est la reproduction exacte de la célèbre bannière du Sacré-Cœur qui, au champ de Patay, a si fièrement flotté devant l’ennemi. Cette nouvelle bannière a été brodée par Mlle Henriette de Charette et donnée par le Général à son ancien zouave, en témoignage particulier d’estime et de reconnaissance. Il y a trois ou quatre ans, lors du premier pèlerinage français à Rome, M. Gerbaud avait porté cette bannière dans la basilique de Saint-Pierre, et le cardinal Langénieux avait attiré sur elle l’attention du Saint-Père, qui, en souvenir des zouaves pontificaux, a daigné la bénir et la baiser.

  1. Gerbaud était là à l’honneur. C’était juste et il était juste que ses travailleurs y fussent tous aussi. Cependant le cortège de Jésus agonisant avait atteint les hauteurs de la lande et approchait du but.

C’est alors que le Père chargé de régler les pauses et le changement des porteurs se voit pressé de réclamations nombreuses apportées soit par un notable de la paroisse, soit par le Pasteur lui-même : « Nous n’avons pas encore été appelés, notre tour ne viendra pas. »

Il fallut, en effet, multiplier les pauses pour satisfaire l’empressement, le désir de tous. Et quand on arriva à l’entrée de la Grotte, deux mille hommes, au moins, avaient courbé leurs épaules sous le pieux fardeau. Un grand nombre d’autres durent se contenter de l’honneur équivalent de porter tour à tour les bannières du cortège.

Au Jardin des Oliviers – Sermon du R.P. Brény

La foule s’est accrue notablement depuis ce matin. On le voit, ici surtout, maintenant qu’elle remplit toute la vaste enceinte du Jardin des Oliviers. Un curieux bien placé près du Calvaire disait tout a l’heure : « J’ai compté, à diverses reprises, combien de personnes, par minute, descendent cet escalier. J’arrive toujours, approximativement, à la centaine, et voilà cinq quarts d’heure que cela dure, et ce n’est pas encore fini. » Ce seraient donc huit mille personnes environ qui auraient fait processionnellement l’ascension du Calvaire. Nous ne croyons pas exagérer en fixant à peu près au même chiffre le nombre de ceux qui formaient la haie sur tout le parcours et de ceux qui, pour diverses raisons, sont restés au pied du Calvaire. C’est cette double foule qui est réunie, en ce moment, au Jardin des Oliviers. Le sommet même de la Grotte est envahi. Le R. P. Brény a peine à se frayer un passage pour y arriver. C’est de là que nous allons l’entendre.

Rappelant le monument élevé par Josué après le passage du Jourdain, l’orateur se pose à lui-même la question que Josué avait prévue de la part des descendants d’Israël : Quid sibi volunt lapides isti! Que veulent dire ces pierres, les rochers qui forment cette grotte?

Il y voit : Un souvenir, un témoignage, une promesse.

Ce souvenir est fait des paroles tombées des lèvres divines, dans cette dernière soirée au Jardin de Gethsémani, après la Cène, dernières instructions du Maître à ses chers disciples et qui résument tout le dogme, toute la morale évangélique. Ce souvenir est aussi fait de l’exemple de toutes les vertus donné là, par le môme Maître divin : Humilité, patience, douceur, soumission à la volonté de son Père, charité incompréhensible envers le traitre lui-même. Enfin ce souvenir c’est celui du Bienfait suprême. C’est là qu’est accepté le calice cl y est assurée définitivement notre rédemption.

Au souvenir du Maître divin l’orateur ne craint pas de joindre le souvenir de l’humble mais fidèle serviteur. Montfort n’a-t-il pas trouvé, ici même, son jardin de Gethsémani, où il accepta héroïquement un calice des plus amers?

Ces pierres sont, en second lieu, un témoignage, Elles témoignent du dessein de Dieu sur ce coin de terre, sur cette lande, dessein révélé autrefois à Montfort : Dieu veut que la Passion de son divin Fils soit, ici, spécialement glorifiée — Dieu le veut ! Ces pierres témoignent aussi et témoigneront dans la suite des âges de la foi bretonne qui en a fait ce pieux monument. C’est là que le R. P, Brény rend à son tour un hommage aussi senti que mérité, à nos vaillantes phalanges de travailleurs, à leur vaillant chef, M. Gerbaud.

Enfin, il y a là une promesse : Promesse du secours de Dieu pour la continuation de cette Œuvre grandiose. Car le doigt de Dieu est là ! Digitus Dei est hic.

Appel à toutes les bonnes volontés qui peuvent el doivent y concourir.

Promesse aussi de nouvelles grâces. La Grotte de Gethsémani est une source nouvelle ouverte pour l’effusion de ces grâces et bénédictions sur toute la contrée.

On comprendra que nous regrettons de ne pouvoir donner qu’une analyse bien pâle d’un discours dans lequel l’ardent missionnaire a dépensé si largement intelligence et cœur pour une Œuvre qui lui est chère à plusieurs titres, et à laquelle il s» montre si dévoué.

                                                                                                                    †

Nos lecteurs auront remarqué que nous nous sommes contentés d’enregistrer les éloges adressés à l’artiste qui nous a donné, après le groupe de la Flagellation, celui de l’Agonie de Jésus, objet extérieur du triomphe de cette journée. Nous voulions le voir, à la place qui lui était destinée. Il y est, et plus on le considère, plus on voit que l’artiste chrétien a médité, approfondi son grand sujet. On sait les termes accumulés par les Evangélistes pour exprimer les sentiments du Divin Agonisant : Cœpit pavere et tœdere… Contristari et mœstus esse… La crainte, l’ennui mortel, la douleur amère, la tristesse qui étreint le cœur, tous ces sentiments ont passé sur ce visage adorable ; mais celui qui y est empreint à cette heure, c’est cette tristesse profonde, vaste comme la mer, selon l’expression d’un prophète, et qui va jusqu’à l’abattement. Le Divin Agonissant s’est affaissé sur le rocher, sa tête est retombée sur l’un de ses bras, la main reste pendante. C’est le moment où Dieu le Père envoie du Ciel son Ange. Il apparaît au fond de la Crotte, les ailes déployées. D’une, main, il montre le ciel: Oportuit pati Christum…

Il faut que le Christ souffre, non seulement pour entrer dans sa gloire, mais pour y faire entrer avec lui cette multitude des élus que, de son autre main, penchée vers la terre, l’Ange semble montrer.

Ajoutons que la tristesse empreinte sur tous les traits de Jésus agonisant est divinement touchante, nous allions dire, attirante.

Trois jours après l’inauguration, un jeune pèlerinage accomplissait ses dévotions au Calvaire. C’était un petit pensionnat dirigé par les Sœurs de Sr-Gildas à l’Immaculée-Conception de St-Nazaire. Nous étions à la Grotte lorsque ces enfants y entrèrent. Rien ne les empêchait d’approcher le groupe de très près. Au premier mouvement nous vîmes passer sur tous les fronts l’expression du sentiment de compassion qu’on éprouve à la vue de la tristesse et de la souffrance. Puis, les deux plus rapprochées, des plus jeunes, (7 ou 8 ans), instinctivement avaient saisi l’une des mains du Divin Agonisant et la couvraient de leurs baisers.

Rien ne manque à la nouvelle Grotte pour être un sanctuaire on ne peut plus favorable au recueillement et à la prière. Elle a son autel, don de M. Gerbaud, où pourra être offert, de temps en temps, le Saint-Sacrifice. Il est certain, dès maintenant, en y voyant l’affluence et la piété des pèlerins que la journée du 6 juin a fait faire un grand pas à la réalisation des projets de Notre B. Père de Montfort.

 

 

 

 

 

Chronique du mois

Après le récit de notre grande fête, bien peu d’espace nous reste. Nous devons en user tout d’abord pour rendre justice et hommage aux paroisses qui ont répondu avec tant de générosité à notre appel, jusqu’au dernier moment, alors que leur concours nous était d’autant plus nécessaire que le terme approchait.

Le lundi 16 mai, Assérac nous envoyait, des bords de la mer, une nouvelle phalange de travailleurs qui ne le cédait en rien à celle que nous avions vue il y a quelques mois. Elle était dirigée par M. le Vicaire, en l’absence du vénéré Pasteur.

Le mardi 17, Drefféac, si dévoué à l’Œuvre du B. de Montfort, a voulu revenir en aussi grand nombre que la première fois.

Le mercredi 18, deux paroisses limitrophes fraternisaient ensemble. Théhillac avait à sa tête son excellent Recteur. Missillac, nommé pour la quatrième fois, était conduit par M. l’abbé Landau, vicaire, qui, d’après les habitudes que nous lui connaissons, se dépensa largement au milieu de ses braves travailleurs. Le vendredi 19, c’est Herbignac. Nous avons déjà vu les travailleurs d’Herbignac à l’œuvre, M. le Doyen étant présent. Aujourd’hui il a dû déléguer l’un de ses vicaires. De plus, M. Corbun de Kérobert, maire nouvellement réélu, son fils et M. de la Chevasnerie sont là, prenant part à tous les travaux de la journée.

Le lundi 23, deux paroisses, Saint-Dolay, du diocèse de Vannes, et Saint-Lyphard, du diocèse de Nantes, rivalisent d’ardeur pour l’achèvement de nos travaux. Toutes les deux ont déjà beaucoup fait pour notre Œuvre.

Signalons, outre la présence de MM. les vicaires de Saint-Dolay et Saint-Lyphard, celle de l’ancien vicaire de cette dernière paroisse, M. l’abbé Le Cerf, aujourd’hui vicaire à Soudan, heureux de se retrouver au milieu de ceux dont il avait partagé les travaux l’année dernière, au Calvaire. Plusieurs villages de Pontchâteau étaient déjà venus prendre part à nos travaux. Le lundi 28, c’est la ville elle-même qui est représentée par une escouade de travailleurs pleins de bonne volonté.

Plusieurs autres Pontchâtelains n’ayant pu venir ce jour-là, nous ont très opportunément apporté le secours de leurs bras, au moment des derniers préparatifs de la fête.

Le mardi, 31 mai, a été la dernière et incontestablement une des plus belles de ces grandes journées de travail volontaire consacrées à Jésus agonisant.

A quelle heure les cent vingt volontaires de Marzau avaient-ils franchi la Vilaine, distante au moins de quatre lieues? Ils étaient ici dès 5 heures 1/2, pour entendre la messe dite par M. le Recteur.

De son côté, M. le Curé de Besné arrivait, un peu plus tard, également à la tête d’une centaine de travailleurs. Partout, quel entrain et quelle ardeur ! De plus, une paroisse plus éloignée, Massérac accomplissait au Calvaire un pèlerinage de piété, ce jour-là même, sous la conduite de M. le Curé et de trois autres ecclésiastiques. Travaux, prières et chants pieux formaient sur la lande un ensemble des plus édifiants.

Ici se termine le récit de cette campagne glorieuse des travailleurs du Jardin des Oliviers.

Un dernier mot : Le soir même de la fête, entrant dans la Grotte de l’Agonie, après que la foule se fût écoulée, nous aperçûmes un ex-voto déjà scellé presqu’en face de Jésus agonisant. La plaque de marbre portait ces simples mots : Action de grâces. 6 juin 1892. Et pour toute signature : la petite croix de Mentana. Nous comprîmes tout sans peine.

C’était l’accomplissement d’une promesse faite dès le commencement par notre excellent Directeur des travaux, si tout allait bien, sans accident. Et Dieu sait que dans plus d’une circonstance, il eût été difficile de ne pas voir une protection spéciale sur nos bons travailleurs.

                                                                                                                †

Notre registre des recommandations et des actions de grâces est là, ainsi que notre correspondance. Les récits intéressants de guérisons, de conversions ne manquent pas. Nous sommes obligés de renvoyer tout à plus tard.

                                                                                                                †

La fête terminée, M. le Vicaire général de Nantes adressait au R. P. Supérieur cette question, qui, du reste, était sur bien des lèvres : « Et l’année prochaine, que nous donnerez-vous ? » « Nous ne demandons pas mieux, fût-il répondu, que de marcher en avant et d’entreprendre la voie douloureuse ; mais pour cela des ressources sont nécessaires. » Les lecteurs de l’Ami de la Croix, en faisant connaitre de plus en plus autour d’eux l’Œuvre, les projets de notre Bienheureux Père de Montfort, peuvent certainement beaucoup pour nous les procurer. Ils n’y manqueront pas.

La conque du P. de Montfort

Nous aurions dû dire, peut-être, la Corne du P. de Montfort, puisque c’est le terme dont on se sert le plus souvent pour désigner l’objet dont nous voulons parler. Mais, en réalité, c’est une véritable conque marine, gros coquillage univalve, largement évasé. D’une teinte rosée à l’intérieur, l’extérieur est d’une couleur plus sombre.

Le côté opposé à l’ouverture naturelle, et qui se termine en pointe, a été coupé ou limé de manière à former une seconde ouverture dans laquelle un doigt peut pénétrer. C’est en soufflant par cette seconde ouverture qu’on obtient un son bien nourri, et qui, prolongé surtout, se fait entendre au loin.

Aujourd’hui, dans les plus petits ports, c’est le sifflet de la chaudière, un jet de vapeur qui avertit les passagers du moment de l’embarquement. Mais, nous nous rappelons avoir embarqué autrefois, sur une simple chaloupe, dont le patron se servait d’un instrument semblable à celui que nous avons sous les yeux. Quel marin fit cadeau de cette conque au saint missionnaire? Dans quelles circonstances en devint-il propriétaire? La tradition ne nous dit rien à ce sujet. Mais il est certain qu’il s’en est servi, et, notamment ici, pendant la construction de son Calvaire.

Dans cette lande déserte, il n’y avait pas autrefois de cloche pour marquer le commencement, l’interruption, la reprise des travaux; pour annoncer que le missionnaire allait parler ou qu’il allait entonner un cantique. La conque servait à tout cela. Puis, l’ardent missionnaire, pendant les quinze mois que durèrent les travaux du Calvaire, n’avait pas interrompu le cours de ses missions. De Missillac, d’Herbignac, de Camoël, d’Assérac, où il prêcha, dans cet intervalle, il venait, dès qu’il avait un jour libre, visiter et encourager ses chers travailleurs. La conque annonçait qu’il était là, qu’on était sûr de l’y voir et surtout de l’entendre. Enfin, tous savent que Montfort ne prêchait pas l’seulement dans les églises et les lieux consacrés, mais sur les places publiques, sous les halles, dans une grange vide lorsqu’il s’en rencontrait. Traversait-il un village, quelques sons de sa conque en avaient bientôt averti tous les habitants qui se pressaient pour entendre quelque bonne parole d’exhortation ou d’encouragement.

Après cela, il est facile de comprendre que les gens de la contrée tinrent à garder précieusement un objet qui rappelait de tels souvenirs.

En 1748, lors de la première restauration du Calvaire, il est probable que la conque du bon P. de Montfort fut remise entre les mains du P. Audubon, qui, pour surveiller les travaux, séjourna près de deux ans à la maison voisine du Deffais. Il est probable qu’il s’en servit lui-même.

Puis, elle resta déposée dans la chapelle bâtie à cette époque à côté du Calvaire. On l’y voyait encore aux jours qui précédèrent la grande Révolution.

Nous avons raconté ailleurs qu’un jour, pendant la Terreur, des misérables vinrent mettre le feu à cette chapelle. C’est dans cet incendie que disparurent toutes les statues que Montfort avait fait sculpter pour son Calvaire, à l’exception du Christ qui avait été transporté à Saint-Laurent-sur-Sèvre.

Quant à la conque, nous ne savons si des mains pieusement prévoyantes l’avaient mise auparavant en sûreté, ou si elle fut retirée des décombres après l’incendie. Elle avait déjà passé en plusieurs mains, lorsque M. Vergé, curé de Sainte-Reine, la retrouva dans une maison voisine du Calvaire, au petit village des Métairies. C’était peu de temps avant l’établissement de la résidence actuelle des Pères de la Compagnie de Marie. M. Vergé, qui avait contribué plus que personne à cette fondation, s’empressa d’offrir la précieuse relique aux Enfants du Bienheureux, dès leur arrivée au Calvaire.

Nous la gardons pieusement. De temps en temps, des pèlerins sollicitent la faveur de la voir et même de l’entendre. C’est ainsi qu’elle a dû résonner plusieurs fois, le jour où nous avions le bonheur de posséder les pèlerins de Saint-Laurent-sur-Sèvre.

Voici que le temps approche où les travaux devront recommencer sur la lande de la Madeleine. Il y a encore beaucoup à faire au Jardin des Oliviers, et surtout au torrent du Cédron. Et puis, l’on songe à tracer, à élever au-dessus du sol la Voie douloureuse.

Nous sommes assurés à l’avance de la bonne volonté de tous. Sous quelque forme qu’il soit fait, l’appel sera entendu. Mais, au besoin, nous n’en doutons pas, quelques sons de la conque du bon P. de Montfort, jetés du haut du Calvaire aux échos d’alentour, suffiraient à donner courage aux timides, à réveiller les endormis, s’il ne s’en trouvait jamais.

 

P.-S. — Nous avons fait allusion à la reprise prochaine de nos travaux. Voici qui montre bien que la bonne Providence ne nous oublie point.

Le R. P. Jérôme, vicaire custodial de Terre-Sainte, depuis quelque temps en France, nous annonce sa visite pour les premiers jours de Novembre. C’est un témoignage de sympathie pour notre œuvre, dont nous lui sommes reconnaissants à l’avance. Nous serons heureux aussi de profiler des conseils, qu’avec sa haute compétence, il voudra bien nous donner, pour l’exécution de nos projets.

Bien des personnes qui s’intéressent au Calvaire, seraient heureuses, nous le savons, d’entendre le Révérend Père nous parler de la Terre-Sainte.

Dès que nous serons fixés sur les jours qu’il peut nous donner, surtout s’il s’y trouve un dimanche, nous ferons de notre mieux pour en donner avis, an moins dans les environs.

 

N° 15 – Décembre 1892 – Visite au Calvaire du R.P. Jérôme – Vicaire Custodial de Terre Sainte

Cette visite, nous l’annoncions à la fin de notre numéro de Novembre. Nul de nos lecteurs n’aura eu de peine à comprendre que nous y attachions un haut prix, une réelle importance.

Le R. P. Jérôme nous est arrivé le Lundi 6 Novembre, au soir. Il était accompagné du R. P. Norbert, lui aussi franciscain de Terre-Sainte et Gardien du Couvent de Tibériade.

C’est après avoir rempli les fonctions de Gardien du Couvent de son Ordre à Bordeaux d’abord, puis à Paris, qu’il y a huit ans, le P. Jérôme était appelé à la charge importante de Vicaire custodial des Saints Lieux.

La Custodie franciscaine de Terre-Sainte compte environ quatre cent cinquante religieux. C’est un véritable gouvernement, dont le siège est au Couvent de Saint-Sauveur, à Jérusalem. Une soixantaine de religieux ont là leur résidence. Ce sont les Gardiens du Saint-Sépulcre, autour duquel, ils veillent jour et nuit. C’est l’usage que tout religieux franciscain arrivant en Terre-Sainte y fasse un nouveau noviciat, qui consiste à demeurer quatre mois entiers au Saint-Sépulcre, sans sortir de la Basilique. Les autres gardiens se relèvent, tous les huit jours.

C’est au couvent de Saint-Sauveur que se trouve l’Eglise paroissiale catholique de Jérusalem. La grande hôtellerie de Casanova, pour les pèlerins latins, y est aussi annexée, et est desservie par les Frères franciscains.

Les autres religieux dépendant de la Custodie sont dispersés sur toute la surface de la Palestine, en un certain nombre de couvents, où ils ont la garde de divers sanctuaires, à Bethléem, à Nazareth, à Tibériade, au Mont-Thabor, etc., etc.

Il est bon de remarquer, en passant, que ce titre de Gardiens donné aux Pères Franciscains de Terre-Sainte, n’est pas pour eux un titre simplement honorifique. Il s’agit, là, d’une garde très effective, qui tient ceux qui la montent, continuellement en alerte, et en éveil, et où l’occasion s’est présentée souvent et se présente encore de faire le sacrifice de sa vie.

Depuis la fondation de la Custodie de Terre-Sainte, l’Ordre de Saint-François compte quatre mille martyrs qui ont répandu leur sang sur cette Terre de Palestine arrosée du sang de Jésus-Christ, et que le Saint Patriarche d’Assise avait tant désiré arroser lui-même de son propre sang. Et tout ce sang a été versé pour assurer aux fidèles la liberté de prier sur le tombeau du Divin Maître, et dans les divers sanctuaires qui rappellent son passage sur la terre.

Depuis longtemps, ce n’est plus du fanatisme musulman, que les Gardiens des Saints Lieux ont surtout à souffrir, ce n’est plus le cimeterre qu’ils ont à redouter. Ce sont surtout les empiétements des schismatiques grecs qu’ils ont à combattre. De ce côté, la lutte est toujours ardente, continue, acharnée. Et, de nos jours encore, on le sait, cette lutte va jusqu’à l’effusion du sang.

Il nous serait facile d’ajouter, ici, bien d’autres détails sur la situation actuelle des Saints Lieux, sur la Ville Sainte en particulier, d’après les communications si intéressantes, qu’ont bien voulu nous faire nos hôtes de quelques jours. Nous y reviendrons peut-être.

Mais le R. P. Jérôme et son compagnon étaient venus ici, pour notre Œuvre à nous, pour notre nouvelle Jérusalem; et c’est d’elle encore plus particulièrement, qu’il a été question, pendant leur court séjour au milieu de nous.

Le P. Jérôme avait eu déjà connaissance de notre projet, ou plutôt du projet de notre Bienheureux Père, par la petite brochure : Le Calvaire du B. Montfort, qui lui était parvenue à Jérusalem même. Il s’y était intéressé par ce qu’on lui en avait dit, depuis son séjour de quelques mois en France. Lui, chargé de recevoir là-bas, nos pèlerins et, en particulier, nos beaux pèlerinages de pénitence, qui malgré tout ce qu’on peut faire ne seront jamais suivis que par un petit nombre de privilégiés, se sentait disposé mieux que personne à accueillir l’idée de faire participer un plus grand nombre d’âmes aux grâces incomparables attachées à la visite des Saints Lieux.

En arrivant ici, il a été frappé de voir comment le site du Calvaire, l’espace dont nous pouvons disposer, les matériaux que nous avons sous la main, tout se prêtait admirablement pour l’exécution du plan qui a été conçu.

Il a donné ensuite son approbation à ce qui est déjà fait. Les distances sont bien gardées. Notre grotte de Gethsémani est aussi ressemblante que possible. Notre Jardin des Oliviers n’a qu’à être entouré et orné de fleurs ; car le Jardin des Oliviers à Jérusalem est aujourd’hui un beau parterre. Le Prétoire qui sert maintenant de caserne aux soldats musulmans, devait présenter autrefois au regard, la belle façade que nous lui avons donnée.

Puis de là, le R. Père nous indique avec une très grande précision, la direction de la Voie douloureuse vers le Calvaire, tous ses détours dans les rues de Jérusalem, l’emplacement de chacune des stations, et ce qui signale chacune d’elles.

Cette voie, il la connaît si bien ! Il l’a parcourue tant de fois! Il rappelle à cette occasion, que tous les vendredis, entre deux et trois heures, les Pères du couvent de Saint-Sauveur, toujours accompagnés d’un certain nombre de fidèles, se rendent au Prétoire, pour faire le Chemin de Croix. Pendant qu’on est à genoux devant la première station qui est dans la cour même de la Caserne musulmane, les soldats gardent un respectueux silence. Bien que les autres stations soient, pour la plupart, dans des rues relativement étroites, le pieux exercice se fait toujours au milieu d’un grand calme et avec, grande édification. Pendant ce temps, toutes les cloches des églises de Jérusalem, font entendre le glas funèbre.

C’était déjà beaucoup pour nous que toutes ces indications si précises et si sûres. Mais, le R. P. Jérôme tient à faire plus pour notre Œuvre. Il nous laisse dès maintenant des Reliques précieuses. Il nous en promet d’autres encore plus insignes. Il nous enverra une pierre de chacune des stations de la Voie douloureuse, qui sera enchâssée, d’une manière très apparente dans chacun des monuments qui représenteront ces mêmes stations sur la lande de la Madeleine. Les quatorze croix aux quelles seront attachées les indulgences de notre Via Crucis, seront faites du bois précieux des oliviers qui, d’après la tradition, ont été témoins de l’Agonie de Notre-Seigneur.

Avant le départ, le R. P. Vicaire Custodial nous dit et nous répète que son grand désir est de voir notre Pèlerinage devenir véritablement une succursale, une annexe du grand Pèlerinage de Jérusalem. II ne doute pas que nous n’obtenions prochainement la faveur de toutes les indulgences si nombreuses, attachées à la visite des Saints Lieux.

Encore un détail avant de terminer : Plusieurs Revues franciscaines datent déjà d’assez loin ; mais la Custodie de Terre-Sainte n’avait pas jusqu’à ces derniers temps d’organe spécial. La Revue de Terre-Sainte, qui comble cette lacune, a commencé à paraître l’année dernière, précisément à la même époque que notre petit Ami de la Croix. Il y aura échange entre nous. La Revue de Terre-Sainte nous apportera, chaque mois, des nouvelles de Jérusalem qui nous intéresseront toujours vivement, et que nous pourrons parfois communiquer à nos lecteurs. Et le R. P. Jérôme en ouvrant l’Ami de la Croix, voudra bien se souvenir du Calvaire du B. Montfort.

Qu’il veuille bien encore nous permettre de lui offrir, ici, de nouveau, l’expression de notre vive reconnaissance, pour les précieux encouragements que nous a laissés son passage au milieu de nous I —

Les RR. PP. Jérôme et Norbert, en ce moment se sont embarqués à Marseille, pour retourner à leur glorieux poste de combat.

Reprise des travaux au Jardin des Oliviers

Après de tels encouragements, personne ne s’étonnera de nous entendre dire que la reprise de nos travaux est pleine d’entrain et de confiance. Elle a lieu aujourd’hui même 22 novembre.

La paroisse de Crossac a toujours été en première ligne pour son dévouement au Calvaire. Il y a deux ans, les hommes de Crossac travaillaient des premiers aux fondations du Prétoire. L’année dernière, ce sont eux qui ont remué les premières pierres qui servent d’assise à la Grotte de Gethsémani. Ce sont eux qui ont encore l’honneur d’ouvrir la série des travaux de cette année.

  1. le Curé les avait invités, Dimanche dernier, du haut de la chaire. Ce matin, dès huit heures, ils remplissent notre chapelle pour assister au saint sacrifice de la messe, au nombre de près de cent cinquante. En les voyant ensuite monter au pas la côte du Calvaire, tous la pelle ou la pioche sur l’épaule, tous chantant à pleine voix un air de marche, on se croirait vraiment en présence d’un bataillon redoutable, si on ne le savait pas si pacifique.

Ils offrent un spectacle plus beau peut-être encore, quand après le court repas de midi, on les voit faire le tour de la colline du Calvaire, non plus leurs outils sur l’épaule, mais le chapelet à la main qu’ils récitent tous ensemble, à haute voix.

Mais, il faut aussi les voir au travail. Il s’agissait d’entourer d’un large fossé le Jardin des Oliviers. Là, la terre est facile à remuer, mais de distance en distance, un bloc de pierre se présente en travers. Aucun obstacle ne résiste. Et le soir, le fossé, sur une longueur d’au moins deux cents mètres est terminé, le talus planté d’acacias épineux, qui, au printemps, nous l’espérons, formeront une clôture impénétrable à la pieuse enceinte. La récompense, c’est le beau Salut du Très Saint-Sacrement, donné, le soir, par l’excellent Pasteur lui-même, qui fait aussi vénérer à tous les Reliques du Bienheureux.

N° 16 – Janvier 1893 – Chronique du mois

Depuis la fête du 6 Juin, jour de l’inauguration et de la bénédiction de notre Grotte de Gethsémani, nous ne pourrions donner une idée de toutes les démonstrations de piété dont elle a été témoin. Il faut dire cependant que, depuis quelques semaines, les pieux pèlerins, en y arrivant, éprouvaient une certaine déception.

Ils n’y voyaient plus Jésus agonisant et l’Ange consolateur. Les deux statues qui étaient simplement moulées en plâtre ont dû disparaître. Elles ont été transportées pour servir de modèles, dans l’atelier de l’artiste qui, en ce moment, sculpte dans la pierre le groupe qui nous restera définitivement.

Mais, la Providence pourvoit à tout. Un désir a été seulement exprimé ; et aussitôt, un pinceau bien connu dans toute la contrée a fait revivre sur la toile, la scène si touchante de la Grotte de Gethsémani.

C’est le moment le plus solennel de la divine Agonie. Le divin Sauveur a prié longtemps, prosterné la face contre terre, et bien qu’affaissé encore sous le poids de la douleur, il s’est relevé sur ses genoux. L’Ange debout à sa droite montre le calice, ce calice de souffrance et d’amertumes qui n’est autre que la croix de demain apparaissant à demi-voilée dans l’ombre de la grotte. Il semble entendre tomber des lèvres du divin Agonisant les paroles de, notre salut: « Non mea voluntas, sed tua fiat. Non pas ma volonté, ô mon Père, mais que la vôtre se, fasse. »

En affirmant à l’avance que cette toile, œuvre do premier jet, fera beaucoup méditer, prier et pleurer, nous croyons en faire l’éloge le meilleur, et celui qu’agréera plus facilement le pieux et excellent artiste.

Ajoutons que notre Grotte va être enrichie prochainement d’une riche grille, en fer forgé, fermant la double entrée. C’est la même main généreuse qui a donné le plan, et en fait tous les frais.

Nous avons à remercier d’autres bienfaiteurs.

Ceux qui ont visité le Calvaire, savent que l’élévation de terrain figurant pour nous la montagne des Oliviers était dénudée comme le reste de la lande, sans aucun arbre, sans aucun arbuste.

Sur ce point, il fallait une transformation complète. C’est sous de frais ombrages que nous nous représentons Notre-Seigneur, vers la fin d’une, journée chaude et fatigante, se retirant à Gethsémani, pour prendre quelque repos avec ses chers disciples, et plus souvent pour prier à l’écart.

Nous n’ignorons pas que surtout quand il s’agit d’ombrages à créer, il faut savoir attendre et compter sur le temps. Mais, grâce à la générosité de Mr D… nous croyons pouvoir offrir sur ce point, quelque satisfaction à nos pèlerins dès le printemps prochain.

Il nous a laissé puiser si largement dans ses plants et pépinières de toute sorte d’essences!

Mentionnons en particulier de très beaux sycomores, puisqu’au moins c’est un nom biblique, bien que, croyons-nous, ce ne soit pas le même arbre qui croît en Palestine et dont il est parlé dans nos Livres saints.

Les sujets qui ont été plantés ces jours-ci, ont déjà un développement considérable, et toutes les précautions ont été prises, pour qu’ils n’aient pas trop à souffrir du changement de terrain.

La transformation de notre Gethsémani, se complétera bientôt, nous l’espérons, par une nouvelle plantation d’arbres verts.

Nous devions déjà à M. D… les bouquets d’arbres qui entourent le Prétoire, et la belle allée qui part de là, pour aller au Jardin des Oliviers. Que Dieu récompense sa pieuse générosité!

Nous avons aussi un devoir de reconnaissance à remplir envers ceux qui, pendant ce mois, nous ont apporté si généreusement le concours de leurs bras, pour la continuation de nos travaux.

 

Mardi 29 Novembre. — Paroisse de Drefféac.

Ce sont les hommes de Drefféac, qui, pour cette campagne, ont été invités, après ceux de Crossac, à prendre la seconde place sur la liste de nos travailleurs.

De loin, leurs chants se font entendre sur la route de Pontchâteau, et témoignent de la joie avec laquelle, ils répondent à l’invitation qui leur a été adressée. A huit heures, ils sont tous réunis au nombre de cent à la Chapelle, où ils entendent pieusement la sainte Messe.

Dans la journée, ils achèvent d’enclore le Jardin des Oliviers. Ils préparent le terrain par les plantations qui doivent avoir lieu bientôt. Ils transportent aussi les premières pierres qui doivent servir d’assises au pont du Cédron.

C’est une journée bien remplie, qui se termine par le Salut du Très S.-Sacrement et la vénération des reliques du Bienheureux. Tous partent content. Les chants qui ce matin, annonçaient l’arrivée reprennent au départ, et se perdent peu à peu dans le lointain.

 

Jeudi 1er Décembre. — Paroisse de Saint-Joachim.

De St-Joachim, nous savons que c’est toujours le petit nombre de ceux qui désireraient venir travailler au Calvaire, qui peuvent se procurer cette satisfaction. Bien des fois, des regrets nous ont été exprimés à ce sujet. La grande majorité des hommes de St-Joachim est engagée dans les chantiers de la Loire et ne peut disposer d’une journée.

Malgré cet obstacle, la paroisse est bien représentée, puisque nous comptons nos travailleurs jusqu’au chiffre de cent trente.

Ils sont très heureux de voir au milieu de la journée leur nouveau Curé, qui passe avec eux le reste de la soirée.

Comme preuve de la bonne volonté de ses paroissiens, il nous dit en passant, qu’ayant eu la bonne pensée de faire quelques réunions spéciales pour les hommes, pendant le mois d’adoration, c’est au nombre de sept cents que la veille au soir, après une journée de travail pénible, ils remplissaient son église.

Nos travailleurs de St-Joachim ont placé les premières assises du pont du Cédron. Elles sont solides; tous pourront passer sans crainte. Ce jour-là aussi, un premier envoi des plants d’arbres dont nous avons parlé, avait été fait. Ils ont été tous mis en place avec soin. La journée s’est terminée pieusement à la chapelle du Pèlerinage.

 

Mardi 6 décembre. — Paroisse de Ste-Reine.

Ste-Reine est toujours la paroisse dévouée à la mémoire du saint Missionnaire, qui, en passant dans la contrée, a laissé là des souvenirs tout particuliers.

Par suite d’un oubli, l’heure de la messe des travailleurs n’avait pas été indiquée. Plusieurs sont arrivés à une heure un peu tardive, mais pour tous la journée a été bonne et bien remplie. Les travaux du Cédron ont considérablement avancé.

C’est un plaisir, ces jours-là, de rencontrer quelques-uns de ces bons vieillards qui gardent précieusement les souvenirs du passé et aiment à les rappeler. Il y en a deux aujourd’hui, qui vont atteindre 80 ans. Ils racontent aux jeunes, comment ils étaient là, dès 1821, alors qu’on relevait la colline du Calvaire, dont il ne restait presque plus rien après la grande révolution.

 

Vendredi 9 décembre. — Paroisse de la Chapelle-des-Marais.

Le matin de ce jour, pluie et tempête soudaine, au moment même où nos travailleurs de la Chapelle-des-Marais doivent se disposer à partir pour venir au Calvaire. Ici, nous en avons pris notre parti. Il ne faut pas y compter. Ils ne se mettront pas en chemin.

Mais, là-bas, les météorologistes (il y en a un peu partout aujourd’hui), soutiennent que ce n’est qu’un grain, occasionné par le coucher de la lune, s’il vous plaît. Pas d’hésitation ! Voilà que tout le monde nous arrive un peu trempé, sans doute, mais nullement découragé.

Et de fait, à peine le travail est-il commencé, que le soleil se montre et fait disparaître en quelques instants, tous les mauvais effets de l’averse. On se félicite mutuellement. Les travaux vont à merveille. C’est une bien belle et bonne journée.

Le vénéré Pasteur de la Chapelle-des-Marais voyant le courage de ses paroissiens n’avait pas voulu rester en arrière. Lui aussi était venu sous la pluie. Il est heureux, le soir, de donner lui-même à ses braves et chers travailleurs la bénédiction du T. S.-Sacrement.

 

Mardi 13 décembre. — Bergon en Missillac.

Les Bergonnais forment une section importante de la grande paroisse de Missillac. Ils sont heureux d’avoir été convoqués les premiers et de marcher en avant.

Ils ont montré, ce jour-là, que non seulement ils étaient prompts et ardents au travail pour le bon Dieu, mais- qu’ils tenaient singulièrement à ne pas laisser sur le chantier une besogne commencée. Il s’agissait, dans la soirée, d’amener au Cédron une énorme pierre, devant former à elle seule, ce qu’on peut appeler l’arche du pont, ses deux extrémités reposant sur les piles solides établies de chaque côté.

Cette pierre se trouvait à une assez grande distance. Il fallut du temps pour la placer sur une espèce de chariot. Il en fallut aussi pour mettre le chariot en mouvement. Un incident survint, qui grâce à Dieu et à la protection du B. Montfort, ne fut pas un accident.

Cependant, l’heure à laquelle finissent les travaux dans cette saison était passée. Vainement l’observation en fut faite à plusieurs reprises. Vainement rappelait-on à ces courageux Bergonnais qu’ils avaient deux grandes lieues à faire pour rejoindre leur village. Les bras ne consentirent à se reposer que lorsque la pierre fut venue à l’endroit marqué. A cette heure tardive, ils ne voulurent pas néanmoins partir sans avoir reçu la bénédiction du Saint-Sacrement qui leur fut donnée par un de MM. les Vicaires de Missillac.

 

Jeudi 15 Décembre. — Paraisse de Saint-Guillaume.

Les paroissiens de Saint-Guillaume sont nos plus proches et excellents voisins, chez qui nous trouvons toujours le même bon accueil, la même bonne volonté.

Ce sont eux qui, ce jour-là, plantent l’avenue de sycomores qui conduit au pont du Cédron. Ce sont eux aussi qui mettent en place la pierre qui a coûté tant d’efforts aux travailleurs de Bergon.

  1. le Curé et son Vicaire passent la journée sur le chantier, s’intéressant à tout, présidant, quand le moment est venu, à la récitation du chapelet, au chant des cantiques, et aussi à la cérémonie du soir, en notre chapelle.

Nous achevons d’écrire ces lignes, quand nous arrive une heureuse surprise. C’est la visite de l’excellent M. Gerbaud. Nous sommes persuadés que plusieurs de nos lecteurs auraient été étonnés de ne pas trouver son nom dans les premières pages de ce compte-rendu sur la reprise de nos travaux. Il n’a pas pu nous venir plus tôt. Il était retenu dans une autre partie du diocèse par un travail pressé, tout de dévouement, cela va sans dire : c’était une construction de Calvaire.

Mais, il nous reste toujours, et nous pouvons compter sur lui, pour la campagne qui sera désormais la campagne de 93. Car il faudra bien que 93, malgré son mauvais renom, donne à notre Jérusalem nouvelle son monument nouveau.

 

N° 17 Février 1893

Chronique du mois

 

Au moment où s’ouvre notre chronique, il est grandement question de la reprise des travaux interrompus depuis près d’un mois. Elle ne sera pas close, nous l’espérons, sans que nous avions à signaler la présence de plusieurs vaillantes troupes de travailleurs, invités pour la dernière quinzaine de janvier. Mais, pour ne pas nous exposer à un oubli regrettable, disons, dès à présent, un mot de la journée du :

 

Mardi 20 décembre. — Paroisse de Missillac.

A la Frairie de Saint-Guy, en Missillac, était échu l’honneur de donner la dernière journée de travail au Jardin de Gethsémani, dans l’année quatre-vingt-douze. Nous n’en rappellerons qu’un fait, mais qui montre bien avec quelle abnégation, nos chers Bretons se dévouent, se dépensent pour L’Œuvre de Montfort.

Dans la matinée, après quelques travaux préparatoires, la troupe presque entière, dirigée par le R. P. Supérieur lui-même, était allée à une certaine distance, dans le but de dégager d’abord, puis de charger et d’amener ensuite un bloc de pierre qui semblait nécessaire pour l’achèvement du pont du Cédron. Le travail se prolongea et devint tellement animé, que personne ne songea que l’heure de dîner était venue. En vain la cloche de la chapelle avait tinté l’Angélus, elle ne fût pas entendue. Tous manœuvraient de plus belle, aux leviers ou à la chaîne. Ce fut seulement quand la pierre eût été déposée à l’endroit voulu, qu’en regardant les montres on s’aperçut qu’elles marquaient deux heures de l’après-midi.

Personne ne songea à se plaindre. Et ils étaient partis du village, le matin à cinq heures, n’ayant pris que très peu de chose. Après une légère réfection, tous reprenaient joyeusement le travail pour le reste de la soirée, pendant laquelle ils furent heureux de voir au milieu d’eux leur excellent Curé, et l’un de leurs vicaires, M. l’abbé Landau.

Et maintenant, en attendant l’heure de féliciter les nouveaux travailleurs volontaires, qui doivent nous venir bientôt, qu’il nous soit permis de faire une excursion…

 

La reprise des travaux

 

Elle était fixée au 16 janvier. Nos invitations étaient faites. M. Gerbaud était arrivé de Nantes, avec tout l’attirait d’un petit chemin de fer Decauville, pour accélérer et rendre plus faciles les terrassements projetés. Nous avions eu un peu trop confiance dans la clémence de l’hiver. Après lui avoir abandonné, sans même essayer la lutte, toute la première quinzaine de janvier, nous pensions qu’il aurait été gracieux pour nous dès le commencement de la seconde. Il n’en a pas été tout-à-fait ainsi. Le lundi 16, et le mardi 17, le temps était tel que nos invités de Férel et de Saint-Dolay, ne purent pas songer un instant à se mettre en chemin. Il était trop évident d’ailleurs, que tout travail était impossible au Calvaire. Certes, ce n’est ni la bonne volonté, ni le courage qui manquaient à nos braves Morbihannais, et nous savons bien qu’ils sont décidés à en donner la preuve au premier jour favorable.

Mais, dès le mercredi 18, le dégel s’est assez prononcé dans la matinée, pour qu’il soit question de tenter un essai. A 11 heures, deux messagers rapides partent et font une tournée dans les villages les plus rapprochés de nous, et qui sont de la paroisse de Pontchâteau. A 1 heure, les travailleurs sont là en nombre suffisant.

Les uns piochent la terre, les autres chargent les wagonnets, d’autres enfin les font rouler, ou les déchargent à l’arrivée. Tout se fait avec beaucoup d’ordre et d’activité, sans difficulté, sans encombre. Nous n’avons pas à signaler quelques déraillements peu sérieux et surtout peu dangereux.

Le soir contentement général, et félicitations de la part de M. le Directeur des travaux.

Reste à nommer les villages de Pontchâteau qui ont pris part à l’inauguration de notre Decauville. Ce sont les villages de Beaulieu, de la Madeleine, du Sabot d’Or, de Montmara, de Malabrit, de la Salmonais-de-Pie, de la Moriçais, de la Bichardais, des Caves et de Beaumare.

 

Jeudi 19 janvier. — Paroisse de Besné.

Les volontaires de Besné sont fidèles au rendez-vous. Plusieurs comptant sur le bac pour traverser le Brivet qui en ce moment est très débordé ont été trompés dans leur attente. Le bac était coulé. Il leur a fallu pour nous venir faire un détour qui a considérablement allongé leur route.

Ils n’en sont pas moins ardents et dispos.

Le travail est le même qu’hier. Mais comme les bras sont plus nombreux, il a fallu établir une nouvelle voie parallèle et ouvrir une nouvelle tranchée.

  1. le Curé de Besné fait grand plaisir à tous, en passant une partie de la soirée sur le chantier.

Inutile d’ajouter que le travail comme par le passé est accompagné des actes de dévotion accoutumés: Chant de cantiques, récitation du chapelet, visite à la Scala. Et le soir, bénédiction du Très Saint-Sacrement et vénération des reliques.

 

Vendredi 20 et Samedi 21

Nous n’avions pas de paroisses convoquées pour ces deux derniers jours de la semaine. Mais pour que les travaux ne soient pas interrompus, et pour suppléer à ce qui a manqué, les deux premiers jours, il a suffi de faire un appel à quelques gros villages.

Le vendredi, c’est le village d’Herr, de la paroisse de Donges, et le village des Eaux, de la paroisse de Crossac, qui répondent généreusement à cet appel, fraternisent ensemble et nous donnent une excellente journée. Nous remarquons, un moment, quelques jeunes, tentés d’imprimer une allure vraiment trop vive aux wagonnets chargés. Mais, ils se rendent facilement aux observations des anciens qui sont là pour les modérer.

Le samedi, nous reconnaissons nos bons ami des villages de la Brionnière et de Quémené, eu Crossac. Plusieurs paraissent déjà pour la seconde fois, dans cette nouvelle campagne. Mais c’est toujours avec la même bonne volonté, le même entrain, la même reconnaissance et le même dévouement envers celui qu’ils reconnaissent comme leur Protecteur, et qu’ils appellent toujours le Bon Père, ou encore notre Saint, bien que l’Eglise ne lui ait donné jusqu’à ce jour que le titre de Bienheureux.

N° 17 – Février 1893 – Chronique du mois

Au moment où s’ouvre notre chronique, il est grandement question de la reprise des travaux interrompus depuis près d’un mois. Elle ne sera pas close, nous l’espérons, sans que nous avions à signaler la présence de plusieurs vaillantes troupes de travailleurs, invités pour la dernière quinzaine de janvier. Mais, pour ne pas nous exposer à un oubli regrettable, disons, dès à présent, un mot de la journée du :

 

Mardi 20 décembre. — Paroisse de Missillac.

A la Frairie de Saint-Guy, en Missillac, était échu l’honneur de donner la dernière journée de travail au Jardin de Gethsémani, dans l’année quatre-vingt-douze. Nous n’en rappellerons qu’un fait, mais qui montre bien avec quelle abnégation, nos chers Bretons se dévouent, se dépensent pour L’Œuvre de Montfort.

Dans la matinée, après quelques travaux préparatoires, la troupe presque entière, dirigée par le R. P. Supérieur lui-même, était allée à une certaine distance, dans le but de dégager d’abord, puis de charger et d’amener ensuite un bloc de pierre qui semblait nécessaire pour l’achèvement du pont du Cédron. Le travail se prolongea et devint tellement animé, que personne ne songea que l’heure de dîner était venue. En vain la cloche de la chapelle avait tinté l’Angélus, elle ne fût pas entendue. Tous manœuvraient de plus belle, aux leviers ou à la chaîne. Ce fut seulement quand la pierre eût été déposée à l’endroit voulu, qu’en regardant les montres on s’aperçut qu’elles marquaient deux heures de l’après-midi.

Personne ne songea à se plaindre. Et ils étaient partis du village, le matin à cinq heures, n’ayant pris que très peu de chose. Après une légère réfection, tous reprenaient joyeusement le travail pour le reste de la soirée, pendant laquelle ils furent heureux de voir au milieu d’eux leur excellent Curé, et l’un de leurs vicaires, M. l’abbé Landau.

Et maintenant, en attendant l’heure de féliciter les nouveaux travailleurs volontaires, qui doivent nous venir bientôt, qu’il nous soit permis de faire une excursion…

 

La reprise des travaux

 

Elle était fixée au 16 janvier. Nos invitations étaient faites. M. Gerbaud était arrivé de Nantes, avec tout l’attirait d’un petit chemin de fer Decauville, pour accélérer et rendre plus faciles les terrassements projetés. Nous avions eu un peu trop confiance dans la clémence de l’hiver. Après lui avoir abandonné, sans même essayer la lutte, toute la première quinzaine de janvier, nous pensions qu’il aurait été gracieux pour nous dès le commencement de la seconde. Il n’en a pas été tout-à-fait ainsi. Le lundi 16, et le mardi 17, le temps était tel que nos invités de Férel et de Saint-Dolay, ne purent pas songer un instant à se mettre en chemin. Il était trop évident d’ailleurs, que tout travail était impossible au Calvaire. Certes, ce n’est ni la bonne volonté, ni le courage qui manquaient à nos braves Morbihannais, et nous savons bien qu’ils sont décidés à en donner la preuve au premier jour favorable.

Mais, dès le mercredi 18, le dégel s’est assez prononcé dans la matinée, pour qu’il soit question de tenter un essai. A 11 heures, deux messagers rapides partent et font une tournée dans les villages les plus rapprochés de nous, et qui sont de la paroisse de Pontchâteau. A 1 heure, les travailleurs sont là en nombre suffisant.

Les uns piochent la terre, les autres chargent les wagonnets, d’autres enfin les font rouler, ou les déchargent à l’arrivée. Tout se fait avec beaucoup d’ordre et d’activité, sans difficulté, sans encombre. Nous n’avons pas à signaler quelques déraillements peu sérieux et surtout peu dangereux.

Le soir contentement général, et félicitations de la part de M. le Directeur des travaux.

Reste à nommer les villages de Pontchâteau qui ont pris part à l’inauguration de notre Decauville. Ce sont les villages de Beaulieu, de la Madeleine, du Sabot d’Or, de Montmara, de Malabrit, de la Salmonais-de-Pie, de la Moriçais, de la Bichardais, des Caves et de Beaumare.

 

Jeudi 19 janvier. — Paroisse de Besné.

Les volontaires de Besné sont fidèles au rendez-vous. Plusieurs comptant sur le bac pour traverser le Brivet qui en ce moment est très débordé ont été trompés dans leur attente. Le bac était coulé. Il leur a fallu pour nous venir faire un détour qui a considérablement allongé leur route.

Ils n’en sont pas moins ardents et dispos.

Le travail est le même qu’hier. Mais comme les bras sont plus nombreux, il a fallu établir une nouvelle voie parallèle et ouvrir une nouvelle tranchée.

  1. le Curé de Besné fait grand plaisir à tous, en passant une partie de la soirée sur le chantier.

Inutile d’ajouter que le travail comme par le passé est accompagné des actes de dévotion accoutumés: Chant de cantiques, récitation du chapelet, visite à la Scala. Et le soir, bénédiction du Très Saint-Sacrement et vénération des reliques.

 

Vendredi 20 et Samedi 21

Nous n’avions pas de paroisses convoquées pour ces deux derniers jours de la semaine. Mais pour que les travaux ne soient pas interrompus, et pour suppléer à ce qui a manqué, les deux premiers jours, il a suffi de faire un appel à quelques gros villages.

Le vendredi, c’est le village d’Herr, de la paroisse de Donges, et le village des Eaux, de la paroisse de Crossac, qui répondent généreusement à cet appel, fraternisent ensemble et nous donnent une excellente journée. Nous remarquons, un moment, quelques jeunes, tentés d’imprimer une allure vraiment trop vive aux wagonnets chargés. Mais, ils se rendent facilement aux observations des anciens qui sont là pour les modérer.

Le samedi, nous reconnaissons nos bons ami des villages de la Brionnière et de Quémené, eu Crossac. Plusieurs paraissent déjà pour la seconde fois, dans cette nouvelle campagne. Mais c’est toujours avec la même bonne volonté, le même entrain, la même reconnaissance et le même dévouement envers celui qu’ils reconnaissent comme leur Protecteur, et qu’ils appellent toujours le Bon Père, ou encore notre Saint, bien que l’Eglise ne lui ait donné jusqu’à ce jour que le titre de Bienheureux.

18 mars 1893 – Chronique du mois

N° 19 – Avril 1893 – Travaux et projets

I. – A Gethsémani

Le temps est venu, ce nous semble, de donner à nos lecteurs une vue d’ensemble des résultats de notre campagne d’hiver.

Dès leur arrivée au Calvaire, les pèlerins qui ne nous ont pas visités, depuis l’an dernier, peuvent voir, au premier coup d’œil que cette campagne a été aussi féconde que laborieuse. Cette grande allée, large de dix mètres, qui s’ouvre sur la grande route, dans la direction de Gethsémani, n’existait pas. Elle est aujourd’hui bordée de beaux châtaigniers, dont nous attendons incessamment le feuillage. En la suivant, vous verrez apparaître bientôt de larges plantations d’arbres et d’arbustes divers, tant en deçà qu’au-delà du Cédron. Sans doute, sur ce point même, tout n’est pas fait. Il en est qui exprimeront peut-être le regret de voir que toute une partie de notre Gethsémani, ne présente encore aux regards qu’une surface dénudée. La réponse est bien simple : il faut savoir attendre, tout ne peut passe faire d’une seule fois.

Mais, ce qui est fait suppose un travail considérable, dont nous ne saurions trop féliciter tous ceux qui y ont pris part. C’est aussi l’occasion d’exprimer notre reconnaissance à d’autres bienfaiteurs. Et tout d’abord, à M. Delozes qui nous a fourni si généreusement tant de beaux plants de peupliers, de platanes, d’acacias, de châtaigniers, de sycomores. Nous devons ces pins déjà si élancés, à M. le comte de Bodinière. La forêt voisine de la Madeleine, avec la permission gracieuse de M. le comte de la Villeboisnet a été aussi mise à contribution.

Nous voici arrivés au pont du Cédron, dont les travaux ont été dirigés par M. Gerbaud. On y reconnaîtra, du reste, le cachet de son excellent goût. La forme antique qu’il lui a donnée est bien celle qui convient. Construit comme la grotte avec des blocs énormes, il s’harmonise parfaitement avec elle.

La grotte elle-même a reçu quelques modifications légères, mais très heureuses qui lui donnent encore quelque chose de plus mystérieux.

Tout est donc disposé là maintenant, pour exciter la piété du pèlerin.

L’Evangile à la main, il peut, pour ainsi dire, suivre pas à pas la divine Victime, dans cette soirée à jamais mémorable qui précéda le jour de la grande immolation du Calvaire.

Le discours après la Cène, ce suprême entretien du divin Sauveur avec ses apôtres n’était pas terminé, quand il leur dit : « Levez-vous, sortons. » Et, il continua de parler en se dirigeant vers Gethsémani.

Il arrivait sur les bords du Cédron, quand, les yeux levés vers le ciel, il fit à son Père pour les siens, cette prière si touchante, recueillie des lèvres divines, par l’Apôtre bien-aimé.

A peine a-t-il franchi le Cédron que se tournant vers ses apôtres, il leur dit : a Reposez-vous, tandis que je vais là pour prier. » C’est donc là, sur la gauche, à l’entrée môme du jardin que s’arrêtèrent les apôtres, à l’exception do Pierre, de Jacques et de Jean, auxquels Jésus permet de le suivre un peu plus avant dans le jardin. A peine a-t-il fait, en prenant à droite une cinquantaine de pas, que l’ennui, une tristesse mortelle ont envahi son âme.

Il le dit aux trois privilégiés : « Mon âme est triste jusqu’à la mort. » Et il ajoute : « Attendez-moi, ici, et veillez. » Voici le rocher sur lequel ils s’étendent pour dormir bientôt d’un profond sommeil, tandis que leur maître, à une petite distance, dans un endroit plus caché, qui n’est autre que la grotte de Gethsémani elle-même, est tombé la face contre terre et entré dans sa terrible agonie. Trois fois il se relève, et revient vers les siens. La première et la seconde fois les trouvant endormis, il se contente de leur adresser un doux reproche.

A la troisième il leur dit : « Donnez maintenant et reposez-vous, l’heure est venue. » Puis soudain : « Levez-vous, marchons! Voici que celui qui me livre est proche. » En face au fond du jardin, on voit à la lueur des torches, briller les armes des misérables qui ont à leur tête Judas. Jésus s’avance de ce côté. Voici le lieu où il reçoit le baiser du traître! C’est là aussi que pour montrer une fois encore sa toute-puissance et bien faire voir que s’il le voulait, ils ne pourraient rien sur lui, il terrasse d’une seule parole tous ceux qui sont venus pour l’arrêter. Mais, il se livre lui-même et se laisse garrotter. Voici le chemin creux et raboteux, par lequel ses ennemis l’entraînent.

Ce chemin descend au Cédron. Mais là, il n’y a pas de pont. Quelques pierres qui émergent au fond du torrent, et sur lesquelles s’appuie le pied, permettent seules de le passer. D’après la tradition, le divin Sauveur, poussé par des soldats grossiers, aurait fait une chute dans le torrent. Au de la, le chemin se continue et conduit par divers détours, d’abord chez Anne, puis chez Caïphe, et enfin au Prétoire de Pilate. La troupe qui s’est emparé de Jésus l’a choisi pour éviter les grandes voies, où eût pu se rencontrer quelque rassemblement du peuple, dévoué encore alors au Fils de David, parce qu’il n’avait pas encore été trompé par les Scribes et les Pharisiens.

On le voit, dès maintenant, dans notre Gethsémani, le pieux pèlerin, peut suivre pour ainsi dire, pas à pas, comme s’il les avait sous les yeux, les grands faits que nous venons de rappeler, d’après l’Evangile.

II – La voie douloureuse

Seules, les saintes femmes qui accompagnaient Marie, sa divine mère, et aussi la courageuse Véronique apparaissent sur le chemin du Calvaire, pour offrir au divin Sauveur quelque adoucissement, quelque consolation. Un groupe nombreux de Filles de Jérusalem se montre aussi, et lui témoigne de la compassion. De là est venue la pensée de réserver plus particulièrement les travaux de notre Voie douloureuse, aux femmes chrétiennes des paroisses environnantes. Et, de fait, elles seules y ont mis la main jusqu’à ce jour.

Nous n’oublions pas non plus que notre Bienheureux voulait que tous eussent part aux travaux de son Calvaire :

Travaillons tous à ce divin ouvrage,

Dieu nous bénira tous,

Grands et petits, de tout sexe et tout âge.

Mais, en quoi consistent les travaux de cette voie douloureuse et où en sont-ils ?

A Jérusalem, la Voie douloureuse, que parcourent avec tant de piété les pèlerins des Saints-Lieux, est formée d’une suite de rues étroites et mal pavées, qui conduisent par divers détours, de l’ancien Prétoire de Pilate, à l’Eglise du Saint-Sépulcre. Nous avons déjà dit que notre Prétoire est, à peu de chose près, à la même distance du Calvaire, que l’est à Jérusalem, l’ancien prétoire, du Golgotha. Avec un plan très exact à la main, il n’a pas été difficile de tracer sur la lande cette même voie avec ses détours, et de marquer d’une manière très précise l’emplacement de chaque station.

On lui a donné une largeur de quatre mètres, ce qui est la largeur moyenne des rues de Jérusalem.

Voici maintenant le travail exigé pour la construction de cette voie. Il suffit de relever de chaque côté, sur la bande large de quatre mètres une certaine quantité de terre pour lui donner une hauteur de 70 à 80 centimètres.

Puis, sur cette terre, on place de manière à les faire se toucher l’une à l’autre, des pierres de moyenne grosseur, de forme arrondie plutôt que plates, et qui font ainsi une espèce de pavé assez ressemblant, dit-on, au pavé des rues de Jérusalem. Disons-le tout de suite, cette voie n’est pas faite pour être fréquentée. Elle est destinée uniquement à recevoir les statues des divers personnages qui figurent à chaque station. Mais, de plus, de chaque côté, sont tracées deux autres allées parallèles, larges chacune de dix mètres, et qui permettront aux foules les plus nombreuses, de suivre aisément, quand il aura lieu, l’exercice du Chemin de Croix.

Comme il est facile de le comprendre, il s’agit d’un travail à la portée des femmes et même des enfants, et déjà très avancé, au bout de quelques journées seulement, sur une longueur d’environ 120 mètres. C’est déjà l’espace demandé pour les trois stations de Jésus chargé de la Croix, Jésus tombant sous le poids de la Croix, et Jésus rencontrant sa sainte Mère. Il n’est donc pas à craindre que les travaux à exécuter sur place, soient en retard. Nos préoccupations sont d’un autre côté. Nous voudrions, cette année même, pour le premier pèlerinage présidé par Mgr Laroche, l’inauguration des trois stations que nous venons de nommer, tout à l’heure. Non pas que nous ayons la pensée d’avoir immédiatement ces trois stations au complet.

Cela dépasserait de beaucoup trop nos ressources.

Mais nous nous contenterions des quatre statues principales qui doivent y figurer : Jésus chargé de sa Croix, Jésus tombé sous sa Croix, et enfin Jésus et sa sainte Mère. L’accompagnement des soldats et des juifs, et la suite de Marie viendraient plus tard.

L’achat de ces quatre statues, en fonte ciselée, un peu plus grandes que nature, pour qu’elles puissent mieux ressortir, représente une somme déjà considérable, mais que nous ne désespérons pas d’atteindre, si nous sommes aidés.

Nos lecteurs verront plus loin que nous faisons un appel à tous les amis du Calvaire de Montfort, sous une forme qui n’est pas nouvelle dans l’histoire des Œuvres qui n’ont d’autre budget que celui de la charité. Nous avons la confiance que cet appel sera entendu de tous ceux qui ont à cœur la gloire de Jésus crucifié et du Bienheureux, son fidèle serviteur.

 

Nos travailleurs volontaires

Lundi 20 février – La Chapelle-Launay

Monsieur le Curé est visiblement heureux et fier de se voir à la tête d’un si beau groupe de travailleurs. Il ne quitte pas de la journée, ses chers paroissiens. Il est avec eux à la récitation du chapelet, au chant des cantiques, au travail. Il les bénit le soir. C’est un de ces jours où notre excellent directeur des travaux voit avancer, à son gré, le pont du Cédron, et en témoigne hautement sa satisfaction.

Mercredi 22 février – Paroisse de Fégréac

  1. le Doyen de Fégréac avait bien le droit d’être aussi satisfait à la fin de la journée qu’il nous a donnée, avec ses paroissiens. Le travail est très animé. Nous ne pouvons pas ne pas noter au passage M. de Barmon, camérier de cape et d’épée de S. S. Léon XIII, adjoint au maire de Fégréac, et visiblement très sympathique à ses administrés. A un moment donné nous le voyons, à la tête d’une colonne, descendre la côte au pas de course, en venant à la maison. Il fallait environ une corde de bois pour étayer le pont en construction sur le Cédron. Chacun après lui, prend, dans le tas, le premier morceau qui se présente, et le met sur son épaule, puis la côte est remontée du même pas.

Il eut fallu du temps pour atteler, charger et décharger un chariot. En un clin d’œil, la corvée était faite. Dans la soirée, à un moment favorable, M. de Barmon prend la photographie du Jardin, de la Grotte et du groupe des travailleurs présents. Nous en avons reçu une épreuve très bien réussie.

Lundi 27 février. – Paroisse d’Assérac

Nous ne saurions trop louer le courage et le dévouement des paroissiens d’Assérac, et de leur excellent Curé, qui par un temps défavorable, nous sont venus, ce jour-là, de si loin et jusque des bords de la mer. Malgré la pluie, nombreux comme ils l’étaient, ils ont accompli dans cette journée une tâche assez considérable.

Signalons cette attention délicate : Ils avaient apporté un certain nombre de plants de chênes-verts et de pins, pour servir à l’embellissement de notre ville de Gethsémani.

Nous avons déjà fait remarquer, que pour qu’il n’y ait pas d’interruption dans un travail, qui doit se continuer, tous les jours, comme le pont du Cédron, nous n’avons qu’à faire un appel aux villages les moins éloignés.

Nous avons à donner aujourd’hui, de ce chef, une liste assez longue. Nous prions nos amis de croire que s’il y a quelque oubli, ce ne peut être, de notre part, qu’un oubli tout-à-fait involontaire.

Le vendredi, 24 février, nous comptons vingt hommes des Métairies, de Cala et du Buissonrond, tous de la paroisse de Saint-Guillaume.

Le samedi, 25 février, un nombre égal de la Plaie, de Hinguet, de la Porcheraie, de la Lauraie, et de la Berneraie, encore de la paroisse de Saint-Guillaume.

Le mercredi, 1er mars, les villages de la Gaine, de la Giraudaie, de Bault, du Soucher, tous de la paroisse de Crossac, nous envoient soixante travailleurs.

Le vendredi, 7 mars, ce sont les villages de Travers, de Lanoë, de la Buronnerie, de la Tasnière, en Sainte-Reine, qui sont représentés.

Le samedi, 4 mars, c’est le seul mais important village de Cusia, aussi de la paroisse de Sainte-Reine. Pas une maison qui n’ait envoyé un ou plusieurs des siens.

Il nous reste maintenant à parler des journées de Travailleuses volontaires.

Vendredi 23 février. – Paroisse de St-Joachim

Les femmes de Saint-Joachim, qui, dès l’année dernière, ouvrières de la première heure, étaient venues si nombreuses, ne pouvaient manquer à l’appel fait par leur nouveau pasteur lui-même. Aussi, n’avons-nous pas été étonnés de les voir remplissant, à la lettre, la Chapelle du Pèlerinage, à la messe dite par M. le Curé, dès 8 h.1/2. Et après, quelle joie, et quel entrain au travail ! La grande allée est, en peu de temps, nivelée, aplanie. Elle reçoit sa bordure de pierres, disposées en chapelet.

Les vaillantes travailleuses n’hésitent point à se mettre à la chaîne pour amener à pied d’œuvre, un des gros blocs de pierre, réclamés pour la construction du Cédron.

Beaucoup  de cantiques  sont chantés. Mais nous constatons, surtout, avec plaisir, au Salut du soir, qu’à St-Joachim aussi, les hymnes liturgiques sont chantés et bien chantés, par toute l’assistance.

Jeudi 2 mars. – La Chapelle-des-Marais

C’est après leur désir, plus d’une fois exprimé, que les femmes de la Chapelle-des-Marais ont été invitées à venir ce jour-là. Elles sont au nombre d’environ deux cents.

Après avoir entendu pieusement la sainte messe, ce sont elles qui les premières, mettent la main aux travaux de la Voie douloureuse. Nous avons dit plus haut en quoi consistent ces travaux. Parmi les travailleuses, les unes relèvent la terre de chaque côté de la voie, qui, au préalable a été exactement tracée. Les autres vont çà et là, chercher les pierres ou cailloux qui doivent la paver.

Mais toutes s’occupent avec la même ardeur. De temps en temps, se fait entendre sur toute la ligne, le Bénissons à jamais… ou bien Par l’Ave Maria...

Le soir, beau salut du T. S.-Sacrement. Puis, au moment du départ, une demande faite avec un tel ensemble et de telles instances, qu’il est vraiment impossible de la refuser. C’est la faveur de revenir dans huit jours, le jeudi suivant. Et c’est ainsi que les pieuses paroissiennes de la Chapelle-des-Marais, nous donnent encore la journée du jeudi, 9 mars. Nous n’en dirons rien de particulier, sinon que plus nombreuses encore que la première fois, elles font paraître en tout le même dévouement, le même esprit de foi.

Jeudi 16 mars. – Paroisse de Sainte Reine

Deux fois, les travailleuses de la Chapelle-des-Marais ont été vues, entendues, traversant le bourg de Sainte-Reine en chantant les cantiques du Calvaire. N’était-ce pas assez, trop peut-être, pour exciter un peu l’envie ou du moins un vif désir de venir aussi travailler à l’Œuvre du bon Père de Montfort. Ce désir a été satisfait le jeudi, 16 mars.

Les femmes de Sainte-Reine, ont bien montré, ce jour-là, que leur paroisse reste toujours attachée, entre toutes les autres, à la mémoire et au culte de notre Bienheureux; lui dont la première pensée fut d’élever son Calvaire à côté de la chapelle de Sainte-Beine, aujourd’hui église paroissiale.

Cette journée a fait avancer considérablement les travaux de la Voie douloureuse. Le mouvement est donné. Demain même, c’est toute une section de la paroisse de Missillac qui doit nous arriver.

Signalons, en terminant, un fait d’initiative privée, qui n’a pas été sans nous être fort agréable. Dans les anciens souvenirs, la grande paroisse de Montoir de Bretagne, est indiquée, comme une de celles qui donna le concours le plus actif à notre Bienheureux, lorsqu’il entreprit la construction de son Calvaire ; et sans se rendre compte du pourquoi, il semblait douteux que cette tradition pût être aujourd’hui renouée.

Or, voici qu’un brave chrétien, ancien capitaine au long-cours, prend sur lui de faire appel à son entourage. Il nous arrive le jeudi, 9 mars, à la tête d’un groupe bien décidé, et déjà assez nombreux. Ces braves travaillent toute la journée, au jardin de Gethsémani, pendant que les femmes de la Chapelle-des-Marais, sont occupées à la Voie douloureuse.

Le soir, tous nous disaient : La preuve est faite, le doute n’existe plus. Il nous faut une convocation générale et officielle.

La date en a été fixée à la semaine de la Quasimodo

N° 20 – mai 1893

Mercredi 22 mars – Frairie de Sainte-Luce, en Missillac

La Frairie de Sainte-Luce et de Bergon, n’est qu’une section de la paroisse de Missillac. Mais évidemment, personne n’a voulu rester en arrière. On dirait une paroisse entière, tant sont nombreuses les vaillantes chrétiennes qui ont voulu faire leur part du travail de la voie douloureuse. Elles occupent presque toutes les places disponibles dans notre chapelle, pour y entendre pieusement la sainte messe.

Nous n’avons pas à redire l’emploi de la journée qui se partage entre la piété et le travail, le chant des cantiques et le maniement de la bêche ou de la pelle. Tout cela forme un ensemble vraiment beau et édifiant.

Dès le matin, M. l’abbé Landau était là pour encourager et diriger le travail. Dans la soirée la visite de M. le Curé est accueillie par tout le monde, avec bonheur.

 

Jeudi 23 mars. — Pontchâteau

C’est un petit groupe de pieuses personnes de notre voisinage, appartenant à la paroisse de Pontchâteau, qui ont voulu, ce jour-là, montrer, en particulier, leur zèle et leur bonne volonté.

Elles ont surtout semé et planté. Dans cette contrée ce sont les femmes qui font ordinairement les semailles. Une des grandes allées parallèles à la voie douloureuse, a été semée de gazon, et le talus de la voie douloureuse planté, des deux côtés, d’une espèce de sedum très vivace. Si, malgré la sécheresse, nous avons, au mois de juin, un peu de fraîcheur sur la lande, nous leur en serons redevables.

 

Mardi 28 mars et mardi 18 avril. — Paroisse de Prinquiau

La paroisse de Prinquiau mérite une mention toute spéciale. Nous l’inscrivons sous deux dates différentes et l’on va voir pourquoi.

Le 28 mars qui était le mardi de la semaine sainte, son vénérable Pasteur, accompagné de son vicaire, nous venait à la tête d’un beau bataillon d’hommes, pour travailler à l’achèvement du jardin de Gethsémani. Ils ont, ce jour-là, en particulier, transporté une énorme pierre, qui marque l’emplacement où s’arrêtèrent les huit apôtres, qui durent rester à l’entrée, près du Cédron, pendant que N.-S. s’avançait plus loin, avec Pierre, Jacques et Jean.

M, le Curé de Prinquiau ne se trompait point assurément, quand il disait que c’était là une excellente préparation pour ses paroissiens à la célébration des grandes fêtes prochaines. Aussi est-ce avec une joie bien visible qu’il bénissait, le soir, ses chers travailleurs.

Mais, dès ce moment, il avait dû promettre à ses paroissiennes non moins zélées qu’elles auraient aussi leur jour, pour travailler à la voie douloureuse. C’est le mardi, 18 avril, qu’elles nous sont venues nombreuses et pleines d’ardeur. Prinquiau est bien loin d’ici. Il y avait quelques voitures, sans doute, mais bien insuffisantes pour satisfaire tous les désirs. Beaucoup ont fait la route à pied, et dans ce nombre de bonnes anciennes qui comptent 70, 75 ans. D’autres au départ, nous assure-t-on, voyant qu’elles ne pouvaient trouver de place dans les voitures, et ne se sentant vraiment pas la force d’affronter une si longue route, versaient des larmes. Belle et édifiante journée !

 

Jeudi 13 avril. — Paroisse de Drefféac.

Nous pouvons bien dire la même chose de la journée, que nous avaient donnée la semaine précédente, les pieuses chrétiennes de Drefféac. A Drefféac, on aime tant et on invoque si souvent le bon P. de Montfort! Il n’y a pas de villages, presque pas de maisons où l’Ami du la Croix ne soit reçue, lu en famille. Aussi chaque famille était-elle représentée, ce jour-là, pour avoir sa part aux travaux de la Voie douloureuse. Il y avait une bonne vieille de 84 ans, venue à pied au Calvaire, fin 1821, elle avait déjà de 11 à 12 ans. Elle avait accompagné ses parents et porté sa bottée de terre pour aider à relever la sainte colline, vers laquelle se dirige la voie qu’on trace aujourd’hui.

 

Vendredi 14 avril. — Frères de S.-Gildas.

Nous terminons par un pèlerinage de travail qui devait avoir et qui a eu son cachet particulier. Dans tous les autres, sans doute, l’ordre règne et la ferveur est grande. Mais, ce jour-là, c’était la régularité et la ferveur religieuses.

Les bons Frères de la Communauté de S.-Gildas avaient pris eux-mêmes les devants et demandé qu’ont voulût bien leur assigner un jour.

Ils étaient tous, quarante environ, venus de très bonne heure au Calvaire, pour entendre la sainte messe. Et quel spectacle édifiant, ils nous ont donné, pendant toute la journée! La prière en commun, le chant pieux des cantiques, ce travail si bien dirigé et accompli avec une exactitude si parfaite. On sentait partout l’esprit de foi d’hommes vraiment heureux de mêler leurs sueurs à une terre qui leur rappelait celle qui fut, un jour, arrosée du sang d’un Dieu.

Nous remercions la belle et si prospère Communauté de S.-Gildas, de nous avoir rappelé une fois de plus, et d’une manière si délicate, les liens de parenté qui l’unissent à la famille religieuse de Montfort.

 

P.-S. — Aujourd’hui même, jeudi 20 avril, les femmes de la paroisse de S.-Guillaume, qui trouvaient que le jour de convocation pour travailler à la voie douloureuse se faisait bien attendre, sont à l’œuvre. Et, avec quelle ardeur, elles ratissent, aplanissent cette voie dont l’inauguration ne peut désormais se faire attendre longtemps !

Où en sont nos projets pour la Voie douloureuse !

Il nous semble que nos lecteurs nous adressent eux-mêmes cette question. Nous leur avons fait part, dans notre dernier numéro, du désir que nous avions d’en voir inaugurer une partie notable, dès cette année. Ce serait l’objet de la fête du premier grand pèlerinage que doit présider au Calvaire Mgr Laroche. Après le triomphe du Christ de notre Bienheureux, et le triomphe de Jésus agonisant, ce sera le triomphe de Jésus portant sa Croix.

Eh bien ! nous avons hâte de le dire, depuis un mois, le projet a marché et fait des progrès, au-delà de nos espérances.

Tout d’abord, grâce au zèle et à l’activité des travailleuses volontaires, les préparatifs qui étaient à faire sur la lande, sont plus avancés même qu’il n’est besoin pour le moment. Nous nommons ailleurs les paroisses dont les femmes chrétiennes, désireuses de faire revivre les traditions du passé, sont venues prendre part à ces travaux qui leur étaient réservés. Dès aujourd’hui, à peu de chose près, la voie douloureuse est achevée jusqu’à l’emplacement de la septième station, qui est la seconde chute de Notre-Seigneur sur le chemin du Calvaire. C’est plus de la moitié de son parcours; car les dernières stations sont beaucoup plus rapprochées l’une de l’autre. Les deux grandes allées parallèles ou latérales sont aussi aplanies.

Seulement, ici, comme en beaucoup d’endroits sans doute, nous demandons instamment un peu de pluie, pour que le gazon qu’on y a semé puisse germer et nous donner, au lieu de poussière, un tapis de verdure pour le jour de nos grandes fêtes.

Mais, ce travail préparatoire n’est pas tout. Et, les statues artistiques, en fonte ciselée qui doivent animer cette voie douloureuse et la rendre si parlante, les aurons-nous? Oui, dès ce moment, nous pouvons en donner l’assurance, et nous les aurons même en plus grand nombre que nous l’avions annoncé tout d’abord.

Notre appel a été entendu. Zélateurs et zélatrices se sont offerts pour présenter les listes de notre loterie ou tombola. C’est ce dernier terme, paraît-il, qu’il est mieux d’employer. Quoi qu’il en soit, nous savons que partout ils ont été favorablement accueillis. Il en est plusieurs qui en nous rapportant une première liste remplie, en ont demandé une seconde. La liste générale n’est point close. Nous connaissons certains centres, mêmes assez voisins, où l’occasion ne s’est pas encore présentée de faire connaître la bonne œuvre, et qui entreront dans le mouvement, dès qu’il leur en sera parlé.

Mais, dès aujourd’hui, nous atteignons un chiffre qui a permis de faire la commande non seulement des quatre statues dont nous avions parlé, savoir : Jésus chargé de sa Croix, Jésus tombant pour la première fois, et Jésus et sa sainte Mère, mais aussi de Simon le Cyrénéen aidant Jésus à porter sa Croix. Nos zélateurs et zélatrices pensent bien qu’avec leur généreux concours, nous ne refuserons pas d’aller plus loin. Qu’ils reçoivent dès maintenant l’expression de notre bien vive reconnaissance !

Cette reconnaissance, nous la devons aussi à tous ceux qui, de près ou de loin, nous ont envoyé des objets pour être donnés en lot. Il nous a été donné, ces jours-ci, à l’occasion d’un déballage, de voir ce qui n’est évidemment qu’une faible partie de l’exposition qui se prépare. Il y avait là nombre de statues et statuettes, plusieurs Notre-Dame de Lourdes, un charmant groupe de la Sainte Famille, puis des bibelots de tout genre, de jolis chapeaux et autres coiffures pour enfants, des chaînes avec breloques, de nombreuses boîtes garnies de dragées et de bonbons de choix, etc., etc. On nous a montré une garniture de lit, brodé au crochet, d’une valeur réelle. Nous savons que, de divers côtés, d’autres envois sont préparés.

Incessamment, nous devons recevoir la première de nos statues, Jésus chargé de sa Croix. Bien que la pose définitive ne doive avoir lieu que plus tard, nous pourrons bientôt juger à l’avance, sur place, de l’effet produit. Nos lecteurs seront certainement contents d’apprendre, que dans le grand atelier de Paris, où il lui était donné, ces jours-ci, une dernière préparation, cette statue faisait l’admiration de tous les visiteurs.

N° 21 – Juin 1893 – Travaux sur la Voie douloureuse

Ce mois de Mai, a vu encore deux de ces belles journées de travail volontaire, données à Dieu et au P. de Montfort, par les femmes chrétiennes de la contrée. Leur convocation était motivée par le succès inespéré de l’appel fait pour l’achat des premières statues de la Voie douloureuse.

On sait qu’au début, nous ne comptions guère aller au-delà de la quatrième station : Rencontre de la Sainte Vierge, mais dès ce moment, il a été évident que nous pouvions aller plus loin.

 

Mardi 9 mai. — Paroisse de Donges

Les femmes de Donges bien que fort éloignées du Calvaire sont venues en grand nombre.

C’était le moment où tous les regards se tournaient vers le Ciel pour demander la pluie. Et, de fait, apparurent ce jour-là quelques nuages plus ou moins menaçants.

Nous en fîmes l’observation, en passant, à quelques-unes de nos braves travailleuses : « Ah ! dirent-elles, nous avons demandé, de tout notre cœur, ce matin, au Bon Dieu et au P. de Montfort de faire nos deux ou trois lieues, ce soir, trempées d’eau, puissions-nous être exaucées. »

Les pieuses paroissiennes de Donges se rappelleront que ce sont elles qui ont fait les derniers préparatifs sur la Voie douloureuse pour recevoir le groupe de Jésus aidé par Simon le Cyrénéen à porter sa croix.

Le Maître aussi s’en souviendra.

 

Mardi 16 mai. — Paroisse de Sainte-Anne de Campbon

Les travailleuses de Sainte-Anne s’annoncent, de bonne heure, par leurs chants. Elles ont devancé l’heure fixée pour entendre la Sainte Messe, et dès 7 h. 1/2, elles remplissent notre chapelle. Quel beau rôle que celui de Sainte Véronique sur le chemin du Calvaire, et avec quelle piété, quel courage elle le remplit ! Nous sommes persuadés que les paroissiennes de Sainte-Anne partageaient ses sentiments, en faisant sur la Voie douloureuse les derniers préparatifs, pour l’emplacement de la sixième station. Elles peuvent compter aussi avoir part à la récompense de Sainte Véronique.

  1. le Curé et son vicaire vinrent visiter les travaux, et ce fut M. le Curé qui donna le salut du soir.

 

Le 6 Juin, fête semblable présidée par M. l’abbé Marchais, vicaire général, pour l’inauguration et la bénédiction de la Grotte de Gethsémani, au Jardin des Oliviers.

La lande de Pontchâteau avait revu les merveilles d’autrefois. Pendant toute la saison d’hiver, les travailleurs volontaires étaient venus par centaines, au chant des cantiques et récitant le chapelet, offrir leur temps et leurs sueurs, pour la construction de cette Grotte de l’Agonie de Jésus. Et, au jour de la fête, ils étaient plus de trois mille, tous décorés de la Croix de Jérusalem, et se disputant l’honneur de porter en triomphe, sur leurs épaules, Jésus agonisant.

Cet élan ne s’est point ralenti. Non seulement, depuis l’année dernière, les travaux du Jardin des Oliviers ont été complétés, mais la Voie douloureuse, qui, à l’imitation de celle de Jérusalem, doit relier le Prétoire au Calvaire, est plus d’à moitié achevée. Nous n’avons pas à décrire, ici, ce travail. Nous dirons seulement, qu’en souvenir du rôle des saintes femmes de l’Evangile, au Calvaire et sur le chemin du Calvaire, ce travail, qui leur semblait réservé, a été accompli entièrement par les femmes chrétiennes de la contrée.

Au moins six des grandes et belles statues en fonte ciselée, qui doivent rendre notre voie douloureuse si vivante et si animée, seront placées pour le 24 juin: Jésus chargé de sa Croix, Jésus tombant pour la première fois, Jésus et sa sainte Mère, Jésus aidé par Simon le Cyrénéen.

Ces statues seront bénites solennellement par Sa Grandeur Mgr Laroche, qui a bien voulu accepter de présider le pèlerinage, au lendemain même des fatigues de sa première visite pastorale.

  1. les Curés des paroisses voisines nous ont déjà fait savoir que nous pouvions compter sur eux, comme pour les précédentes fêtes. D’autres plus éloignés viendront certainement avec un groupe plus ou moins nombreux de leurs paroissiens.

 

Le 24 juin 1891

vit le triomphe du Christ du B. Montfort. Le 6 juin de l’année dernière, ce triomphe a été renouvelé, en l’honneur de Jésus agonisant. Cette année, c’est la statue de Jésus chargé de la Croix qui sera portée triomphalement, à la grande procession du soir.

Ces lignes sont écrites au moment où se manifestent des inquiétudes, des craintes de plus en plus vives au sujet des récoltes compromises par la sécheresse continue. On entend dire de toutes parts, que le Ciel semble irrité contre nous. Il en est, sans doute, qui verront un excellent moyen de le fléchir, dans la résolution prise à l’avance de concourir au triomphe de Celui qui, en chargeant un jour sur ses épaules la Croix, a pris aussi sur lui les péchés du monde tout entier.

L’invitation qu’on vient de lire est générale ; mais, comme nous l’avons dit, nous devons à nos chers lecteurs de l’Ami de la Croix quelque chose de plus spécial. Combien nous serions heureux de les voir tous ce jour-là réunis au Calvaire ! N’y ont-ils pas tous leur place marquée ?

Ce sont eux qui auront préparé cette fête, qui l’auront rendue possible et plus belle que nous l’osions espérer.

C’est grâce à l’empressement avec lequel ils ont accueilli notre projet que la tombola a si bien réussi. Zélateurs et zélatrices se sont mis en campagne et partout ont fait merveille. Là, si nous voulions citer tous les traits édifiants, nous ne finirions pas.

Un jour, le P. Supérieur fait la remarque qu’une paroisse de la contrée, assez distante du Calvaire, n’a probablement pas connaissance encore de ce qui se fait pour l’achat des statues de la Voie douloureuse. A qui s’adressera-t-il, pour y faire parvenir une liste ?

Sur une des bandes d’abonnements à l’Ami de lu Croix, il avise un nom et envoie à tout risque.

Trois semaines après, le P. Supérieur se voit abordé par un brave homme dont le visage est rayonnant de joie et qui lui présente sa liste bien remplie : « J’aurais voulu venir plus tôt, lui dit-il, mais, je n’ai que le dimanche, et il m’a fallu trois dimanches pour finir. » « Vous ne me connaissez pas, mon Père, ajoute-t-il, mais, croiriez-vous que pendant que mes enfants lisaient le dernier numéro de l’Ami de la Croix, où il était question de ces listes, j’avais demandé au P. de Montfort de m’en envoyer une pour que j’eusse le plaisir de faire quelque chose pour lui. Et justement votre liste m’est arrivée, la voilà ! »

Cet homme est un bon et simple cultivateur resté veuf avec six enfants jeunes encore, qu’il élève dans la crainte de Dieu et dans une confiance sans bornes au B. P. de Montfort dont le nom est invoqué tous les jours dans cette maison.

Voici une de ces bonnes Sœurs du tiers-ordre, si zélées pour tout bien et qui rapporte, je crois, sa seconde liste. Elle a dû faire bien des pas et des démarches, parcourir bien des villages éloignés les uns des autres. Elle croit pouvoir faire connaître la pieuse intention, qui la soutenait, quoique bien faible, au milieu de ses fatigues. On sait que malheureusement, même dans les contrées les plus chrétiennes, le respect du saint nom de Dieu n’est pas toujours gardé, et qu’il existe, sur ce point, des habitudes déplorables : « Eh bien ! dit cette pieuse fille, j’ai un petit neveu qui grandit. Tous les jours je demande au bon Dieu de le préserver de ce malheur ; et toutes mes fatigues je les ai offertes au P. de Montfort pour obtenir par son intercession, que jamais un blasphème ne sorte de la bouche de cet enfant. »

Tandis que les plus humbles bourses s’ouvraient pour y puiser les vingt-cinq centimes, prix d’un billet de la Tombola, nous apprenions que quelques personnes avaient eu la bonne inspiration d’offrir des dons plus considérables.

Il y a quelques semaines, une lettre de MM. Delin, frères, sculpteurs à Paris, donnait ici cet avis : Un noble visiteur s’est présenté à notre atelier, demandant à voir la statue de Jésus chargé de sa Croix. Après l’avoir examinée, il nous a dit qu’il se chargeait d’en faire le paiement et que nous pouvions en avertir qui de droit.

Quelques jours après, nous apprenions que le noble visiteur et généreux donateur n’était autre que M. Jules de Lareinty, marquis de Tholozan et Député de la Loire-Inférieure, dont le nom restera attaché à la seconde station de notre Voie douloureuse.

Nous croyons de plus pouvoir compter sur sa présence à notre fête du 24 juin.

Presqu’en même temps, une pieuse chrétienne de la paroisse de Frossay, pleine de reconnaissance pour une faveur qu’elle attribue à l’intercession du B. Père de Montfort offrait le prix de la statue de Marie rencontrant son divin Fils sur le Chemin du Calvaire.

Pourquoi le tairions-nous? Nous avons confiance que de si nobles et si généreux exemples trouveront des imitateurs.

En attendant, nous n’avons qu’à exprimer notre bien vive reconnaissance à tous ceux qui sont entrés avec tant de zèle dans les vues de notre Bienheureux P. de Montfort.

L’envoi de lots pour la tombola se multiplie toujours. Peut-être y a-t-il eu oubli d’accusés de réception. Je me crois obligé, en particulier, de signaler l’envoi d’un très beau lapis brodé, de la maison de Braqueville-Toulouse.

Le jour du tirage n’est point encore fixé. Tout fait prévoir que nous serons obligés de le renvoyer après la grande fête du24 juin. Ce sera une seconde fête, moins solennelle sans doute que la première, mais qui ne manquera pas d’intérêt pour ceux qui voudront en être témoins.

Dispositifs de la fête du 24 juin 1893 au Calvaire de Pontchâteau – Cérémonie du matin

Bénédiction des Statues de la Voie douloureuse

Les Paroisses venant en Procession se rangeront devant le Prétoire dans l’ordre qui leur sera indiqué.

A 10 heures 1/4, Monseigneur sera conduit processionnellement à la Scala Sancta.

Chants pendant la Marche :

Dieu le veut. — Vive Montfort.

A 10 heures 1/2, Messe dite par M. le Curé de Pontchâteau.

Chants pendant la Messe :

Premier Credo de Dumont.

Après l’Élévation : 0 l’auguste Sacrement.

Avant le Sermon : Vive Jésus, vive sa Croix.

Sermon par M. l’abbé Bouter, Supérieur du Petit Séminaire de Guérande.

Bénédiction des Statues.

Le Clergé reconduit Sa Grandeur à la Maison des Pères de la Compagnie de Marie. Chant : 0 Montfort, ô bienheureux Père.

Cérémonie du soir

Triomphe de Jésus chargé de sa Croix.

A 1 heure 1/2, les Paroisses se mettront en Procession dans l’ordre qui leur sera indiqué.

Les divers groupes de porteurs se rangeront dans le Jardin des Pères.

Chants pendant la Procession :

1° Vive Jésus, vive sa Croix.

2° Vive Montfort, l’Apôtre du Rosaire.

3° Dieu le veut…., etc.

 

A la « Scala Sancta »

Allocution.

Salut du Très Saint-Sacrement donné par Sa Grandeur.

Chant : Bénissons à jamais…

 

La fête du 24 juin 1893 au Calvaire de Pontchâteau

Oh ! qu’en ce lieu l’on verra de merveilles !

Cette prédiction faite autrefois par le Bienheureux Montfort à ses chers travailleurs du Calvaire reçoit de plus en plus visiblement son accomplissement. Aux manifestations déjà si éclatantes dont la lande de la Madeleine a été le théâtre, il faut maintenant ajouter celle du 24 juin de cette année. La cérémonie de la bénédiction des statues du chemin de la croix, annoncée déjà dans la Semaine Religieuse, s’est accomplie au milieu d’un grand concours de peuple, et ne le cède en grandeur et en magnificence à aucune des fêtes précédentes.

 Les préparatifs de la fête

Dès la veille il était facile de remarquer que la décoration de la chapelle et du parcours de la procession s’harmonisait admirablement avec le double caractère de la fête du lendemain. Les élèves de l’Ecole apostolique étaient chargés de la chapelle. Au fond du chœur courent de larges banderoles sur lesquelles on lit : Calix meus inebrians quam præclarus est ! Ite et vos in vineam meam, et quod justum fuerit dabo vobis. C’est que le lendemain en effet, la première cérémonie de la journée non donnera le spectacle si émouvant d’une ordination de missionnaires.

Le nouvel autel du Bienheureux, dû à la générosité de M. le marquis de Montaigu, attire tous les regards. Deux tableaux d’une remarquable fraîcheur y représentent le B. Montfort encourageant ses travailleurs du Calvaire, et s’entretenant avec la Sainte Vierge. Depuis plusieurs semaines, les séminaristes d’Haïti consacraient leurs moments libres aux décorations extérieures. En Orient, les peuples, pour perpétuer le souvenir d’une victoire ou d’un fait remarquables, élevaient de hautes colonnes de pierre sur lesquelles on gravait l’événement à signaler. C’est le genre de décoration qu’offrait la lande du Calvaire cette année. Quatorze stèles sur lesquelles un titre de chaque station du chemin de la Croix avait été inscrit, et correspondant aux quatorze stations, orneront un des côtés du parcours de la procession, et de l’autre, sur chaque stèle correspondante, les noms des paroisses qui concourent par leur dévouement à l’œuvre du Bienheureux Montfort.

Réception de Monseigneur

Tout est prêt pour la grande fête du lendemain, et voici qu’en effet déjà, de divers côtés, de nombreux cavaliers arrivent au Calvaire. Sous la direction de M. de Kérobert fils, ils forment bientôt un escadron de vrais chevaliers de la Croix, dont ils portent tous à la main, et sur la poitrine, le signe sacré. Ils se dirigent vers la gare, heureux et fiers d’aller faire escorte à Sa Grandeur. Après une brillante réception à Pontchâteau et le salut donné à l’église, Monseigneur entouré de son cortège triomphal part pour le Calvaire. Sur la route, Sa Grandeur doit s’arrêter jusqu’à trois fois pour allumer des feux de joie préparés spontanément par les braves habitants des villages d’alentour. C’était comme le prélude des nombreux feux qui devaient, à la nuit tombante, éclairer tout l’horizon. Ce sera la réponse joyeuse et l’accueil de toute la contrée au signal donné par monseigneur du haut de la lande du Calvaire. Soudain la cloche annonce l’arrivée du premier pasteur du diocèse. Le R. P. Barré, Supérieur du Calvaire, lui souhaite la bienvenue. Il lui exprime tout le bonheur qu’ont ressenti les enfants de Montfort, surtout ceux du Calvaire, à la nouvelle que le diocèse de Nantes allait l’avoir pour Evoque, puis en quelques mots fait connaître à Sa Grandeur les œuvres qui fleurissent ici. Monseigneur répond et remercie dans les termes les plus aimables et les plus délicats. Il est heureux de venir encourager les œuvres du Calvaire; il rappelle l’allusion faite par le R. P. Supérieur à la croix qui brille dans ses armes, et en donne les raisons. Monseigneur daigne manifester l’intérêt particulièrement affectueux qu’il porte aux Pères de la Compagnie de Marie et rappelle que c’est un de ses membres, le R. P. Blin, qui sut le premier discerner en lui le germe de la vocation ecclésiastique. — Sa Grandeur confère ensuite le Sacrement de confirmation à une dizaine d’élèves de l’Ecole apostolique, et M. le chanoine Briand, qui l’accompagne, donne la bénédiction du T. S. Sacrement. Après le souper, Monseigneur visite pieusement la grotte du jardin des Oliviers si favorable à la prière et si habilement construite par M. Gerbaud, le médaillé de Montana, et tous les travailleurs volontaires de l’an passé. Il y admire aussi les statues de Jésus en agonie et de l’ange consolateur, œuvres de M. Vallet, l’éminent artiste nantais.

Le matin de la fête. – Cérémonie de l’ordination

Nous sommes au matin du grand jour. Dès l’aube, les pèlerins affluent. Beaucoup sont partis de grand matin, pressés par leur religieux désir d’assister à l’ordination. En effet, de bonne heure, Monseigneur, que n’arrête aucune fatigue, daigne ordonner, en faveur de la mission d’Haïti, vingt-six séminaristes dont six prêtres qui partiront dans quelques semaines dépenser leur vie pour le salut des âmes qui les attendent là-bas.

La sainte messe. – Cérémonie de la bénédiction des statues

Pendant cette cérémonie les paroisses, dont plusieurs viennent de très loin, arrivent processionnellement. Bientôt tous les chemins aboutissant au Prétoire sont couverts de pèlerins qui viennent se ranger en ordre devant la Scala Sancta. A 10 h 1/4, au chant des cantiques, Monseigneur se rend processionnellement à la Scala Sancta précédé de l’Ecole apostolique, du grand séminaire et d’un nombreux clergé. Monsieur le Curé de Pontchâteau commence aussitôt le Saint-Sacrifice. Les chants pendant la messe, le Credo, les cantiques : O l’auguste Sacrement, Vite Jésus, vive sa croix, sont exécutés par les 10,000 fidèles présents, avec beaucoup d’ensemble et de piété. On a particulièrement remarqué l’ardeur et l’assurance avec lesquelles ce peuple de foi a affirmé ses croyances. Puis M. l’abbé Bouyer, supérieur du petit Séminaire de Guérande, prend la parole. Malheureusement vers le milieu de ce discours si éloquent et de nature à produire une si profonde impression, une pluie malencontreuse est venue distraire un peu l’attention de l’auditoire pourtant si recueilli.

Après le Saint-Sacrifice, Monseigneur, précédé de l’Ecole apostolique et du clergé, bénit solennellement les statues qui animent déjà la première partie de la voie douloureuse.

En même temps qu’elle accomplît les rites liturgiques, Sa Grandeur admire, avec les 120 prêtres présents, le talent artistique de MM. Delin frères, de Paris, chargés du chemin de croix monumental dont nous n’avons que les premières statues. Toutes fidèles qui se pressent à la suite de Monseigneur rendent à Jésus chargé de sa croix, à Jésus tombant sous le poids de sa croix, à Jésus rencontrant sa sainte Mère, à Jésus aidé par Simon le Cyrénéen, à Jésus consolé par sainte Véronique, les premiers des nombreux hommages qu’il doit recevoir dans ces lieux. En même temps le clergé et la foule chantent avec ardeur : Vive Jésus, vive sa croix.

Quelques instants après, une gracieuse hospitalité réunissait dans la maison des RR. Pères Missionnaires, autour de Monseigneur, MM. les curés des paroisses représentées et quelques invités parmi lesquels nous remarquons le T. R. P. Maurille, supérieur général, M. le chanoine Nail, M. le Curé de Saint-Josse-de-Bruxelles, M. Jules de Lareinty, député, qui a offert la première statue de Jésus chargé de sa croix, MM. Ginoux de Fermon, Henri Le Cour, Corbun de Kérobert et de Faouëdic, conseillers généraux, M. Deloze, ancien conseiller général, MM. le Gouvello, de Baudinière, Pahier, maire de Pontchâteau, Dubois, conseiller d’arrondissement, M. Delin, M. Anthime Ménard, etc.

Au dessert, le R. P. Barré, supérieur, exprime sa reconnaissance à Monseigneur pour l’intérêt tout spécial qu’il porte à l’œuvre du Calvaire et dont il donne aujourd’hui un si éclatant témoignage. Il remercie MM. les Curés et tous les travailleurs du généreux concours qu’ils y ont apporté. Le R. P. a un mot délicat pour chacun des convives qui ont un titre particulier à sa gratitude.

Après lui, M. de Lareinty, député, se lève et dans un noble langage explique sa présence à cette manifestation, après avoir salué en Sa Grandeur le guide autorisé des catholiques de ce religieux diocèse. Il vient comme catholique et il a pensé qu’ayant l’honneur de représenter à la Chambre cette chrétienne population, sa place était toute marquée à cette fête. Il rend hommage à la grande, intelligence du Souverain Pontife Léon XIII et à sa paternelle sollicitude pour notre chère France. Sa Grandeur félicite les RR. PP. du zèle infatigable qu’ils déploient pour mener à bon terme l’œuvre de leur B. Père et maintenir la foi dans ces chrétiennes populations. Notons enfin que l’excellente musique du Pensionnat de N.-D. de Toutes-Aides, qui déjà, à la cérémonie du matin, avait été si remarquée à cause de la parfaite exécution de ses morceaux et qui tout-à-l ‘heure encore, à la procession du soir, va contribuer si puissamment au triomphe de Jésus chargé de sa croix, est venue charmer les convives pendant la fin du repas.

 Procession du soir. – Triomphe de Jésus chargé de sa croix.

Mais déjà la cloche annonce la cérémonie du soir et voici que la statue si expressive de Jésus chargé de sa croix apparaît (dans le jardin des Pères) su son brancard monumental, magnifiquement décor avec velours rouge et entouré de 20 oriflammes. Les hommes qui doivent la porter se groupent à la suite, pendant que les paroisses se réunissent autour de leurs croix et bannières, à la place qui leur a été assignée. Bientôt la procession se met en marche. En tête, c’est Missillac avec ses clairons, puis viennent les paroisses morbihannaises de Péaule, Marzan, Férel, Nivillac dont les enfants de Marie portent la statue du bon Père Montfort. Soudan, avec sa musique, jeune encore il est vrai, mais qui donne se si belles espérances, est bien là, au milieu de la procession, pour exciter encore si c’est possible, l’élan de la multitude.

Suivent Guenrouët, S.-Guillaume, Campbon, la Chapelle-Launay, Vay, Besné, Prinquiau, Herbignac, Méans, Ste-Reine, Nozay, Paimbœuf, Blain, la Chapelle-des-Marais, S.-Joachim. Les Filles de la Sagesse, filles aussi de l’Amant passionné de la croix, avaient tenu à venir en grand nombre honorer Jésus chargé de sa croix. Enfin c’est le clergé et Monseigneur que précède le brancard porté par 40 hommes.

La procession contourne le Calvaire, puis se développe sur la hauteur de la lande. Bientôt les premières paroisses arrivent à la Scala Sancta. De là le spectacle est vraiment grandiose. Ce qui touche le plus, c’est toute cette multitude répandue sur le parcours, qui chante et qui prie avec la plus vive ardeur et la plus grande piété. Devant le Prétoire, chaque paroisse continue à chanter et à prier jusqu’au moment où arrive Jésus chargé de sa croix avec son cortège triomphal. Il s’avance majestueusement, dominant la foule. On sent qu’il est vraiment roi de tout ce peuple qui l’acclame avec enthousiasme, de tous ces cœurs qui l’honorent avec tant d’empressement.

Aussi, après le salut donné par M. le Chanoine Nail, est-ce l’éloge de la foi bretonne qui jaillit des lèvres de Monseigneur, dans l’allocution chaleureuse qu’il adresse à ces quinze mille auditeurs si avides de recueillir ses paroles. Il félicite tous les témoins de cette belle fête de ce magnifique acte de foi : ils s’honorent ainsi en méprisant le respect humain qui fait aujourd’hui tant d’esclaves. Il les félicite d’être venus honorer Jésus chargé de croix, car la croix est l’expression la plus éclatante de l’amour de Dieu pour l’homme. Il les félicite enfin d’être venu honorer Montfort, le héraut zélé du mystère de la croix. Il leur promet, comme fruit de cette journée, des grâces de choix et leur en donne le gage par sa bénédiction solennelle. Puis, la foule s’écoule lentement, emportant de cette touchante cérémonie, une profonde et impérissable impression.

 

N° 27 – Décembre 1893 – Chronique du mois

En attendant, il ne faudrait pas croire que nous restons tout-à-fait inactifs. C’est le temps des plantations d’arbres et d’arbustes. Et certes, ce n’est pas une petite affaire que de pourvoir, sur ce point, à l’ornementation d’une surface nue de cinq à six hectares. Il faut planter, planter beaucoup; mais, il faut planter aussi avec intelligence et goût. Et, pour cela il faut certaines connaissances spéciales, qui ne sont pas le fait du premier venu.

Vous qui avez lu la vie de notre Bienheureux Père, vous souvient-il comment, lorsqu’il avait besoin d’un aide pour quelqu’une de ses Œuvres, la Providence lui mettait pour ainsi dire, sous la main, le sujet convenable ? Sur le point de commencer ses courses apostoliques, il sent le besoin d’un compagnon de voyage. Il voit un jeune homme à genoux, dans une église de Poitiers, il lui dit comme autrefois le Maître à ceux qu’il avait choisis: Suivez-moi. Et le Frère Mathurin, admirablement doué pour son emploi, le suit, en effet, dans toutes ses missions, chantant les Cantiques, et faisant le catéchisme aux petits enfants.

Il vient de dédier à Notre-Dame de la Sagesse, dans son ermitage de St-Lazare, un oratoire restauré. Il lui faut quelqu’un pour le garder et l’entretenir : C’est vous, dit-il à une vertueuse fille, qui se trou-rait dans l’auditoire, c’est vous qui serez la gardienne de Notre-Dame de la Sagesse. Et Guillemette Rousel, qui n’avait jamais songé à pareil emploi, accomplit pieusement la tâche qui lui avait été confiée, pendant vingt-sept ans, jusqu’à la fin de sa vie.

A certains faits, nous serions tentés de croire que grâce sans doute à l’intercession du Bienheureux, la Providence continue d’agir de même, pour la continuation de son Œuvre du Calvaire.

Il y a quelques mois, un ancien élève d’une ferme-école chrétienne, où l’on s’occupait très particulièrement d’horticulture, vient frapper à la porte de notre maison du Calvaire. Après avoir rempli les fonctions de maître-jardinier, dans plusieurs maisons importantes et en dernier lieu dans une maison religieuse du Midi, il avait senti le besoin et le désir de revenir en Bretagne, d’où il était parti.

Ayant entendu parler des travaux du Calvaire, il venait simplement offrir ses bras et sa bonne volonté au B. de Montfort. Il ne demandait pour tout salaire, qu’une cellule où il pût se retirer et prier, après avoir bien travaillé. Sa proposition acceptée, l’installation ne se fit pas attendre. Et dès le lendemain, il était à l’œuvre.

Les plates-bandes et les massifs du Jardin de Gethsémani sont régularisés et profondément fouillés. La grande sécheresse avait fait de grands ravages dans nos plantations. Les sujets desséchés sont remplacés par des sujets nouveaux. Puis, voilà toute une réserve de jeunes plants soigneusement piqués, pour les besoins de l’avenir. Nos grandes allées étaient simplement marquées par deux rangées d’arbres à haute tige ; maintenant des arbres et arbustes verts en complètent la décoration. La Voie douloureuse attendait, elle aussi, ses deux rangées d’arbres. Ils viennent d’être plantés, avec toute la régularité et le soin désirables. Et ce n’est qu’un début, mais qui nous fait espérer pour le printemps prochain, un changement d’aspect tout à l’avantage de notre pèlerinage. Nous craignons bien que l’humble tertiaire de Saint-François, qui est en cause dans ces lignes, ne soit un peu fâché, en les lisant. Mais ce qui le consolerait, croyons-nous, c’est si ces mêmes lignes donnaient à quelques personnes la bonne pensée de lui procurer certains plants qu’il convoite, et qu’il lui est plus difficile de se procurer. Ce sont précisément ceux qui donneraient surtout la couleur locale à son Jardin de Gethsémani ; quelques plants du cèdre, voire même quelques palmiers…

Qu’il serait heureux aussi d’avoir en quantité suffisante des rosiers de Bengale pour en border la Voie douloureuse!

Pour lui permettre d’accomplir ce qui est déjà fait, des mains généreuses se sont ouvertes ou plutôt réouvertes. Et c’est bien le moins que de nouveau aussi, nous en exprimions ici notre reconnaissance.

Tandis qu’ont lieu ces embellissements extérieurs, des mains pieuses ne se lassent pas de travailler à orner, dans la chapelle, l’autel de notre Bienheureux.

C’est ainsi qu’il y a peu de jours encore, on mettait sous nos yeux, un beau tour d’autel, brodé au crochet, d’un goût exquis, d’un travail achevé. Que d’heures il a fallu donner, pour mener à bonne fin un ouvrage si délicat. Et ce qui rend le sacrifice de ces heures plus méritoire, c’est que la jeune orpheline auteur de ce travail, les a prises sur ses récréations si peu nombreuses. Elle fait partie de l’Ouvroir de la Petite Providence, rue du Lycée, à Nantes. Nous avons une raison particulière d’indiquer ainsi d’une manière bien précise, cette excellente maison. Dans un de nos derniers numéros, nous avons parlé d’un dessus d’autel également offert par une orpheline de la même maison, et dont le travail méritait les mêmes éloges que nous donnons aujourd’hui au travail de sa compagne. Mais nous avons, par erreur, mis le nom d’un autre Ouvroir pour celui de la Petite Providence. Cette erreur nous tenons à la réparer. Ce sont bien deux enfants de la Petite Providence qui ont voulu ainsi offrir à l’autel du Bienheureux une parure complète.

Lui ne s’y sera pas trompé, et nous sommes sûrs qu’il n’a point manqué d’abaisser tout particulièrement ses regards bienveillants sur une maison, dont le nom seul lui plaisait tant, puisqu’il ne voulait pas autrefois habiter d’autre maison que la Maison de la Providence. Partout, dans ses missions, la maison où il descendait, du moment qu’il y avait mis le pied, s’appelait la maison de la Providence.

 

N° 36 Septembre 1894 – Dernières préparatifs à Nazareth